Plusieurs personnalités publiques essuient un flot de critiques pour avoir pris position contre l’extrême droite. Une posture pourtant jusqu’ici habituelle dans le monde de la culture et du sport.
Un édito au vitriol de Pascal Praud sur CNews, une vague d’insultes sur les réseaux sociaux, puis une enquête ouverte par le parquet de Paris, mercredi 23 septembre, pour injures publiques racistes et cyberharcèlement. C’est l’engrenage infernal qui s’est mis en branle après que le judoka Teddy Riner a fait part de son « angoisse » de « la montée de l’extrême droite » dans l’émission « Stade 2 », le 16 septembre dernier. Cette semaine, Adèle Exarchopoulos et Paul Mirabel ont eu aussi eu droit à un flot d’insultes sur les réseaux sociaux après avoir pris position contre le Rassemblement national. Des positions hier banales dans le monde de la culture et du sport. Aujourd’hui explosives.
Est-ce le signe d’un RN qui a finalisé sa phase de normalisation ? « Dans le monde de la culture, c’est beaucoup plus compliqué de s’énoncer contre un parti qui est possiblement un parti de gouvernement, à ce stade », avance Nelly Quemener, professeure de sciences de l’information et de la communication au CELSA. Il faut dire que Marine Le Pen, candidate du parti à la flamme à l’élection présidentielle, est donnée entre 30 et 31 % d’intentions de vote, selon un sondage Cluster 17 réalisé pour Politico, publié ce jeudi. Face à un nombre de Français de plus en plus nombreux à être séduits par le RN, difficile de s’opposer au parti fondé par Jean-Marie Le Pen sans fâcher quiconque.
Crainte de froisser le public
Dans l’industrie du cinéma, où nombre de personnalités ont manifesté leur hostilité à l’égard de l’extrême droite, une frilosité à parler politique semble s’installer peu à peu. « Il y a vingt ans, il y avait un consensus : tous les artistes nous disaient qu’il fallait faire barrage au Front national. Ce n’était même pas une question ! », se remémore Catherine Balle, journaliste cinéma au Parisien depuis une vingtaine d’années. C’est elle qui a interviewé Adèle Exarchopoulos, dimanche 20 septembre, et qui l’a questionnée sur son futur vote en 2027. Celle-ci a affirmé qu’elle ferait « tout pour faire barrage au RN ». Des propos aussitôt salués par les uns et vilipendés par les autres sur les réseaux sociaux.
Dernier épisode en date : l’humoriste Paul Mirabel, qui, à son tour, a affirmé vouloir faire barrage au RN, lundi 21 septembre sur le plateau de « Quotidien ». De quoi s’attirer les foudres de Pascal Praud le lendemain matin dans « l’Heure des pros » sur CNews. Peut-on aller jusqu’à affirmer qu’artistes et sportifs ont désormais plus à perdre qu’à gagner, à s’engager contre l’extrême droite ? « S’ils sont très puissants comme Adèle Exarchopoulos, non, je ne pense pas », tempère Catherine Balle.
De son côté, le RN a fustigé de longue date les appels à faire barrage contre lui lancés par des célébrités qu’il juge privilégiées et hors sol. Selon un sondage CSA pour Europe 1, CNews et le Journal du dimanche publié en juin 2024, en pleine campagne des législatives anticipées, 48 % des Français se disaient « choqués » par les prises de positions politiques de certaines personnalités.
Des stars faiseuses d’opinion, vraiment ?
Mais les célébrités ont-elles réellement la capacité d’influer le vote des Français ? « Ça n’a probablement aucun impact », tranche Mathieu Gallard, directeur d’études à l’institut de sondages Ipsos. « Lorsqu’il y avait un poids social qui pesait sur le Front national, lorsqu’il était traité comme un pestiféré par les autres partis et les médias, les prises de position des personnalités pouvaient renforcer cet effet-là. »
Reste que le temps du cordon sanitaire et de la marginalisation du parti d’extrême droite semble révolu. « Le RN a gagné une forme de respectabilité politique médiatique », analyse Nelly Quemener. Dès lors, difficile de le critiquer publiquement sans essuyer des critiques. Peu nombreux sont ceux qui s’autorisent à exprimer publiquement des griefs à l’égard de Vincent Bolloré, actionnaire de référence de Canal+, principal financeur du cinéma français. La dernière édition du Festival de Cannes, en mai dernier, a été marquée par la publication de la tribune « Zapper Bolloré », dans le journal Libération, signée par plus de 4 500 professionnels, dont Juliette Binoche et Anna Mouglalis. La journaliste spécialiste du cinéma Catherine Balle garde le souvenir d’un tabou en interview : « Pour tous les acteurs français, avant de les interviewer, on me disait : ‘surtout, tu ne lui parles pas de la tribune Bolloré.' »
Dans ce contexte de polarisation des opinions, et alors les prises de position politiques exprimées par des célébrités sont devenues des objets de controverse, certains artistes choisissent de s’opposer à l’extrême droite de manière plus subtile, explique Pauline Escande-Gauquié, sémiologue : « À un an de la présidentielle, Fabrice Éboué se moque du Puy du Fou de Philippe de Villiers à travers ‘Gérald le Conquérant’ [sorti en décembre 2025, NDLR]. Pour lui, c’est plus important de faire ce film que de prendre la parole dans la presse. » L’art et la politique, l’éternel retour d’un vieux débat que même la présidentielle de mai prochain ne permettra pas de trancher.
Rayan Saibi

