Les Scop, un autre modèle de salariat

Entre 2022 et 2025, le nombre de sociétés coopératives en France a augmenté de 4 %. Plus de 60 000 salariés ont déjà rejoint ce type d’entreprise. Démocratie interne, salaires fixes et un travail qui a du sens : les Scop proposent une alternative crédible au modèle salarial établi.

Quand on rentre dans cette boutique, on oublie presque que Frange Radicale est bel et bien un salon de coiffure et non un café. Implanté au sud du 19ᵉ arrondissement de Paris, Frange Radicale a pris le contre-pied des salons de coiffure classiques. Ici, pas de madame monsieur, les clients et salariés sont au même niveau, “ils accrochent eux-mêmes leur manteau”, plaisante Pierre, 36 ans et cofondateur du salon. Cofondateur oui, puisque le salon a été créé par trois amis qui voulaient un autre modèle d’entrepreneuriat et qui se sont donc tournés vers la Scop (société coopérative et participative). Concrètement, les salariés ont la propriété de leur entreprise. Pour devenir associé, un salarié doit acheter une part de l’entreprise ou reverser une partie de son salaire à l’entreprise chaque mois. Toutes les décisions sont collectives. Peu importe son poste, chacun possède une voix.

Anouck, Mohamed et Pierre sont coiffeurs sociétaires du salon Frange Radicale. Photo : Simon Briand

À Frange Radicale, l’objectif était de montrer qu’une autre voie est possible : “Ce qui nous intéressait, c’était de repenser comment on travaille dans la coiffure parce que c’est un milieu qui est très compétitif. On voulait que ce soit un peu plus collectif”, analyse Anouck, 37 ans, cofondatrice du salon. Cette volonté d’une gestion plus démocratique est à la base de nombreux projets de Scop. Maxime Quijoux, sociologue et chargé de recherche au CNRS, a beaucoup travaillé sur la question et confirme une hausse : “c’est une très belle progression, même si on part de très bas”.

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Roselyne Garnier est directrice des établissements d’Ille-et-Vilaine de CLPS L’enjeu compétences, un organisme de formation pour adultes. La bretonne faisait partie des acteurs principaux ayant soutenu le passage de l’entreprise en Scop en 2015, alors qu’elle était auparavant une association loi 1901. “Les motivations c’était, pour moi, de partager les décisions. De faire vivre le projet de l’entreprise et de représenter le terrain”, explique-t-elle.

Cette démarche se traduit par des changements très  concrets : les salariés associés élisent un conseil d’administration et ce dernier décide des grandes orientations de l’entreprise. Mais ce partage des responsabilités ne se résume pas à cela, selon Maxime Quijoux. Le chercheur précise que la démocratie est “moins dans la rotation des mandats ou dans la fréquence des réunions, mais plus dans des phénomènes de transparence et de communication », note-t-il. “Quand vous êtes une grande Scop, vous ne pouvez pas avoir ce mode de fonctionnement participatif. Donc, elles essayent au maximum de trouver des modalités d’information et de transparence.”

Dans le cas de CLPS L’enjeu compétences, avec ses  440 collaborateurs répartis dans 20 centres de formation, la démocratie directe est difficile à mettre en place. La Scop recherche donc surtout une plus grande transparence. “Les coopérateurs ont accès aux données. Il y a beaucoup de communications autour de la situation financière, des choix, du pourquoi est-ce que le conseil d’administration a voté ça”, confirme Roselyne Garnier.

“Il y a des gens qui s’engueulent”

Démocratie oui, mais elle n’est jamais parfaite. Chez Alternatives Économiques, média constitué en Scop en 1980, le fonctionnement est “horizontal et transparent” selon Sandrine Foulon, rédactrice en chef du site internet. Chacun a la même voix. Malgré tout, “il y a des gens qui s’engueulent, on n’est pas d’accord sur tout. C’est une aventure humaine”, raconte la chroniqueuse de “Ma vie au boulot”, sur France Inter.

Institution du quartier historique de la butte aux cailles, le restaurant Le Temps des cerises s’est constitué en Scop il y a 50 ans. Guy Courtois, ancien gérant, insiste aussi sur cette difficulté. Il va même plus loin en désignant l’absence d’un patron et donc d’un responsable à blâmer comme une vraie limite : “c’est très compliqué de jeter la pierre sur quelqu’un, il peut y avoir des groupes qui se forment”.

Guy Courtois est arrivé au Temps des cerises à 21 ans. Il en a été le gérant avant de passer le relais à son fils. Photo : Manon Latour

Si tous les salariés sont impliqués dans la gestion de l’entreprise, tous n’ont pas les mêmes compétences. Cela peut être source de déséquilibres et de désaccords. Malgré un certain partage des tâches, Roselyne Garnier reconnaît que “parfois il y a des personnes qui peuvent avoir différents niveaux de maturité et de maîtrise”, et que donc les salariés doivent se former à ces tâches nouvelles, en supplément de leur métier. Un investissement lourd, mais qui est “choisi et réparti collectivement” pour Pierre de chez Frange Radicale.

Avant de pouvoir participer, il faut devenir sociétaire. Ce qui n’est pas chose aisée. Il faut investir du capital, souvent via un prélèvement sur son salaire, tous les mois, qui va dans les fonds de l’entreprise. Des Scop comme Alternatives Économiques obligent ses salariés à devenir sociétaires au bout d’un an de CDI. Mais d’autres comme CLPS L’enjeu compétences, n’obligent pas leurs  salariés à le devenir et donc c’est au bon vouloir de chacun. De fait, seul un tiers des salariés de la Scop sont sociétaires. Dans le contexte économique actuel, un jeune salarié n’a pas forcément les moyens de renoncer à une partie de son salaire pour devenir sociétaire. Dès lors, il n’aura aucun rôle décisionnaire dans la vie de l’entreprise. Roseline Garnier, élue au conseil d’administration pendant six ans, reconnaît que cela pourrait poser problème à l’avenir: “On commence à s’interroger sur ce sujet, on y est attentif.” Elle tire même la sonnette d’alarme, car le nombre de sociétaires se réduit chaque année : “il y a plus de sorties que d’entrées.”

Un modèle équitable mais limité

Le modèle  comporte  un vrai avantage économique. Les salaires sont plus équitables. C’est en tout cas la volonté d’Anouck de chez Frange Radicale. Le salon propose une autre forme de paye dans un monde de la coiffure où les travailleurs sont payés au client. Ici, “on touche la même chose”, insiste-t-elle. La cofondatrice continue : “On a le même taux horaire pour tout le monde et on répartit équitablement les bénéfices en fin d’année, avec un petit ratio à l’ancienneté.” Chez Alternatives Économiques, même son de cloche. Sandrine Foulon assure que l’écart entre le plus petit et le plus gros salaire “est très faible”. Dans l’entreprise, personne ne gagne plus de trois fois le salaire minimum.

Source : CGSCOP 2025

Constituer une Scop permet d’avoir des salaires plus justes mais pas forcément plus élevés. Et c’est assumé. Chez Frange Radicale, le projet annonçait la couleur : “Ce n’est pas comme ça qu’on allait s’enrichir. Sinon, c’était vraiment un mauvais calcul”. Eva, jeune journaliste à Alternative Économique, accepte aussi ce modèle : “On est quand même contraint par le fait qu’on ne gagne pas suffisamment d’argent, même si on n’en perd pas trop” constate la journaliste passée par Libération. Les Scop ont beau proposer un autre modèle, elles restent implantées dans un système capitaliste. Vincente est salarié sociétaire au sein de la Biocoop. Pour lui, “l’entreprise, même si c’est une Scop, doit faire des bénéfices”. Il continue : “C’est gratifiant à la fin de l’année de savoir qu’on aura de l’argent  à se partager. C’est peut-être un peu capitaliste, mais c’est comme tout”, conclut-il.

À l’été 2024, alors que Duralex traverse une crise sans précédent, l’entreprise est sauvée par ses salariés en passant en Scop. Malgré ce sauvetage, l’entreprise retourne dans ses travers et demande même son placement en redressement judiciaire. Denis Gravouil, secrétaire confédéral de la CGT, va plus loin. Dans une économie en crise et plus particulièrement un secteur industriel en difficulté, la Scop peut être “une des solutions au déclin de l’industrie française” assure le chef opérateur. Seul problème : “les investissements nécessaires sont très lourds à assumer pour les salariés seuls”.

Le modèle semble pourtant tenir la route : 5 ans après leur création, 79 % des Scop sont encore en activité. C’est 69 % pour l’ensemble des entreprises françaises. Mais une scop reste fragile en cas de période difficile. Sandrine Foulon le dit : “il n’y a aucun gros actionnaire qui va venir nous renflouer et mettre des millions” avertit-elle. Quand des problèmes économiques surviennent, ce sont donc les salariés eux-mêmes qui se serrent la ceinture. Comme lorsqu’en 2014, les salariés du média ont dû voter une augmentation du prélèvement sur leur salaire. La Scop n’est pas en dehors de l’économie de marché. Camille Ternier, post-doctorante au sein de la chaire Espace de l’ENS et autrice d’une thèse autour des Scop, a pu l’observer. Dans une entreprise qu’elle étudiait, la direction a été contrainte de licencier deux salariés face à de graves problèmes économiques.

“On a revalorisé notre métier”

Imparfait, ce mode d’organisation a surtout une vertu: il permet à chacun de donner davantage de sens à son  travail.  Pour le sociologue Maxime Quijoux : « Les gens cherchent un modèle où ils pourront se sentir à la fois plus reconnus, et plus inclus dans la gestion de l’entreprise ». Pour Alice, 26 ans, salariée à Biocoop République depuis le mois d’octobre 2025, rejoindre une Scop lui a permis de trouver un meilleur équilibre. Après la fin de ses études et une pause professionnelle, Alice recherchait un emploi en lien avec ses valeurs et « qui n’ait pas d’impact négatif sur le monde, sur les autres et sur moi-même. ». Elle découvre ce modèle lors de sa prise de poste. Responsable du rayon vrac, elle a la sensation que cette organisation lui donne « plus de responsabilités et donc un sentiment d’avoir plus de liberté dans le magasin ». Ce job est alimentaire . Mais ce modèle lui a permis de trouver sa place : « L’état d’esprit est très différent de ce que j’ai pu connaître, je ne suis pas sociétaire mais j’ai quand même la sensation d’être chez moi ».

Alice est arrivée à la Biocoop en octobre seulement. Le modèle de Scop lui à tout de suite plu. Photo : Manon Latour

Le modèle permet aussi à certains travailleurs d’adapter leur organisation afin de réduire la pénibilité. Dans cette Biocoop, créée en 2014, les salariés se succèdent sur les tâches répétitives : « Avec mes collègues, on tourne toutes les deux heures au niveau des caisses, c’est une vraie reconnaissance sociale », témoigne Alice.

Pour Anouck et Pierre, salariés sociétaires de Frange radicale, cette  liberté d’organisation  est aussi un levier contre la souffrance au travail. Anouck confie : « Dans un salon classique, les cadences sont infernales, tu as mal partout, tu travailles au bon vouloir de ton patron sous une pression constante ». Ce nouveau cadre lui a permis de réapprendre à aimer son métier et de comprendre qu’il est « possible de fonctionner différemment », alors qu’elle était prête à arrêter la coiffure. Son collègue Pierre ajoute : « On a vraiment l’impression d’avoir  créé une entreprise qui nous ressemble, c’est une grande fierté. ». Les deux amis regrettent que leur métier souffre d’une forme de « mépris social » et se réjouissent de pouvoir changer l’image des coiffeurs en devenant leurs propres patrons. Anouck glisse : « Maintenant, on assume le mot coiffeur. On a revalorisé notre métier et ce n’est pas seulement une question d’argent ».

Après une reconversion professionnelle à ses 24 ans, Pierre est devenu coiffeur. Photo : Simon Briand

À lire aussi : Les coopératives ouvrières, l’ancêtre des Scop

Pour autant, la chercheuse Camille Ternier, assure que le management dans les Scop n’est pas à l’abri de dérives. « Les Scop ont toujours été assez sensibles aux tendances managériales. Dans les années 1970, des techniques tayloristes ont été expérimentées par Mondragon, une des plus anciennes coopératives. Elles ont causé énormément d’arrêts de travail. Cela existe toujours sous différentes formes  aujourd’hui ». 

Loin de l’autogestion qu’on imagine, dans la plupart des Scop, les gérants restent des figures d’autorité. Comme le rapporte Alice : « il y a un écart entre la théorie et la pratique. La Scop ne répond pas à tous les problèmes du travail capitaliste. On reste tous à 35 h, voire plus, pour pouvoir subvenir à nos besoins et le responsable du magasin a quand même le dernier mot ». Néanmoins, elle considère qu’il s’agit “du moins pire des systèmes”. Camille Ternier avance le fait que le bénéfice pour le salarié au sein d’une Scop n’est “pas tant d’être propriétaire d’une part sociale, mais la structure de pouvoir” qui permet de révoquer le gérant, offrant ainsi une véritable indépendance aux travailleurs, même si la démocratie au sein des Scop reste un idéal à atteindre.

Rédactrice en cheffe du web d’Alternatives Économiques, Sandrine Foulon est sociétaire depuis plus de 10 ans. Photo : Simon Briand

Il s’avère que dans certains secteurs, notamment la presse, la Scop semble être un modèle très pertinent pour assurer la liberté des journalistes. Christian Chavagneux, journaliste à Alternatives économiques depuis 1998, plaisante : “On ne peut pas avoir un journal qui s’appelle Alternatives économiques sans essayer de la mettre en œuvre !”. Entourée des anciens numéros du mensuel en désordre sur son bureau, Sandrine Foulon affirme que le modèle du journal est ce qui en fait aujourd’hui le seul média économique complètement indépendant en France. En évoquant la situation de la presse, inquiète, elle réfléchit : « Comment on protège l’indépendance ? Comment on résiste ? On a été contacté par des gens qui veulent résister à Bolloré et qui se renseignent sur les Scop. C’est peut-être ça qui nous sauvera… »

Manon Latour et Simon Briand

Présidentielle 2027: à un an du scrutin, la multiplication des micropartis

Le nombre de petits partis lancés par des personnalités politiques a connu une forte hausse ces vingt dernières années. Au risque d’éclipser les partis traditionnels ?
Le palais de l’Elysée, à Paris. Libre de droit

À un an de l’élection présidentielle, les prétendants à l’Élysée se multiplient… et les partis aussi. Dernier en date : Bâtissons ensemble, micro-parti créé par l’ancienne Première ministre Élisabeth Borne, qui a annoncé démissionner de la direction de Renaissance, jeudi 6 mai, au micro de France Inter. Si cette dernière a précisé ne pas être candidate à la succession d’Emmanuel Macron, d’autres aspirants ont, eux aussi, lancé leur propre structure. Une pratique devenue monnaie courante au point de provoquer une véritable explosion du nombre de partis politiques en France. 

Selon les chiffres de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), cités par Libération, le paysage politique recensait 652 partis en juin 2025. Parmi les candidats déclarés ou potentiels au scrutin élyséen, six ont créé leur micro-parti. Le premier d’entre eux est François Ruffin, qui a lancé, dès 2017, son parti local Picardie debout !, avant de le rebaptiser Debout ! l’année dernière, signe que les ambitions du député de la Somme s’étendent désormais à l’échelle nationale. Chez les socialistes, les désaccords entre Bernard Cazeneuve et Olivier Faure sur l’épineuse question des alliances avec La France insoumise, ont motivé l’ancien Premier ministre à claquer la porte du parti à la rose pour fonder La Convention.

Derrière les partis, l’enjeu financier

Mais la gauche n’a pas l’apanage de la récente poussée des micro-structures politiques. À droite, où les candidatures sont également multiples, et où l’alliance avec le centre reste très incertaine, David Lisnard (Nouvelle Energie) et Xavier Bertrand (Nous France) ont longtemps cumulé leur adhésion aux Républicains à celle de leurs micro-structures respectives. L’un a fini par quitter LR en avril dernier, l’autre a réadhéré en 2021 en vue de la primaire, après quatre ans passés en dehors du parti de droite historique. Dominique de Villepin rassemble ses soutiens derrière la nouvelle bannière de La France humaniste. Du côté du bloc central, Gérald Darmanin a mis en sommeil son parti Populaires ! pour se concentrer sur son activité de ministre. Mais la campagne approche à grands pas…

Faut-il y voir le signe d’une érosion des partis traditionnels ? « Certains élus créent leur propre micro-parti pour collecter des fonds indépendamment des grandes structures politiques, tempère Christophe Fonteneau, professeur associé à l’IAE Paris-Sorbonne et expert en comptabilité, sur le réseau social LinkedIn. Cela leur permet d’avoir un contrôle plus direct sur leur financement et leurs dépenses. » Il faut dire que faire campagne sans les ressources d’un grand parti n’est pas chose aisée. Diriger sa propre structure peut donc permettre de récolter de précieux fonds en vue d’une candidature à la présidentielle. Et de faire rimer petit parti et grandes ambitions.

Rayan

Royaume-Uni : des élections locales sous haute tension

Keir Starmer face à la tempête, Nigel Farage en embuscade, les Verts en plein essor, les élections locales du 7 mai 2026 pourraient recomposer durablement le paysage politique britannique.
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Des millions de Britanniques se sont rendus aux urnes aujourd’hui pour décider à qui ils attribueront un peu plus de 5 000 sièges dans 136 conseils locaux d’Angleterre et, pour les Gallois et les Écossais, élire les représentants de leurs parlements. Cette échéance électorale s’annonçait, avant même l’ouverture des bureaux de vote, comme une défaite cuisante pour le gouvernement travailliste (Labour) de Keir Starmer, à la tête du gouvernement depuis juillet 2024. 

Il y a quelques jours, l’analyste électoral Robert Hayward, a publié ses prévisions : le Parti travailliste pourrait perdre environ 1 850 des 2 550 sièges qu’il défend. Un désastre électoral dû à l’accumulation des déceptions depuis la victoire historique du parti il y a deux ans. 

Reform UK, l’extrême droite qui surfe sur le mécontentement

Face au déclin travailliste, un parti prend de l’ampleur : Reform UK. La formation anti-immigration créée en 2018 par Nigel Farage, avait surpris en remportant 14 % des voix aux législatives de 2024, est aujourd’hui en tête des sondages nationaux avec 26 % des intentions de vote, devant les conservateurs (19 %), les travaillistes (18 %) et les Verts (15 %), selon YouGov. Le think tank More in Common, estime que Reform UK pourrait gagner entre 1 200 et 1 600 sièges locaux ce jeudi. 

Keith Henderson, professeur retraité vivant à Durham, dans le nord de l’Angleterre, a vu cette montée en puissance dans son comté où les élections ont eu lieu en avance l’année dernière. Reform UK a remporté une victoire écrasante en 2025, mettant fin à la mainmise des travaillistes sur le comté. « C’était la première fois en cent ans que le Parti travailliste ne contrôlait pas Durham », témoigne-t-il. Un séisme symbolique pour cette région ouvrière, longtemps considérée comme un bastion travailliste imprenable. 

L’enseignant nuance son analyse : « Leurs membres sont arrivés au gouvernement, mais la plupart n’avaient aucune expérience en tant que conseillers ». Une limite que le politologue Tim Bale, de l’université de Queen Mary de Londres, identifie également à l’échelle nationale. Reform UK séduit des électorats « mal à l’aise face à l’avènement d’un Royaume-Uni de plus en plus multiculturel et socialement libéral », mais le parti d’extrême droite reste largement inexpérimenté dans l’exercice du pouvoir réel. 

Les Verts, nouvelle force de gauche

Pendant que Reform UK avance par la droite, une autre percée se dessine par la gauche : celle du Green Party (Parti des Verts). Depuis l’arrivée de Zack Polanski à sa tête en septembre dernier, le parti connaît un renouveau spectaculaire. Cet ancien acteur de 43 ans, qui se revendique « écopopuliste », prône un programme ancré autour de la justice sociale, de l’impôt sur les grandes fortunes, du plafonnement des loyers, et a réussi à attirer 100 000 nouveaux membres en quelques mois. Tim Bale estime que les Verts ont « une chance sérieuse non seulement de remporter des sièges, mais peut-être aussi de prendre le contrôle de certains conseils municipaux ».

Le Pays de Galles et l’Écosse, symboles d’un Labour en déroute

Hors d’Angleterre, la situation n’est pas plus réjouissante pour Starmer. Au Pays de Galles, où tous les sièges de son parlement (Senedd), 96 désormais, contre 60 auparavant, sont remis en jeu dans un nouveau scrutin proportionnel. Le Labour risque de perdre pour la première fois le contrôle du parlement local depuis sa création il y a 27 ans. Une « catastrophe » pour le parti travailliste, selon la professeure Laura McAllister de l’université de Cardiff. Reform UK et le parti indépendantiste Plaid Cymru devraient se retrouver au coude-à-coude selon les sondages YouGov, laissant présager un parlement sans majorité claire. 

Le bâtiment de l’Assemblée nationale pour le Pays de Galles / Cynulliad Cenedlaethol Cymru à Cardiff Bay, Cardiff, Pays de Galles, Royaume-Uni. © Alan Morris

Même chose en Écosse : les travaillistes redoutent de terminer derrière Reform UK, tandis que le Parlement d’Holyrood devrait rester entre les mains du SNP, au pouvoir depuis dix-neuf ans. 

Demain matin, un nouveau paysage politique ?

Les bureaux de vote ferment à 22 heures. Les premiers résultats des conseils anglais sont attendus dès minuit et demi, avec une majorité disponible vendredi matin. L’Écosse et le Pays de Galles publieront leurs résultats vendredi après-midi. 

Keith Henderson rappelle une réalité bien connue outre-Manche : « Normalement, le groupe qui dirige le pays n’obtient généralement pas de très bons scores lors des élections de mi-mandat ». Quel que soit le résultat, le Labour restera au pouvoir jusqu’aux prochaines élections générales. Selon le Times, si les résultats sont aussi mauvais que prévu, plusieurs députés travaillistes envisagent de publier une lettre ouverte exigeant que Keir Starmer fixe une date pour son départ. 

Pour le professeur à la retraite, une chose est sûre : « La politique partisane prend souvent le pas sur l’intérêt général. Peu importe que ce soit bon ou mauvais pour le public ». Une désillusion partagée par des millions de Britanniques qui, en allant voter ce jeudi, ont peut-être commencé à réécrire les équilibres de la politique britannique. 

Matthieu Holyman

Dès la rentrée 2026, tous les élèves de 4e seront formés aux bases de l’économie

Le passeport d’éducation économique, budgétaire et financière (EDUCFI), expérimenté depuis 2019, sera généralisé à toutes les classes de 4e à la rentrée 2026, a annoncé mercredi la Banque de France, qui pilote le projet depuis dix ans. Budget, moyens de paiement, crédit, arnaques : l’objectif est de donner aux collégiens des repères concrets sur la gestion de l’argent au quotidien.
Photo de Salle de Classe

À la sortie du collège Danton, à Levallois-Perret, l’annonce surprend les élèves. Malgré plusieurs années d’expérimentation du dispositif dans certains établissements, aucun des collégiens interrogés ne connaissait l’existence du passeport EDUCFI. « Ah ouais, ça existait déjà ? On nous l’a jamais proposé ici », s’étonne Clara, élève de 4e.

Pour cause, jusqu’ici, le passeport EDUCFI reposait largement sur l’implication des établissements et des enseignants volontaires. Au collège Léo-Lagrange de Lillers, dans le Pas-de-Calais, Anthony Cauet, professeur de physique-chimie, l’enseigne depuis quatre ans. Il s’était porté volontaire après une formation organisée par le rectorat de Lille et la Banque de France. « Le chef d’établissement a demandé qui voulait devenir référent EDUCFI. Je me suis proposé parce que ces questions font partie de mon quotidien », raconte-t-il. Après une journée de formation, les enseignants reçoivent des supports « clé en main » : diaporamas, exercices, mises en situation, test final et même diplômes. « Tout était déjà préparé. »

Dans son collège, le dispositif a d’abord été expérimenté dans une seule classe avant d’être étendu à l’ensemble des 4e. Malgré le peu de volontaires au départ, Anthony Cauet a poursuivi l’expérience. « J’ai proposé la formation à tous les professeurs principaux, mais aucun collègue ne s’est porté volontaire. Ils m’ont fait confiance pour la mettre en place. » Aujourd’hui, plusieurs enseignants animent à leur tour ces séances. « Chacun enseigne selon son ressenti, son expérience et sa manière d’aborder les finances personnelles », explique-t-il.

Pour lui, la généralisation nationale devra surtout pousser les établissements à mieux s’organiser. « Jusqu’à présent, même si le dispositif était recommandé, il n’y avait pas vraiment de conséquences lorsqu’il n’était pas mis en place. Avec la généralisation, les chefs d’établissement devront réellement intégrer ces séances dans les emplois du temps. »

Budget familial, abonnements et crédits : des exercices très concrets

En classe, les séances s’appuient sur des situations proches du quotidien des élèves. Ils découvrent d’abord le vocabulaire financier : recettes, dépenses, créditeur, débiteur ou encore budget. Puis ils travaillent sur le cas fictif d’une famille de quatre personnes. « Les élèves doivent répartir les recettes et les dépenses, puis calculer ce qu’il reste à la fin du mois », explique Anthony Cauet. Loyer, alimentation, assurances, factures ou impôts : les adolescents apprennent à distinguer les dépenses indispensables des dépenses facultatives.

Ces exercices provoquent souvent des discussions plus personnelles. « Certains racontent ce que leurs parents font à la maison. On parle des factures d’électricité, des abonnements téléphoniques qui augmentent après une promotion ou encore des assurances qu’on peut renégocier. Ce sont des sujets qui restent parfois absents des discussions familiales. »

Le passeport EDUCFI aborde également les moyens de paiement, la carte bancaire, les faux billets, le crédit ou encore les arnaques en ligne. « Quelqu’un peut se faire passer pour votre conseiller bancaire. Les élèves doivent apprendre à être vigilants avec les informations qu’ils communiquent », insiste l’enseignant.

Une réponse à la montée des arnaques et de l’endettement

Dans une publication sur LinkedIn, Marguerite Collignan de Durand, directrice de l’éducation financière à la Banque de France, a présenté cette généralisation comme une nouvelle étape après « dix ans de construction collective ».

Pour les promoteurs du dispositif, l’enjeu est devenu urgent. Selon une étude CSA réalisée pour l’OCDE et la Banque de France, 57 % des Français déclarent être endettés, contre 51 % en 2023. L’étude souligne également que 38 % des 18-24 ans ont déjà consulté une intelligence artificielle pour obtenir des conseils financiers.

À la fin de la formation, les élèves passent un test, sans véritable enjeu de notation. «Ils peuvent avoir 8 ou 19 sur 20, ils obtiennent quand même leur diplôme EDUCFI », précise Anthony Cauet. « Le but n’est pas de sanctionner, mais d’ouvrir une réflexion.»

Reste désormais à transformer l’annonce en réalité dans les établissements. Car entre une formation « clé en main » et un apprentissage réellement utile, tout dépendra du temps accordé au dispositif, des enseignants mobilisés et de la place que l’école acceptera de donner à un sujet longtemps resté à la porte des salles de classe : l’argent.

Sophie Hocquet