“C’est très pratique” : face à l’essor de l’IA, un climat de suspicion gagne les universités

Si les accusations de recours à l’IA qui visent l’écrivain Thélyson Orélien secouent le monde de l’édition, les chatbots investissent aussi les amphithéâtres. Et pour cause : un étudiant sur deux a recours à l’IA chaque jour. Face à cette révolution des usages, les universités sont encore démunies faute de règles claires.

En France, un étudiant sur deux a recours à l’IA quotidiennement. Crédit photo : © École polytechnique – J.Barande

La déferlante ChatGPT, amorcée il y a quatre ans déjà, n’en finit pas d’éclabousser bon nombre de secteurs. Et de soulever inquiétudes et interrogations. La mise en cause de l’auteur Thélyson Orélien, lundi 21 septembre, sur le réseau social X par le compte « Balance ton Claude », qui accuse le romancier d’avoir écrit « presque intégralement » son roman C’était ça ou mourir avec l’intelligence artificielle, a déboussolé auteurs et éditeurs et révélé un climat de soupçons dans la littérature. Mais l’édition n’est pas le seul secteur en proie aux questionnements face au recours grandissant à l’IA générative, devenue omniprésente dans nos quotidiens. En témoignent les tâtonnements d’une nouvelle génération d’étudiants et de doctorants, qui naviguent entre recours parcimonieux à l’IA et usage intensif flirtant avec la triche.

Flou juridique

En octobre dernier, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne a poursuivi une étudiante devant la section disciplinaire pour avoir eu recours à l’IA pour rédiger son mémoire de stage. Un litige porté jusqu’au tribunal administratif de Paris, jusqu’à ce que la juridiction donne gain de cause à l’étudiante, faute de règles encadrant l’usage de l’IA. Un flou juridique symptomatique de la nouveauté de l’enjeu, que les universités tentent encore d’appréhender. Lou*, 23 ans, étudiante en sciences sociales dans une université parisienne, a vu dans Claude une béquille pour faire des recherches : « Au début de la rédaction de mon mémoire, j’étais très perdue, alors j’ai essayé d’utiliser l’IA. C’était une grosse déception : ça m’a induite en erreur en créant des fausses sources. » Très vite, elle cantonne l’outil aux fonctions les moins intellectuelles : « Je lui ai demandé de m’aider à corriger les fautes de grammaire, de syntaxe, et de créer un sommaire. »

« Pour corriger son texte, trouver des synonymes, éviter de se répéter… C’est très pratique », abonde Bastien*, 22 ans, lui aussi étudiant en sciences sociales en région parisienne. Mais pour travailler sur le fond du sujet, pas question pour le jeune homme de se reposer sur Claude ou ChatGPT. « Quand il cite ses sources, l’IA va mettre sur un pied d’égalité Le Monde et un blog lambda », persifle-t-il. Même en s’étant refusé à tout recours à l’IA pour générer des parties de son mémoire, l’étudiant a craint qu’un logiciel indique par erreur que son travail n’ait pas été rédigé par un humain. « J’ai testé des logiciels en ligne, puis j’ai reformulé mon travail jusqu’à ce qu’ils indiquent 0 % d’IA détecté. »

Vers une transparence des usages ?

Y aurait-il un climat de suspicion généralisé à l’université, du fait de l’usage massif de l’IA par les étudiants ? Selon une étude Ipsos pour l’école d’ingénieurs EPITA, 94 % des étudiants français ont déjà utilisé l’IA, et près d’un sur deux quotidiennement. « Cela fait deux ans qu’au niveau master, je constate un usage non avoué des IA », indique Valérie Jeanne-Perrier, professeure en sciences de l’information et de la communication au CELSA. Une pratique massive qu’elle arrive à repérer sans recours à des logiciels, comme cette fois où l’enseignante a repéré « une bibliographie délirante » dans le mémoire d’une étudiante, avec « des titres qu’elle ne pouvait pas maîtriser » : « Je lui ai demandé ce qu’elle avait retenu d’un des auteurs qu’elle avait cités et elle n’a pas pu répondre. » Résultat : pas de sanction disciplinaire, mais une note « assez basse ».

La chercheuse, responsable de l’école de journalisme du CELSA, souhaite intégrer dans chaque mémoire une page dans laquelle les étudiants indiquent précisément quel usage ils ont fait de l’IA. La transparence, clé d’une coexistence apaisée entre recherche universitaire et IA ? Les prochaines années le diront peut-être.

Rayan Saibi

Pourquoi l’IA est-elle devenue un enjeu pour le pontificat de Léon XIV ?

Depuis la publication en mai de l’encyclique Magnifica Humanitas, lettre de réflexion sur l’humanité à l’ère de l’intelligence artificielle, le pape Léon XIV a pleinement investi le débat sur l’IA. Pour l’Église catholique, l’enjeu est clair : veiller à ce que l’humain reste maître de cette technologie. 

“Dieu créa l’homme à son image” et l’homme créa ses images avec de l’IA. Loin des clichés d’une Église catholique qui n’évolue pas avec son temps, le souverain pontife a récemment multiplié les prises de position autour de l’IA. En publiant l’encyclique Magnifica Humanitas et en dialoguant avec l’entreprise Anthropic sur l’éthique et la régulation de l’IA, Léon XIV espère éviter que les traits humains s’effacent au profit des machines. 

C’est à la fois un symbole et une mise en garde. Fidèle à ses positions depuis le début de son pontificat, Léon XIV a rappelé l’importance de « replacer la personne humaine au cœur de toute réflexion ». Présent à Paris, ce vendredi 25 septembre pour sa visite pontificale, le pape a aussi appelé à ne pas “perdre notre humanité au milieu du ‘paradis de machines’ qui envahissent et conditionnent notre quotidien”.

“L’Église a toujours pris position par rapport aux questions modernes”

Si le lien entre Église et intelligence artificielle pourrait paraître anachronique, l’institution n’est pourtant pas hermétique aux thématiques plus modernes. “Les encycliques parlaient déjà de la condition ouvrière au moment de la révolution industrielle, ce n’est pas nouveau. L’Église a toujours pris position par rapport aux questions modernes”, assure Thierry Magnin, prêtre catholique et théologien. 

L’Église catholique s’est saisie de cette technologie comme d’un reflet des évolutions de la société. Une thématique déjà mobilisée par le pape François lors de son pontificat. “Le pape est un chef spirituel, tous les chefs spirituels s’expriment sur les enjeux de société, c’est leur mission. L’IA étant devenue un enjeu de société, c’est assez normal qu’il s’engage sur cette thématique”, justifie Raja Chatila, spécialiste de l’IA et professeur émérite à Sorbonne Université.

“Protéger la personne humaine des dommages collatéraux de l’IA”

L’IA est, pour beaucoup, devenue une nouvelle réalité au quotidien. En 2026, près d’un Français sur deux (48 %) a adopté les outils d’intelligence artificielle, selon le Crédoc. Un changement qui inquiète. “On est entré dans une nouvelle ère : celle de la société-machine. La machine a des effets interpersonnels et s’invite dans tous les aspects de la vie humaine. Le pape veut protéger la personne humaine et les sociétés des effets collatéraux des IA.”, estime Laurent Stalla-Bourdillon, théologien et conférencier sur l’intelligence artificielle. “Il y a une question de fracture numérique : est-ce que l’IA va creuser les inégalités ou aller vers plus de justice sociale ?”, se questionne Thierry Magnin. 

Pour le pape, les dangers portent surtout sur l’idée que les machines supplantent ou aliènent les hommes, incapables à l’avenir de disposer de leur libre-arbitre. L’IA peut rester une aide sans remplacer la conscience humaine qui fait la spécificité de l’homme. “On ne peut pas passer à côté de cet outil. Je peux faire mon homélie par IA, elle l’agrémentera de formules peut-être plus belles ou mieux tournées, mais ce n’est pas moi”, nuance le théologien. 

Un discours qui s’inscrit dans un cadre plus large

Intégrer ce discours à la pensée de l’Église permet de se position de façon philosophique, voire anthropologique, sur la place de l’homme et son lien avec les machines au XXIe siècle. “Le pape a apporté une analyse de cette technologie, son message est lisible et avertit des dangers possibles liés à l’IA. Il vit avec son temps. Son rôle n’est, en revanche, pas non plus de faire de la recherche”, explique Raja Chatila. 

À l’inverse des discours alarmistes de certains salariés des géants de la tech, qui alertent sur les dérives de l’IA à long terme, le discours du pape se veut résolument plus centré sur le bien commun et la préservation de la pensée personnelle.

Tom Keller

Quels impacts géopolitiques pour les entreprises françaises ?

Jeudi dernier, une société russe s’est vu transférer les actifs de plusieurs groupes français présents en Russie par un décret de Vladimir Poutine. Une décision contestée par Paris et qui montre la vulnérabilité des entreprises face à une crise diplomatique. 

Les autorités russes ont placé la semaine dernière sous « administration temporaire » les actifs en Russie de la filiale russe d’Auchan et de l’ex-entité de Leroy Merlin, mais aussi ceux du suisse Nestlé, en invoquant leur appartenance à des pays « inamicaux » soutenant l’Ukraine. Le ministre de l’Economie Roland Lescure a dénoncé cette mesure en la qualifiant d’acte « hostile » envers la France. Il souhaite que ces prises de contrôle soient « annulées ». Les actifs concernés ont été confiés à la société russe « L.E.V. Management », qui d’après le média d’investigation russe Novaïa Gazeta Europa a été fondée fin 2025 et est dirigée par Andreï Kraiouchkine, un général du ministère russe de l’Intérieur.

Des risques géopolitiques inévitables

Cet exemple démontre bien la fragilité des entreprises françaises et européennes face à des sanctions économiques. La géopolitique est désormais indissociable de la vie d’une grande entreprise, des sanctions économiques sont donc inhérentes au déclenchement d’un conflit. Selon une étude du cabinet d’audit et de conseil Deloitte réalisée en septembre 2026, 63% des directeurs financiers français considèrent désormais les risques géopolitiques comme un facteur déterminant dans la gestion opérationnelle et l’élaboration des orientations stratégiques de leur entreprise. L’exemple le plus parlant reste la guerre en Ukraine, “c’est arrivé à plusieurs entreprises, on en compte une petite trentaine quand même, en fait, depuis l’invasion de l’Ukraine” confirme Syrine Ismaïli-Bastien, professeure de Droit et de Géopolitique à l’IESEG.

Au-delà de l’exposition directe, comme la mise en place d’embargos ou l’imposition d’une réglementation plus contraignante, l’instabilité géopolitique provoque un effet en chaîne. L’exposition indirecte va impacter les chaînes d’approvisionnement et donc les entreprises : “Un exemple très récent de la rupture d’approvisionnement suite à des blocages ou à des conflits, c’est le blocage du Détroit d’Ormuz. C’est nécessaire à l’économie mondiale, qui repose, malgré tout, encore beaucoup sur les énergies fossiles. Et on en voit directement les conséquences” explique Syrine Ismaïli-Bastien. De manière plus directe, de nouvelles formes d’ingérence font leur apparition avec les nouvelles technologies : “Les cyberattaques et l’espionnage économique mettent évidemment en danger des données sensibles, les données de ses clients” continue-t-elle.

Quels moyens d’adaptation ?

Est-il alors possible pour une entreprise de s’isoler de ces considérations géopolitiques et diplomatiques ? “La réponse facile serait oui, mais c’est vraiment au cas par cas. Il faudrait d’abord voir quelle est l’intensité de ce conflit” répond la consultante chez CCM Consulting. Comment s’adapter à ce monde de plus en plus conflictuel ? Syrine Ismaïli-Bastien préconise la création d’une “stratégie de risque géopolitique, adaptée à ses besoins et à son échelle”. La chercheuse reste néanmoins sceptique par rapport aux entreprises françaises qui manqueraient de prévoyance,  : “ces perturbations géopolitiques ne sont pas des événements exceptionnels, en fait, mais c’est une caractéristique durable, finalement, de notre économie. Ce que je remarque, c’est que ces entreprises agissent assez souvent d’une manière, en fait, réactive.” Elle invoque notamment les entreprises du secteur du vin qui ont été “pris de court” avec les droits de douanes américains, pays considéré “comme client principal”.

Même Fox News coupe le son : l’effet immédiat du boycott contre Donald Trump

Trumps systematische Unterminierung der Pressefreiheit: Ein ...

Six jours après leur éviction de la Maison Blanche, CNN, MS Now et Politico ont pu récupérer leurs accréditations après un coup de pression rudement mené par les autres chaînes de télévisions nationales. Même Fox News, média trumpiste par excellence, s’est prêté au jeu.

Si Donald Trump pensait pouvoir mener la presse à la baguette, ce n’est pas le cas de la justice. Les journalistes de CNN, MS Now et Politico, bannis des conférences de presse du président pour avoir posé des questions déplaisantes, ont pu récupérer leurs badges d’accréditation jusqu’à nouvel ordre du juge fédéral américain Timothy Kelly. Selon lui, la suppression sans préavis des accréditations des trois médias «a probablement violé leurs droits constitutionnels» garantissant la liberté de la presse. À juste titre.

« À compter d’aujourd’hui, le pool de télévision ne couvrira pas les événements désignés comme couverture du pool du président », a même écrit Bryan Boughton, président du pool de télévision et chef du bureau de Fox News Washington, une chaîne d’information pourtant réputée pro-Trump. Résultat : lors de son dernier discours, il était privé de son.

Fox News, le boycott surprise

Allié historique de la sphère MAGA, promoteur inlassable de l’agenda de Donald Trump depuis l’été 2015, Fox News a construit son identité sur l’outrage et le scandale. Lancée en 1996, la chaîne avait pour objectif de s’imposer contre le monopole de CNN et des trois grands réseaux hertziens (ABC, CBS, NBC), en contradiction avec ce qu’elle considère comme élitiste et déconnecté du citoyen ordinaire.

Fox News a d’ailleurs fini l’année 2020 en tête des chaînes câblées toutes catégories confondues et enregistrait une hausse de 45 % de son audience par rapport à 2019. Malgré tout, la fin de la course à la présidentielle a marqué un tournant dans la réputation sans faille du média. Bien obligés de reconnaître la défaite du président, bon nombre de soutiens radicaux y ont vu un aveu de faiblesse, laissant la place à des supports alternatifs beaucoup plus conservateurs comme OANN ou NEwsmax, lancés respectivement en 2013 et 2014.

Alors lorsque la chaîne annonce se joindre au boycott de CBS, ABC et NBC pour supprimer leur couverture des déplacements présidentiels, c’est la bonne surprise. Ironiquement, pour contrer ce “boycott”, la Maison-Blanche a lancé «Trump TV», un direct sur YouTube qui diffuse d’anciens discours du président.

Sans son, une victoire immédiate

Une mutinerie audacieuse compte tenu du fait que les audiences de la chaîne sont étroitement liées au contexte politique trumpiste. Sous la présidence de Donald Trump, les taux moyens d’audience ont atteint des records, avant de retomber comme un soufflet à partir de la mi-novembre 2020. De fait, après l’investiture de Joe Biden, les trois éditorialistes en tête d’affiche, Tucker Carlson, Sean Hannity et Laura Ingraham, ont perdu un million de téléspectateurs quotidiens en un an selon les données de l’INA.

La campagne de boycott aura eu un effet immédiat. Comment inonder la scène médiatique d’un flux d’informations plus radicales les unes que les autres sans le son ? Trois jours après la mise à la porte, les trois médias ont pu de nouveau accéder au bâtiment personnel de la Maison Blanche. Si cette décision a été applaudie par leurs confrères et consœurs, la guerre ne fait en réalité que commencer.

 

Sur son compte X, la chaîne CNN accuse l’administration Trump d’un énième méfait. Deux de leurs journalistes ont été interdits de couvrir l’arrivée du leader chinois, Xi Jinping, pour un dîner officiel à la Maison Blanche. Sous la publication, dénonçant une grave entrave à la liberté de la presse, se déroule une campagne de haine sans précédent : “Il ne refuse aucun journaliste… Juste vous, bande de menteurs !!! Dites la vérité, pour une fois”, “Ces chaînes d’information devraient être fermées pour désinformation et propagande, Vous devriez tenir vos conférences totalement à l’écart de la presse”, peut-on lire de certains utilisateurs anonymes.

Intimider, encore et encore

Pour cause, les injonctives contre les médias traditionnels portent leurs fruits. “De plus en plus de médias font de l’opinion plutôt que de l’information vérifiée, concrètes, objectives, affirme Melissa Bell, correspondante de CNN à Paris, dans le micro de Pascal Boniface. Et ça permet de mettre des experts de Think Tank en place qui parleront de toutes les obsessions de l’extrême droite mais qui recadrent aussi les débats sur lesquelles se tiennent les élections.”

Le président n’en est pas à sa première tentative. Lors de son premier mandat, Donald Trump avait privé d’accréditation Jim Acosta, journaliste de CNN, après la question de trop. Il avait aussi fait pression contre l’agence Associated Press, écartée des conférences de presse pour avoir refusé de renommer le Golfe du Mexique en “Golfe d’Amérique”. Vacillant entre procédures baillons et techniques d’intimidation, les journalistes n’ont pas fini d’en pâtir.

Louise Baucry