Guilhem Malissen, de stand-upper à organisateur

A 31 ans, Guilhem fait du stand-up et a créé son plateau d'humour au sein de la Brasserie Barbès.
A 31 ans, Guilhem fait du stand-up et a créé son plateau d’humour, « Dimanche Marrant », au sein de la Brasserie Barbès. JG-C

Il est youtubeur, animateur d’un podcast culinaire, organisateur d’événements et humoriste. A 31 ans, Guilhem Malissen fait partie de la jeune garde du stand-up français. Depuis deux ans, il enchaîne les scènes de stand-up parisiennes et a même créé la sienne à la brasserie Barbès, bistrot bobo du 18e arrondissement, « Dimanche Marrant. » Depuis la rentrée 2016, tous les dimanches soirs, il anime ce rendez-vous d’humour d’une heure et demie où des humoristes testent leurs blagues devant une cinquantaine de spectateurs.

Originaire de Marseille, le jeune homme est installé à Paris depuis de nombreuses années, ville où il a été photographe, vidéaste et DJ avant que son amour pour le stand-up américain le pousse à se lancer. « Mon parcours n’a rien à voir avec ce que je fais maintenant mais j’ai toujours été fasciné par les stand-uppers américains, si bien que j’ai appris à parler très bien l’anglais pour les comprendre. » Désormais, il joue au Paname Art Café, au One More Joke ou ailleurs, où il est payé au chapeau, un revenu entre 30 et 80 euros par soir, « un quart de mon revenu. » Une source de plaisir avant tout, donc. « Je trouve que le stand-up, c’est un art parfait. Il suffit d’avoir un micro et tu peux faire rire ou faire réfléchir », sourit-il. Mais c’est la production de vidéos pour les marques et l’événementiel qui le font vivre.

Avant de lancer « Dimanche Marrant », Guilhem était hésitant. « C’est compliqué d’avoir le double rôle, être curateur de quelque-chose en sachant que je faisais moi-même de l’humour. » Il a commencé à faire jouer ses potes, et aujourd’hui, les artistes viennent spontanément. Mais il sélectionne quand même : « Je pense toujours au public, qui, souvent, a peur que ça soit malaisant. Alors j’essaie d’avoir une majorité de stand-uppers talentueux, parfois avec des plus juniors en qui je crois. »

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Laëtitia Lienhard et Joséphine Gruwé-Court

« Ô vieillesse ennemie ! »

Quand les artistes prennent de l’âge

Beaucoup d’artistes la redoutent. La vieillesse peut fortement déterminer la carrière d’un danseur de haut niveau ou d’un chanteur lyrique. D’autres métiers, chanteur de variété ou acteur, sont moins exigeants physiquement, mais ne sont pas exempts de discriminations liées à l’âge.
Maggie Boogaart, 48 ans, est une ancienne danseuse soliste devenue enseignante et chorégraphe
Maggie Boogaart, 48 ans, est une ancienne danseuse soliste devenue enseignante et chorégraphe. ©Fanny Guyomard

Charles Aznavour, Anny Cordy, Hugues Aufray, Line Renaud… Ils ont passé 80 ans, et sont encore sous les projecteurs. Mais quand les uns mènent une carrière plus longue qu’aucune autre profession, d’autres, passés un certain âge, sont exclus de ce monde où prime l’apparence. Alors quel rapport les artistes entretiennent-ils avec la vieillesse ?

« Moi j’appréhende un peu. » A 18 ans, Aline, apprentie danseuse, redoute déjà les effets de la vieillesse. Pas surprenant, pour ces professionnels qui dansent depuis l’âge de 4 ans, et dont l’usure physique se fait ressentir très tôt. Rose, 17 ans, revient d’une opération au pied. « Une fracture de fatigue », précise l’étudiante à la Paris Marais Dance School. Si vieillir apporte de la maîtrise, Carmen, 16 ans, nuance : « Avec la maturité, on pourra apporter quelque chose de nouveau à certains mouvements, mais on ne sera plus capable physiquement de les faire. »

Les danseurs se blessent dès le plus jeune âge
Les danseurs se blessent dès le plus jeune âge. ©Fanny Guyomard

L’Insee établit la vieillesse à partir de 65 ans. Mais le danseur, quand le considère-t-on comme vieux ? La question fait sourire. 35, 40, 50, les âges donnés varient. « Cela dépend beaucoup de la personnalité de chacun », souligne Rose. Mais pour Carmen, “vieillir” est un terme impropre : « Chez un danseur, on se transforme, c’est tout. Maggie par exemple, c’est une boule d’énergie. »

Maggie Boogaart, 48 ans, presse ses élèves. « Pas de temps à perdre ! » En action, ils effectuent des mouvements alternant contractions et relâchement de la tension. La respiration est placée au cœur de la danse, car elle libère les émotions et l’angoisse.

Dans ce milieu, Maggie Boogaart peut être considérée comme  “âgée”. Mais son corps, tout en muscle, est capable des plus beaux mouvements : vifs, efficaces, puissants. Alors pourquoi cette professeure à la Paris Marais Dance School a-t-elle arrêté sa carrière de soliste ? Par envie de se plonger dans la pédagogie, mais aussi par lassitude : « J’étais tellement fatiguée de danser à plein temps, je n’avais plus envie d’aller à fond », explique-t-elle. Et puis maintenant je connais mes limites, et c’est très agréable. » De 21 à 45 ans, Maggie Boogaart a parcouru les scènes du monde entier. Un « marathon », selon ses mots, où elle enchaînait 60 spectacles par an et des performances d’1h30 sur scène.

Maggie Boogaart donne des cours de danse à la Paris Marais Dance School
Maggie Boogaart donne des cours de danse à la Paris Marais Dance School. ©Fanny Guyomard

Mais pas de retraite subie pour cette Hollandaise, qui a toujours suivi ses propres règles. « Oui, c’est rare », confirme-t-elle. Les pressions sur les danseurs dépendent des compagnies, du mental du concerné, mais aussi des cultures de chaque pays. « En Europe, quand tu fais une erreur, on te met définitivement de côté, alors qu’aux Etats-Unis, on te laisse ta chance. Là-bas, on te juge uniquement par ton travail : si tu travailles, on te considère. Alors j’ai eu la chance, en travaillant, de me créer la liberté de choisir ma carrière. »

L’Américaine Martha Graham, fondatrice d’une méthode de danse contemporaine, n’a-t-elle pas dansé jusqu’à 76 ans ? Et au moment de sa mort, à 97 ans, elle créait encore une chorégraphie. Son obsession : ne jamais se laisser gagner par la vieillesse.

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Maggie Boogaart, qui se revendique de cette école, monte encore 5 à 6 fois sur scène chaque année. Si elle ne danse plus que 30 minutes, elle n’a pas perdu de ses muscles. « Quand on voit mon visage, on voit que je n’ai pas 18 ans. Mais quand on voit seulement mon corps, je peux avoir la même énergie qu’à 25 ans ! »

La fatigue n’est donc pas une fatalité. « L’énergie engendre de l’énergie. » C’est par cette formule que Ghislain de Compreignac, enseignant à la Paris Marais Dance School, aime interpeller ses élèves exténués. Ils prennent également conscience de la nécessité de prendre soin de leur corps, comme en se privant d’un verre de vin le soir. L’effet se fait sentir sur la répétition du lendemain…

« De nos jours, les danseurs sont en forme plus longtemps. Parce qu’il y a 30 ou 40 ans, les notions de nutrition étaient secondaires », apprend l’ex-danseur de ballet de 61 ans. Soliste, Maggie Boogaart ne mangeait ni pain, ni café, et devait dormir 10 heures chaque nuit. Aujourd’hui, ce régime strict s’applique deux mois avant de monter sur scène. Elle évoque aussi l’interdiction de prendre des médicaments antidouleur : ils insensibilisent le corps, qui dépasse alors dangereusement ses limites. Le meilleur remède ? « Le rire, qui libère de l’endorphine. »

 

« De nos jours, les danseurs sont en forme plus longtemps . »

 

Mais la douleur physique ne la quitte jamais. « J’ai tout le temps mal ! Mais je n’en parle pas », rit-elle. Maggie Boogaart cherche à préserver son corps, mais elle le met aussi à rude épreuve. « Si je n’avais pas mal, je ne serais pas satisfaite. Je cherche à pousser mes limites, à l’infini. C’est usant, mais aussi structurant. Je ne vis pas pour épargner mon corps et vivre deux ans plus longtemps. »

Ce mode de vie favoriserait même sa longévité. « Si je me limitais, je pense que je serais morte avant, par dépression ! C’est excitant de bouger, de sentir ses muscles ! »

Blessée à chaque jambe, Maggie Boogaart ne cesse pourtant de progresser. Elle raconte mieux maîtriser son corps et sa conscience de l’espace. Quant à la trace du temps sur son corps, c’est une réjouissance. « Le corps accumule les années, et c’est une impression extraordinaire : il devient comme une bibliothèque. Tu as tellement de choses en toi, c’est une richesse ! ».

Le pianiste Glenn Gould disait : « la visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’un peu d’adrénaline mais la construction, sur la durée d’une vie, d’un état de quiétude et d’émerveillement. » Vieillir peut donc être l’accomplissement de l’artiste.

 

« Et vous jouez toujours ? » A presque 90 ans, Jean Piat narguait la vieillesse en jouant seul sur scène la comédie Vous avez quel âge ? En 2017, on pouvait encore le voir dans la pièce Love Letters. A 92 ans, Michel Bouquet n’a pas non plus décliné. En 2016, il était nommé pour un Molière, et en mai 2018, il apparaît dans le film Lucia’s Grace sélectionné au Festival de Cannes.

Même en étant retraités, beaucoup d’artistes continuent de monter sur les planches. C’est le constat de Vincent Cardon, maître de conférences à l’université Picardie Jules-Verne. Dans un article récent, il écrit qu’en 2009, 24,5 % des artistes retraités ont cumulé emploi et retraite. Car comédien, danseur ou musicien sont plus que des métiers : ce sont des vocations. Difficile d’y mettre un terme, d’autant plus qu’il y a du travail pour tous les âges de la vie. Du moins, au cinéma et au théâtre, comme l’affirme Renaud De Manoël, comédien de 64 ans : « Dans une carrière de comédien, il y a pléthore de rôles. Au début, tu joues les jeunes premiers, puis le grand frère, le père et le grand-père. » Au théâtre, il y a même une certaine flexibilité entre l’âge de l’acteur et celui de son personnage : il arrive qu’un homme de 40 ans joue les jeunes premiers, tandis qu’au cinéma, les gros plans l’interdisent.

Alors pour Renaud De Manoël, pas question de paraître plus jeune : les exercices pour préserver sa jeunesse sont réservés à d’autres professions. « Les chanteurs et surtout les danseurs doivent faire attention à ce qu’ils mangent, à ne pas grossir… Nous, les comédiens, on s’autorise tout : on peut fumer, boire, manger ce qu’on veut. Le meilleur exemple, c’est Depardieu. » Un physique atypique, une voix de fumeur ou un petit bedon peut même être une façon de se démarquer, et de décrocher des rôles…

 

Alors, pas peur de vieillir quand on est acteur ? Pas si vite : « Pour les hommes, non. Mais pour les femmes, à partir de 50 ans, il n’y a plus beaucoup de rôles dans les pièces contemporaines », alerte Renaud De Manoël. La raison ? Elle est inconsciente : « dans le collectif mental des gens, un homme qui a des rides, c’est porteur. Alors qu’une femme qui a des rides, elle fait de la chirurgie esthétique », analyse le retraité actif. Un collectif de professionnels du cinéma, actrices et acteurs de France associés (AAFA), a donc lancé il y a deux mois une pétition pour pointer du doigt les discriminations envers les actrices et comédiennes qui ont passé la cinquantaine. Elle a recueilli plus de 5700 signatures.

 

« Elles sont où ? » C’est par cette chanson en cours d’écriture que Michèle Brousse, actrice de 60 ans et signataire de la pétition, interpelle sur la disparition de ces artistes post-cinquantenaires. Selon Michèle Brousse, cette discrimination commence même dès 45 ans, « l’âge où on n’est potentiellement plus maternante». Les rôles se limitent souvent à ceux de grands-mères, tandis que ceux des hommes s’élargissent aux postes de pouvoir. Or, cela ne reflète pas une réalité professionnelle. « Les décideurs étaient jusqu’à présent des hommes. Mais ça change. Alors maintenant que les femmes accèdent aux postes de pouvoir, on ne comprend pas pourquoi ces fonctions-là, dans les fictions, ne sont attribuées qu’aux hommes. » En jeu : les représentations. « La fiction, ça véhicule des valeurs. Les gamins s’y projettent, alors qu’elle véhicule de fausses images. Les fictions ne tiennent pas en compte qu’à 50 ans, les femmes ont encore la patate ! », s’anime celle qui se voit continuer jusqu’à la fin de ses jours.

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Mais à quel âge un acteur doit-il prendre sa retraite ? Michèle Brousse rappelle le rôle des assurances. « A partir de 80 ans, les compagnies d’assurance se défient… » Mais les problèmes de mémoire ou les difficultés à se déplacer ne sont pas des raisons de départ. « Depardieu, il a une oreillette. Il y a aussi des prompteurs. Quand vous avez une notoriété, il y a toujours des solutions. » Pour les chanteurs de variété, la notoriété fait aussi la longévité. A 94 ans, Aznavour chante encore… Avec une qualité vocale qui n’a pas pris une ride ? « On chante moins bien, mais le public ne vient plus pour votre prestation, mais pour vous », estime Mathieu Sempéré, chanteur lyrique et de variété. La longévité de l’artiste s’explique aussi par le fait que le public vieillit en même temps que son idole. Mais ces vieux de la veille sont rares, surtout chez les chanteurs lyriques, véritables sportifs de haut niveau. Vers la cinquantaine, la voix atteint une forme d’usure, et d’abord chez les femmes, dont la ménopause agit sur le tissu corporel. Donc les rôles mûrs se font plus rares, surtout en comédie musicale, où il faut à la fois chanter et danser. Mais Mathieu Sempéré pointe également une précarité économique de ce secteur, ce qui dissuade les chanteurs les plus âgés à s’engager : « En France, le chanteur de comédie musicale est sous-payé. Se “prostituer” à 20 ans, ça va, mais à 60, non. » Dernier facteur : une tendance au « jeunisme ». « Il y a de moins en moins de productions, donc elles sont plus sélectives… et privilégient les jeunes », observe l’artiste de 39 ans.

A 39 ans, le chanteur lyrique Mathieu Sempéré ne considère pas la vieillesse comme un problème. ©Fanny Guyomard

Pourtant, le temps porte aussi ses fruits. A 49 ans, Patricia Samuel n’a rien perdu de sa voix, seulement en endurance. « Plus j’ai vieilli, plus j’ai gagné en technique et en connaissances musicales. », note celle qui a arrêté sa carrière de chanteuse lyrique il y a six ans pour se consacrer à l’enseignement. Le travail serait même gage de longévité : l’entraînement de la voix l’étire et l’assouplit, ce qui lui permet de tenir dans le temps. L’énergique soprano ajoute : « Nous les chanteurs, on est aussi en très très grande forme physique, parce qu’on respire beaucoup. Mais j’entends bien sûr des collègues à 50-60 ans dire qu’ils sont fatigués. Et il y a les maladies, les cancers… Quand j’ai joué dans La Vie parisienne d’Offenbach en 2002, on était quatre chanteuses. Depuis, deux ont eu un cancer, une seule s’en est sortie. »

L'ex chanteuse lyrique Patricia Samuel n'a pas perdu de sa voix
L’ex chanteuse lyrique Patricia Samuel n’a pas perdu de sa voix. ©Fanny Guyomard

Maladie, fatigue physique, fin de contrat, démotivation… Les raisons de départ sont multiples. Mais que deviennent les artistes ayant quitté la scène ? Les sociologues ont des difficultés à suivre des parcours très divers. Certains se donnent 10 ans pour percer sur scène, avant de rejoindre une autre profession après un échec. Le chercheur Vincent Cardon a par exemple observé que les artistes entrés sur le marché du travail en 1986 ne sont plus que 5,1% à poursuivre leur carrière 20 ans plus tard.

Alors que faire après ? Tout dépend du métier. A l’Opéra de Paris, les danseurs étoiles sont priés de prendre leur retraite à… 42 ans. Sauf que leur vie artistique ne s’arrête pas là : ils rejoignent d’autres productions, et notamment des compagnies réservées aux seniors. Le Collectif français des « Ouf » accueille par exemple des danseurs professionnels de plus de 70 ans. Certains artistes, surtout les femmes, se consacrent à leur vie de famille. D’autres, enfin, changent complètement de métier. Mais la plupart se dirigent vers l’enseignement de leur discipline. Une « reconversion naturelle », pour Ghislain de Compreignac, ex-danseur désormais professeur. « C’est un métier qu’on a mis en général 10 ans à apprendre, et qu’on applique pendant deux ou trois décennies. La danse, c’est votre vie », résume le sexagénaire. Chorégraphe, répétiteur, maître de ballet ou directeur de compagnie sont des postes attractifs pour ceux qui ne veulent pas quitter le milieu de l’art, et qui n’ont plus une forme physique impeccable.

D’autres, enfin, percent après 45 ans. François Berléand n’a-t-il pas attendu cet âge pour connaître la célébrité, avec le film Le Septième ciel de Benoît Jacquot ? La chanteuse écossaise Susan Boyle est sortie elle de l’anonymat grâce à une émission de télécrochet. Elle avait alors 47 ans.

 

Constance Cabouret et Fanny Guyomard

Le stand-up, un nouveau business en or ?

Un jeudi soir, une soixantaine de spectateurs sont venus voir des humoristes débutants ou confirmés au One More Joke
Un jeudi soir, une soixantaine de spectateurs sont venus voir des humoristes débutants ou confirmés au One More Joke. J.G.-C.
Ces dernières années, grâce à Youtube et Netflix, le stand-up a été démocratisé et le nombre d’humoristes le pratiquant a explosé, tout comme le nombre de cafés-théâtres où ils peuvent se produire. Une aubaine pour les gérants des lieux qui accueillent les humoristes amateurs comme confirmés.

One More Joke, Dimanche Marrant, Paname Art Café et Underground Comedy Club, la liste des cafés-théâtres à Paris est longue et la fréquentation exponentielle. A Paris, depuis le lancement du Jamel Comedy Club en 2006 et l’avènement du stand-up en France, les plateaux d’humoristes n’ont jamais été aussi nombreux, plus d’une vingtaine sont recensés. Les spectacles sont donnés dans des bars, des brasseries et même des boites de nuit qui se transforment en salle de stand-up le temps d’une soirée.

La raison ? Une nouvelle génération d’humoristes en devenir biberonnés à l’humour Canal+, Jamel et l’émission de Laurent Ruquier On ne demande qu’à en rire, qui séduit un public jeune amateur de late shows et autres séries et humoristes américains découverts via YouTube et plus récemment Netflix. Brahms, gérant du Next Comedy Circus, Guilhem Malissen de Dimanche Marrant, Karim Kachour du Paname Art Café et Certe Mathurin du One More Joke sont unanimes: il y a une vraie explosion du stand-up ces dernières années à Paris.

                 

Guilhem Malissen remarque : “au début, il n’y avait que quelques soirées par semaine à Paris alors que maintenant il y a un ou deux plateaux par soir. Avant, on jouait dans des endroits improbables. Maintenant, les lieux sont plus cools, les soirées sont plus intéressantes.” Pour cet amateur d’humoristes américains, il y a plusieurs raisons. “Sur Netflix, on peut à présent trouver des stands-up sous-titrés. Il y a une nouvelle génération de stand-uppers qui arrive pour compléter l’ancienne génération et ils ont un humour de qualité ce qui entraîne un cercle vertueux. Les gens reviennent et les stand-uppers continuent à s’améliorer.”

Certe Mathurin, qui a mis en place le plateau de stand-up One More Joke, a également remarqué une explosion des plateaux depuis deux ou trois ans : « avant, les humoristes appartenaient aux gros producteurs, tout le monde se battait, il y avait un schéma à l’ancienne calqué sur On ne demande qu’à en rire ou le Jamel Comedy Club. Maintenant, il y a une vibe américaine, les artistes jouent sur le terrain et deviennent bons. Quand le plateau fonctionne, un réseau d’humoristes se développe et on devient indépendant du producteur. »

Certe Mathurin est à la fois animateur, organisateur et stand-upper du One More Joke, les jeudis soirs. JG-C
Certe Mathurin est à la fois animateur, organisateur et stand-upper du One More Joke, les jeudis soirs. JG-C

Passer d’artiste à organisateur

Si l’explosion des scènes de stand-up s’est fait sentir ces dernières années, c’est aussi en grande partie parce que les humoristes organisent leur propre rendez-vous hebdomadaire en choisissant la programmation des artistes et en animant le spectacle, à l’image de Guilhem Malissen, jeune stand-upper et créateur de Dimanche Marrant à la brasserie Barbès le dimanche soir.

Brahms, par exemple, a créé le Next Comedy Circus en janvier alors qu’il faisait du stand-up depuis un an. “Je voulais créer mon propre spectacle, raconte-t-il. C’est une force d’avoir son plateau, je ne dépends de personne. C’est mon petit bébé.” Coup de chance pour lui, le gérant du bar où est implantée la scène s’intéressait au stand-up et il était partant pour mettre en place le mercredi.

Brahms

Témoignage de Brahms et sa création du Next Comedy Circus

Pour Guilhem Malissen, l’histoire est différente. “A la brasserie Barbès, ils cherchaient quelque-chose à faire le dimanche puisque c’était une journée peu animée alors qu’il y avait un DJ du mercredi au samedi. L’idée a bien pris rapidement. Au début, je faisais venir mes potes puis ça s’est vite développé.” Le gérant lui a donné sa confiance en lui confiant la salle le dimanche soir mais « en 50 sessions de Dimanche Marrant, il n’est jamais venu. C’est sûrement parce que ça fonctionne bien. »

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Le stand-up, un produit marketing

Pour les gérants des cafés-théâtres, l’organisation de stand-up peut presque être considérée comme une aubaine. « C’est tout benef pour le bar. Il y a des gens qui viennent et qui consomment et ça donne une bonne image à l’endroit, ça le fait connaître », affirme Guilhem. Dimanche Marrant a lieu tous les dimanches, le soir le plus calme pour la brasserie Barbès. « Surtout il n’y a pas eu d’aménagements ou de dépenses à faire parce qu’on n’avait besoin que d’un micro qui était déjà sur place », explique-t-il. D’un café-théâtre à l’autre, la consommation n’est pas forcément obligatoire pour le public mais « les gens consomment quand même donc ça revient au même. »

Dans la plupart des cafés-théâtres, la consommation est obligatoire et les bénéfices reviennent à l'établissement. JG-C
Dans la plupart des cafés-théâtres, la consommation est obligatoire et les bénéfices reviennent à l’établissement. JG-C

Le stand-up est considéré comme un produit, un produit marketing qui doit être vendeur. « Le One More Joke c’est un produit stand-up haut de gamme avec des humoristes confirmés. On n’accepte pas de débutants, le public est exigeant et attend de la qualité, décrit Certe Mathurin. Il y a beaucoup de plateaux mais ceux qui tiennent, c’est ceux qui ont un vrai positionnement. » Ce diplômé d’école de commerce reconverti dans le business du rire cite même une technique d’analyse de marché : les “4P de Porter” (quatre paramètres à prendre en compte : produit, prix, publicité et distribution) qu’il ne cesse d’appliquer pour son propre plateau. Une philosophie du business partagée par les gérants de cafés-théâtres. “On a un droit de regard sur le travail des artistes, parce que plus de qualité, c’est plus de clients et donc plus de consommation. On paye la TVA comme n’importe-quel commerce. L’humour, c’est un business”, revendique Karim Kachour, gérant du Paname Art Café.

Une situation précaire pour les artistes

Pour les artistes, le moyen de rémunération est toujours le même : le chapeau présenté au public à la fin du spectacle. Pour Certe Mathurin, « ça fait peut-être pitié mais il vaut mieux être payé au chapeau que d’avoir une billetterie avec 10 intermédiaires et se retrouver avec 3 euros à la fin. » Ainsi, les artistes touchent environ entre 20 et 80 euros par prestation au One More Joke. L’argent récolté dans le chapeau est redistribué équitablement entre les artistes mais la somme dépend du nombre de spectateurs et de la qualité des artistes à l’affiche. Alors, certains stand-uppers peuvent faire jusqu’à trois représentations par soir pour assurer un minimum de revenus.

Ils étaient une soixantaine à être venus au One More Joke applaudir les stand-uppers. Ils sont parfois plus d'un centaine. JG-C
Ils étaient une soixantaine à être venus au One More Joke applaudir les stand-uppers. Ils sont parfois plus d’un centaine. JG-C

 

Au-delà de cette incertitude financière, un autre problème demeure: « ces revenus ne sont pas déclarés ce qui pose problème pour atteindre le quota minimum d’heures travaillées pour obtenir le statut d’intermittent du spectacle », déplore Gérémy Crédeville, chroniqueur et espoir de l’humour français. Une situation qui pousse les humoristes à continuer à travailler à côté. « Je fais de l’intérim en banque. Le stand-up, ça arrondit mes fins de mois mais je ne pourrais pas en vivre », reconnaît Brahms. Pour les artistes, le stand-up peut soit être un simple passe-temps, une passion mais cela permet également à certains de préparer un vrai spectacle et de tester leurs blagues devant un public d’inconnus.

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Après leur performance, amateurs ou professionnels, ils auront tous leur part du chapeau. Mais cette pratique, peu connue, désarçonne le public quand l’animateur de la soirée annonce : “Il y a un seau en acier à la sortie, ne mettez pas des choses dedans qui font du bruit… vous avez compris.”  “J’ai mis quinze euros pour deux, je ne savais pas trop combien mettre, j’ai été prise au dépourvu”, regrette Clotilde Vidal, spectatrice. Pour Benjamin, “il faudrait prévenir qu’on doit retirer du liquide avant le show. D’autant que c’est gênant de ne rien mettre dans le seau.”

La scène d’entraînement des pros

Même les humoristes à succès, qui réussissent à vivre uniquement de l’humour, viennent se frotter au public parisien des cafés-théâtres. Ainsi, au One More Joke, les débutants Odah & Dako, Stephen Cafiero, Certe Mathurin, Gérémy Crédeville et Détective Froussin ont partagé la scène avec des figures comme Kyan Khojandi, Haroun et Gad Elmaleh. Leur point commun ? C’est en petit comité devant un public composé d’une cinquantaine de personnes que les meilleures conditions sont réunies pour tester leurs blagues. Pour Certe Mathurin, co-gérant du One More Joke, “les plateaux de stand-up à Paris, il n’y en a pas plus de 20 c’est sûr.” Les artistes se retrouvent donc sur les mêmes scènes qu’ils soient connus ou débutants d’autant qu’ils ont affaire au même public.

Que les grands côtoient les petits, c’est naturel pour Guilhem Malissen, organisateur de Dimanche Marrant. Il explique : “les artistes ont tous besoin de multiplier les scènes, ce n’est pas une fois qu’ils jouent à l’Européen ou à l’Apollo, qu’ils vont tester des blagues.” Par exemple, Mathieu Madenian joue au Paname entre trois et quatre fois par semaine et apprécie la mixité parmi les artistes. “Quand on parle d’égalité, certains des mecs au Paname gagnent leur vie au chapeau alors que Norman, qui y joue aussi, est millionnaire. J’ai bossé mes deux spectacles, “one man show” et “en état d’urgence” ici. Quand on prend un bide dans cette salle, on s’en souvient, parce-que tu vois tout le monde dans la cave.”

Gad Elmaleh s'est rendu au One More Joke par surprise, pour le plus grand plaisir du public. JG-C
Gad Elmaleh s’est rendu au One More Joke par surprise, pour le plus grand plaisir du public. JG-C

Et le public est ravi de voir des artistes célèbres pour quelques euros : “Je suis vraiment content d’avoir vu Roman Frayssinet (ndlr: qui jouera son spectacle en septembre à l’Olympia). Je ne pensais pas qu’une personne aussi connue serait là ce soir”, se réjouit Nathan, spectateur au Paname. Et il aurait même pu avoir la chance d’applaudir Gad Elmaleh, qui, depuis son retour des Etats-Unis, a investi les petites scènes parisiennes. Pas annoncé, il a été l’invité surprise du One More Joke, un jeudi soir, pour la plus grande joie des spectateurs. Celui qui aborde sa fortune sans tabou se dit « touché d’être devant des gens qui n’ont pas payé. Pour moi, c’est un rendez-vous en terre inconnu de venir dans votre quartier. »

Une fois le spectacle terminé, il s’éclipse mais il reverse tout de même sa part du gâteau, enfin du chapeau, à l’association des humoristes en galère, soit les six autres artistes qui l’ont précédé sur scène…

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Laetitia Lienhard et Joséphine Gruwé-Court

Les français, adeptes du stand-up “in English”

Mardi soir, au Paname Art Café, Rob Winston, Neil Sinclair, Sarah Donnelly, Jean-Baptiste Mazoyer et Robert Hoehn, humoristes anglophones, ont partagé la scène pendant une heure.
Mardi soir, au Paname Art Café, Rob Winston, Neil Sinclair, Sarah Donnelly, Jean-Baptiste Mazoyer et Robert Hoehn, humoristes anglophones, ont partagé la scène pendant une heure. J.G.-C.

De la French Fried Comedy au Paname Art Café, à la Great British American Comedy Night au Soum-Soum, il est désormais possible d’applaudir des stand-uppers anglophones presque tous les soirs de la semaine à Paris. Surprenant peut-être mais la majorité du public est française, attirée par le « cultural clash. » « Les différences culturelles sont un sujet incontournable, et même si on ne parle pas que de ça, ça reste ce qui marche le mieux », explique Paul Taylor, humoriste britannique qui se produit à Paris. Au Paname, ce mardi, ce sont l’impolitesse des Parisiens et le « oulala » qui sont attaqués. Pour les étrangers, c’est surtout un bon moyen pour rencontrer du monde. « Je suis seul en voyage à Paris et je voulais rencontrer d’autres américains », raconte Zach Lyon, originaire de l’Ohio.

La mixité est aussi présente sur scène. Stand-uppers américains, anglais et même français se passent le micro. Les cinq artistes ont de l’énergie à revendre. « Je fais un show par semaine surtout pour rencontrer des gens et avoir un peu d’attention sur moi. Peu m’importe que le public soit anglais ou français, tout le monde est pareil et mes blagues sont générales », affirme Neil Sinclair, originaire de Londres et professeur d’anglais à Paris. En tout cas, que le spectacle soit en français ou en anglais, il est difficile d’échapper au chapeau. Alors les pennies et les dollars seront-ils acceptés ?

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Laetitia Lienhard et Joséphine Gruwé-Court