Le Haut Karabakh, théâtre d’une possible « Guerre Froide » russo-turque

Le 11 novembre, la Russie et la Turquie ont signé un mémorandum sur la création d’un centre commun pour l’observation du cessez-le-feu dans le Haut Karabakh. Alors que les relations entre les deux pays sont encore marquées par les désaccords sur le conflit syrien, la gestion double de ce territoire du Caucase n’assure en aucun cas l’apaisement des liens russo-turcs.

Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan prévoient une gestion commune du cessez-le-feu dans le Haut Krabakh
Sergei Ilnitsky / POOL / AFP 

« La Turquie et la Russie travailleront ensemble dans le cadre de cette mission de paix. » C’est ce qu’a annoncé le Président Turc Recept Tyyip Erdogan devant le Parlement turc à l’occasion de la mise en place d’un observatoire commun avec la Russie pour la gestion du cessez-le-feu entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, décidé lundi 9 novembre. Mais rien n’indique que cette collaboration réchauffe les relations entre les deux géants. « On n’est pas dans un schéma de nouvel « équilibre géopolitique  » explique le journaliste spécialiste du Moyen-Orient Tigrane Yégavian. « On est dans un schéma d’alliance tactique. »

Des intérêts divergents

La Russie, tout comme la Turquie, espère « être maître du jeu caucasien » indique le journaliste. Et leurs intérêts et leurs alliés dans la zone diffèrent largement : Ankara, qui a déployé un soutien militaire majeur à Bakou depuis septembre dans le conflit l’opposant à l’Arménie « veut un grand Azerbaidjan ». Alors que les deux pays la même langue et la religion, le ministre turc de la Défense avait même déclaré cet été que « les relations entre la Turquie et l’Azerbaidjan sont celles de deux pays, mais un seul peuple ». Le cessez-le-feu, bien que placé sous l’égide russe, représente donc une opportunité pour la Turquie de « mettre un pied dans le Caucase » et de contrôler les voies d’accès de cette région riche en gaz. En effet, l’accord stipule l’ouverture d’une voie d’accès entre la région azerbaidjanaise du Nakhitchevan, frontalière de la Turquie, et le reste du territoire de l’Azerbaidjan. Quant à la Russie, membre du groupe d’interposition de Minsk, elle « ne veut pas perdre son pré carré qu’est le Caucase ». Proche de l’Arménie, Moscou a d’ailleurs envoyé, dès l’annonce du cessez-le-feu, des troupes militaires pour assurer le maintien de la paix sur le territoire disputé. Un moyen pour le pays d’imposer sa force militaire dans les trois Etats du Caucase du Sud (Géorgie, Arménie, Azebaidjan).

La gestion du Haut Karabakh, « zone de friction entre deux blocs stratégiques » ne serait donc pas forcément synonyme de rapprochement entre la Russie et la Turquie, dont les relations pâtissent aussi de récents affrontements à Idlib en Syrie. Pour Tigrane Yégavian, le Haut Karabakh pourrait bien devenir « le territoire d’une nouvelle Guerre Froide entre ces deux puissances qui sont les seules à avoir les moyens de se déployer ».

« Poutine préfère traiter avec Erdogan qu’avec les Occidentaux »

Mais l’observation commune du cessez-le-feu entre l’Arménie et l’Azerbaidjan serait aussi une chance pour Ankara et Moscou de « faire bloc » face au reste du monde occidental: « ils partagent tous deux un rejet de l’Occident, des Etats-Unis. Ils sont dans une même posture opportuniste » souligne le spécialiste du Moyen-Orient. « Poutine préfère traiter avec Erdogan qu’avec les Occidentaux. » L’alliance pourrait donc bousculer les équilibres géopolitiques, d’autant plus que « les Etats-Unis se sont retirés du Caucase », et que l’intervention des Européens dans le conflit est restée limitée.

Colette AUBERT

 

 

 

INTERVIEW. Covid-19 : « J’ai plus que jamais l’impression d’être utile », témoigne une jeune humanitaire française à Manille

Rebecca Gomes, une Française tout juste diplômée en communication, s’est engagée auprès de femmes en situation de précarité à Manille au sein de l’ONG Life Project 4 Youth. Un projet d’un an, débuté en février dernier, forcément affecté par l’arrivée de l’épidémie de coronavirus dans l’archipel des Philippines.

 

Rebecca est arrivée à Manille le 6 février. Sa mission devrait s’achever au 1er mars 2021. (Crédit R. G.)

Rentrer en France ou rester à Manille ? Cette question, Rebecca Gomes, 24 ans, se l’est posée lorsque, le 16 mars, l’épidémie de coronavirus a plongé les Philippines et Manille, sa capitale, dans un confinement général. Mais pour cette jeune femme de 24 ans, volontaire en mission humanitaire auprès de l’ONG Life Project 4 Youth (LP4Y) depuis février, la décision a été prise rapidement : elle restera.

Elle continue donc d’aider ces « Jeunes », des femmes et jeunes mamans issues de Tondo, l’un des quartiers de Manille les plus densément peuplés au monde et l’un des plus pauvres de la mégapole. Sa mission : aider ces personnes, victimes d’exclusion sociale et vivant dans une extrême précarité, à s’insérer socialement et professionnellement. Rebecca accompagne ainsi dix-sept jeunes femmes pour développer leurs compétences et leur confiance en soi en vue d’une future employabilité. Un rôle que la Française, originaire de Seine-Saint-Denis, prend à cœur. D’autant plus que l’arrivée du Covid-19 a rendu son engagement, plus que jamais, utile pour ces populations en difficulté. Elle raconte.

L’épidémie du coronavirus est arrivée sur l’île de Manille en mars. Qu’est-ce qu’elle a changé dans le déroulement de ta mission ?

Rebecca Gomes : En temps normal, les centres LP4Y accueillent les « Jeunes » du mardi au samedi, 7 heures par jour. Depuis l’annonce du confinement, tous les centres ont cessé leurs activités quotidiennes. Néanmoins, nous continuons à garder un suivi quotidien avec elles. Chaque semaine, elles reçoivent des activités pédagogiques à réaliser à distance, ce qui s’avère parfois compliqué sachant que certaines n’ont pas de téléphone. Une fois par semaine, les « Jeunes » viennent au centre afin de récupérer leurs indemnités hebdomadaires, ce qui me permet de débriefer avec elles leur semaine passée et d’évaluer les besoins de celle à venir.

Cette indemnité fait partie intégrante du programme pédagogique et permet aux « Jeunes » de subvenir à leurs besoins primaires et faire des économies en vue de leur intégration professionnelle. En cette période de crise sanitaire et économique, cet argent est devenu l’unique source de revenus de nombreux foyers, et permet avant tout de financer des achats de première nécessité comme l’accès à l’eau potable, de la nourriture et des produits d’hygiène.

Dans ce contexte, le rôle des volontaires en mission humanitaire semble encore plus crucial pour les populations que vous aidez. Mais il faut également que vous vous protégiez. Comment fait-on pour s’adapter à ce contexte ?

Rebecca Gomes : LP4Y a instauré des groupes de travail permettant aux volontaires de participer, réfléchir et débattre sur des thématiques et processus d’amélioration à mettre en place. L’un d’entre eux est chargé d’analyser l’évolution de la situation sanitaire et institutionnelle dans chaque pays, dont les Philippines, et de réfléchir à l’après-crise. Par ailleurs, nous bénéficions d’un budget pour nous équiper de masques et autres gels hydroalcooliques. Nous sommes très précautionneux concernant les gestes barrières et les procédures sanitaires, et nous les rappelons très souvent aux « Jeunes ».

Comment vis-tu cette nouvelle épreuve dans ton travail ?  

Rebecca Gomes : Être basée à Tondo est un défi important puisque je travaille aux côtés de personnes en situation d’exclusion et de grande précarité. Nous avons récemment vécu un incendie à Happyland (NDLR l’un des « pires bidonvilles du monde » selon l’HuffingtonPost), à proximité du centre, qui a impacté au total plus de 500 personnes, dont une vingtaine de « Jeunes » du centre de Tondo. Cet incident a complexifié la situation de quarantaine et a rendu notre engagement encore plus porteur de sens. Je ressens une grande motivation face au courage et à la force de ces femmes qui, malgré la perte de tout ce qu’elles possédaient, continuent à sourire et à être pleines de vie.

Rebecca entourée de ses Jeunes dans le centre de Tondo, à Manille. (Crédit: R. G.)

Le confinement de Manille a été prolongé jusqu’au 15 mai par les autorités. Dans quelles conditions vivez-vous, toi et les autres volontaires ?

Rebecca Gomes : Nous sommes confinés dans notre centre, nous n’accueillons les « Jeunes » que le mardi selon un planning permettant d’éviter les regroupements. Nous ne sortons plus que pour les achats de première nécessité. En ce qui concerne mon quotidien, je m’attelle à rester en contact permanent avec les « Jeunes » via Messenger. Les envois et corrections de travail à distance me prennent beaucoup de temps et je suis aussi impliquée dans un groupe de travail chargé de reprendre contact avec les « Jeunes » ayant quitté le programme avant d’être diplômés [le programme dure 12 mois : 9 mois d’apprentissage puis 3 mois de soutien à l’emploi]. Sinon, je cuisine beaucoup, et nous maintenons autant que possible des moments collectifs avec mes colocataires, eux aussi volontaires pour LP4Y.

Manille est une très grande ville, très densément peuplée. Comment se passe le confinement dans une mégalopole pareil ?

Rebecca Gomes : Metro Manila compte 12 millions d’habitants et de très nombreux quartiers aux réalités disparates. Le district de Tondo, où je me trouve, est formé de plusieurs bidonvilles et de zones plus urbanisées avec une forte densité de population. il est donc compliqué pour les Barangays (mairie de quartier) d’appliquer un confinement strict aux habitants.

« Les Philippins ont pour l’habitude de vivre à l’extérieur, dans des habitations souvent très sommaires et petites. »

Le rapport à la famille est également important, et, pour eux, il peut être compliqué de suivre à la lettre les directives du confinement. Mais elles commencent à être de plus en plus encadrée par l’administration et les forces de police et de l’armée qui imposent des cartes individuelles et des vérifications de température afin de passer les points de contrôle entre les différents quartiers. Concernant les « Jeunes » de mon programme, elles me font part de la difficulté de rester confinées dans de petits espaces et d’un certain ennui mais comprennent la nécessité de ce confinement.

Avec l’arrivée de la pandémie la question de rentrer en France s’est-elle posée pour toi ?

Rebecca Gomes : A vrai dire je ne me voyais pas rentrer et je ne me vois toujours par rentrer. Je tisse au fur et à mesure un lien fort avec les jeunes femmes et mères de mon programme. J’ai plus que jamais l’impression d’être utile, d’autant plus depuis cet incendie qui a ravagé les habitations de sept d’entre elles. Nous nous mobilisons au travers de collectes vestimentaires et LP4Y souhaite mettre en place un fonds d’urgence pour soutenir financièrement la reconstruction des maisons des « Jeunes » qui ont été impactées.

Comment vois-tu l’avenir de ta mission ?

Rebecca Gomes : Je pense que le “retour à la normal” n’arrivera pas tout de suite. J’appréhende un impact économique important qui risque de réduire les opportunités d’embauche des « Jeunes », mais cela ne sera qu’un challenge de plus que l’on parviendra à surmonter ensemble.

Y a-t-il tout de même des enseignements à tirer du coronavirus pour les ONG ?

Rebecca Gomes : Oui je pense que la pandémie du Covid-19 va permettre un apprentissage en matière de gestion de crise et de plan d’action à mettre en place en situation d’urgence. Néanmoins, malgré une bonne préparation, l’ampleur de la crise est telle qu’elle était difficile à anticiper.

 

Propos recueillis par Gianni Roche

Sur l’île d’Hokkaido au Japon, le reconfinement après le déconfinement

Au Japon, le déconfinement de l’île d’Hokkaido a conduit à un nouvel état d’urgence sanitaire liée à l’épidémie du Covid-19, étendu à l’ensemble de l’archipel. Une leçon pour le reste du monde qui commence à envisager un assouplissement des mesures pour lutter contre le coronavirus.

Les habitants d’Hokkaido sont de nouveau encouragés à rester chez eux. Crédits : Flickr

L’exemple de l’île japonaise d’Hokkaido montre bien qu’un déconfinement trop rapide peut être contre-productif. L’île avait été la première touchée par la pandémie de Covid-19 mais le premier confinement avait été levé le 19 mars. Avec seulement un à deux nouveaux cas détectés chaque jour, les écoles avaient pu rouvrir début avril. Les mesures de confinement semblaient porter leurs fruit.

Mais depuis le 12 avril, la population  été de nouveau confinée car les cas de Covid-19 sont en recrudescence. Les écoles sont fermées et les grands rassemblements interdits. L’archipel japonais tout entier a pris la même voie. Le Premier ministre, Shinzo Abe, a déclaré l’état d’urgence à Tokyo et dans six autres départements le 7 avril. Le dispositif a été entendu à tout le pays le 16 avril et au moins jusqu’au 6 mai. Le Japon et ses 126 millions d’habitants sont jusqu’ici relativement épargnés par la pandémie en comparaison aux Européens. En trois mois, seuls 5 000 cas de coronavirus y ont été détectés. Mais ce nombre a plus que doublé en neuf jours, dépassant les 13 000 cas à la fin avril. A la date du 28 avril, près de 400 personnes sont décédées à cause du coronavirus au Japon.

Un gouvernement japonais désavoué

La réactivité tardive du gouvernement s’explique par un conflit entre les exigences économiques et sanitaires. Exemple marquant : Yasutoshi Nishimura, le ministre de la revitalisation économique, est aussi chargé de la coordination de la lutte contre la propagation du virus. Ce conflit entre les partisans du maintien de l’activité économique et les exigences sanitaires a pour effet de dégrader la confiance des Japonais envers leur gouvernement : plus de 70 % des Japonais sont mécontents de la gestion de la pandémie.

Contrairement à la Corée du Sud toute proche, le Japon n’a pas mis en place de campagne de dépistage massive. Or, pour les scientifiques, mesurer la propagation du Covid-19 est indispensable à la réussite du déconfinement. En l’absence de vaccin ou de traitements efficaces, seul ce dépistage pourrait empêcher la reprise de l’épidémie. Les nouveaux malades seraient rapidement identifiés et isolés.

Thibault Clément

Boris Johnson de retour à Downing Street : « Je vous demande de contenir votre impatience »

Hospitalisé depuis le 5 avril après avoir été testé positif au Covid-19, Boris Johnson est revenu dimanche 26 avril au 10, Downing Street à Londres. Il s’est exprimé lundi 27 avril pour rappeler la nécessité de garder le pays confiné.

Boris Johnson a fait lundi 27 avril sa première prise de parole après son hospitalisation (DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP)

« Nous commençons à inverser la tendance » a déclaré le Premier ministre Britannique lundi 27 avril lors de sa première allocution après son hospitalisation. En effet, la courbe du nombre de malades atteints du Covid-19 s’aplatit au Royaume-Uni : dans la journée du dimanche 26 avril, 413 personnes sont décédées du Covid-19 à l’hôpital, ce qui représente le chiffre le plus bas depuis la fin du mois de mars.

« Je refuse de gâcher les efforts et les sacrifices du peuple britannique »

Cependant, Boris Johnson a déclaré qu’il était encore trop tôt pour mettre en œuvre le déconfinement, en raison d’un « risque de deuxième vague ». Il a demandé aux Britanniques de faire preuve de patience.

« Je refuse de gâcher les efforts et les sacrifices du peuple britannique, et de risquer une deuxième épidémie majeure, de grandes pertes humaines, et la surcharge des hôpitaux. Je vous demande de contenir votre impatience, parce que je suis persuadé que nous arrivons à la fin de la première phase de ce conflit. »

La crainte des conséquences économiques

Boris Johnson s’est dit conscient des risques économiques dus au confinement. Cependant, il juge qu’un déconfinement prématuré suivi d’une deuxième vague de la pandémie serait un « désastre économique ».

Les Britanniques sont confinés depuis le 23 mars et doivent l’être au moins jusqu’au 7 mai. Le Royaume-Uni est l’un des pays d’Europe les plus sévèrement touchés par la pandémie, avec 20 732 décès dans les hôpitaux.

Julie Bringer