Hier soir, l’amendement pour structurer la prise en compte des signalements pour VSS dans les partis et les syndicats a été adopté lors de la commission spéciale sur la loi intégrale. Si la loi est votée, tous les partis devront mettre en place des dispositifs afin d’accompagner les victimes se signalant.
Mardi 22 septembre, lors de la commission spéciale de la loi intégrale, les députés ont adopté un amendement ayant pour but de créer un dispositif de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans tous les syndicats et les partis politiques. La procédure en question vise à proposer une meilleure structuration du recueil des signalements et leur prise en charge. Comme l’explique le député Horizons Bertrand Bouyx qui a déposé l’amendement : « Si la loi est votée, les partis et les syndicats auront un an pour proposer un socle minimal afin de prévenir les violences, recueillir et conserver des témoignages, et orienter les personnes dans le signalement et son traitement. »
L’accusation portée envers le député et ancien candidat à la primaire du parti socialiste Philippe Brun révèle la complexité du fonctionnement du signalement des violences au sein des partis. Le signalement effectué à son encontre le 15 septembre, qui lui a valu d’être exclu du parti et de la primaire, a bien été effectué auprès d’une cellule indépendante, mais révèle les enjeux de pouvoir importants dans le signalement des violences.
« Chez LR ou le RN, c’est un non-sujet »
Arthur Delaporte, député au Parti socialiste, insiste sur la nécessité de l’amendement. Assurant que le Parti socialiste est irréprochable sur ces questions, il affirme néanmoins « qu’il reste nécessaire que cette procédure soit formalisée par la loi pour que tous les partis soient soumis à ce dispositif car pour l’instant ce n’est pas le cas. Chez LR ou le RN, c’est un non-sujet. ».
Une analyse partagée par Léa Balage El Mariki pour qui « Il est primordial qu’il y ait un dispositif commun et que ça ne soit pas uniquement la responsabilité des partis. ». La députée écologiste souligne le fait que « les partis de droite n’ont pas forcément de cellule contre les violences sexistes et sexuelles, mais pour autant ça ne veut pas dire que les militantes de droite doivent rester seules face aux violences. »
Effectivement, selon le rapport sur la parité politique du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes publié en 2022, Les Républicains et le Rassemblement national ne disposent pas de dispositif de signalement pour les violences sexistes et sexuelles, bien que cela ait fait l’objet de débats, notamment au sein des Républicains après que Bruno Retailleau se soit dit favorable à l’idée d’ouvrir une cellule lorsqu’il était candidat à la présidence du parti la même année.
« Supprimer l’angle mort des VSS dans les partis »
Les partis qui disposent déjà de procédures de signalement des violences relèvent néanmoins la difficulté de recueillir les témoignages. C’est notamment le cas d’Arthur Delaporte qui préconise d’avoir « des structures disponibles pour tous les militants car les violences restent parfois un tabou ou peuvent faire l’objet de représailles, surtout dans les endroits comme les partis où il peut y avoir des jeux de pouvoir importants ».
Très concrètement, il peut être difficile pour une victime de témoigner si son agresseur a des responsabilités ou un mandat. « L’importance des rapports d’influence dans le cadre de mandats et de postes à responsabilités », c’est ce qui a poussé Bertrand Bouyx à déposer l’amendement dans l’optique de « supprimer l’angle mort des VSS dans les partis ». Pour le député : « Quand on est dans un lieu de grand pouvoir, il faut les protections qui vont avec ce pouvoir pour en éviter les zones grises. »
Équiper et protéger les militants
Les cellules contre les violences sexistes et sexuelles, notamment à l’échelle locale des partis, sont assurées par des bénévoles qui manquent de temps. C’est ce que pointe Arthur Delaporte comme l’un des principaux dysfonctionnements pouvant rendre les procédures longues et douloureuses pour les victimes. De son côté, Léa Balage El Mariki met l’accent sur la formation : « Recueillir la parole de victime, ça n’est pas facile et il faut pouvoir être formé à l’écoute et orienter les victimes vers les dispositifs adéquats. »
L’adoption de la loi permettrait donc de pallier ces difficultés tout en assurant la même protection aux salariés qu’aux simples militants ne disposant pas des mêmes structures. Le député Bertrand Bouyx s’en réjouit : « Dans un parti, il y a des permanents, des élus, des militants et il faut prendre en compte cette spécificité pour que ces personnes puissent être accompagnées de la même manière que dans une entreprise pour un signalement qui interviendrait au QG d’un parti ou dans un syndicat par exemple. »
L’arrivée du texte en séance est prévue le 1ᵉʳ octobre, avant son vote solennel le 13 octobre.
La fête de l’Humanité, se tenant du 12 au 14 septembre et affichant complet pour sa 90ème édition, a été visée pour avoir programmé des artistes accusés de violences sexistes et sexuelles. Compte tenu de la portée politique de l’évènement, et tandis que les festivals sont incités à lutter contre les violences notamment via des “safe place” (stands consacrés aux minorités, notamment aux femmes), cette publication a mis le feu au poudre.
« Fête de l’Humanité, Fête des agresseurs » : c’est ainsi que le compte Instagram @militanthémis, tenu par l’étudiante en droit Sirine Sehil, a pointé le festival se tenant du 12 au 14 septembre. Pour sa 90ème édition, l’événement organisé par le journal l’Humanité affiche complet et accueille jusqu’à 110 000 visiteurs par jour.
Le 10 septembre, la publication a pris la forme d’un appel conjoint entre le compte @militanthemis de l’étudiante en droit Sirine Sehil et quatre autres comptes féministes suivis par plusieurs milliers de personnes ( @metoomedia_ , @stopfisha, @mavoixmonchoixorg, surviv_hante). Il vise quatre rappeurs : Zamdane, TIF, Kalash et Vicelow, mis en cause par des témoignages et dans le cadre d’affaires judiciaires. Un avertissement mettant le feu au poudre, notamment par la portée politique de l’évènement.
Le collectif « NousToutes » a à son tour relayé l’information le lendemain. En charge d’une safe place sur le festival (stands consacrés aux minorités, notamment aux femmes), l’organisation affirme : « Notre présence n’est pas un signe de caution. #NousToutes sera sur place pour dénoncer et offrir un soutien aux victimes dans l’Espace Safe ».
Vicelow, Kalash, TIF et Zamdane mis en cause
Comptant à ce jour plus de 27000 « j’aime », le post le @militanthemis affirme que Vicelow a été condamné par la justice pour violences conjugales envers son ex-femme, et qu’il aurait également « fait l’objet de plusieurs dénonciations de danseuses pour harcèlement et agression sexuelle ».
Concernant Kalash, les militantes reviennnent sur le livre de son ex-compagne et mère de ses enfants Ingrid Littré – Sa vérité, relatant des violences conjugales. Le rappeur avait, en réaction, porté plainte pour diffamation.
Quant à TIF , il aurait été accusé pour viol et agression sexuelle dans des Tweets supprimés depuis, les militantes déclarant qu’il « aurait apparemment fait pression sur ses victimes ».
Zamdane, pour sa part, est pointé pour banalisation du viol dans plusieurs Tweets supprimés depuis des dénonciations pour violences sexuelles à son encontre, notamment : « c’est pas du viol si elle dort ».
En commentaires, la publication fait débat : de nombreux internautes soutiennent et s’indignent, d’autres s’interrogent sur le fait que les artistes mis en cause soient uniquement des rappeurs et personnes racisées, ce à quoi les comptes à son initiative répondent être des « femmes racisées queer » également engagées sur ce sujet.
« Déjà l’année dernière, nous avons bataillé pour faire retirer le concert de Heuss l’Enfoiré », déclarent-elles, ajoutant que le festival « les ignorait ».
« Silence radio » du côté de la direction de l’organisation du festival
Cette année encore, « silence radio » du côté de la fête de l’Humanité, relève @stopfisha : « Nous avons tout essayé pour discuter avec la directrice, sans résultat ». Les autrices de la publication déclarent avoir contacté l’un des organisateurs à propos de Vicelow dès le 10 juin, ce dernier disant « se renseigner », mais n’étant jamais revenu vers elles : « 3 mois après, il ne l’a pas fait ».
Néanmoins « la rédaction du journal l’Humanité a été avec nous », indique Hajar, co-gérante du compte @stopfisha. » Ils nous ont accordé du temps, on leur a apporté les preuves et ils en ont été horrifié. Cela fait six mois que des personnes du festival essaient de faire déprogrammer des artistes, mais la direction ne donne pas suite ». « C’est pratique d’avoir des associations féministes sur place lorsqu’elles paient les stands, mais pas lorsqu’il s’agit de mettre la main au portefeuille et d’agir” dénonce-t-elle.
Sur place, « plusieurs militantes féministes ont décidé de mener des actions », notamment « concernant le concert de Kalash, qui n’a pas été déprogrammé », indique encore la militante.
Contactée concernant la publication, l’organisation du festival n’a pas donné suite.
« On sait pertinemment que c’est des agresseurs » : la déception des festivaliers
Au-delà des réseaux, cette alerte interpelle les festivaliers se rendant actuellement sur le site de Brétigny-sur-Orge et du Plessis-Pâté pour assister à l’évènement. Nombreux sont ceux l’ayant découvert tardivement . Pour Inès, 25 ans, le déclencheur a été la raillerie d’un ami : « je n’ai pas compris pourquoi il nous disait qu’on faisait partie de la gauche « deux poids, deux mesures » car je n’en avais pas pris connaissance, c’est là qu’il nous a montré le post ».
Maintenant qu’elle a sa place, Inès s’y rend mais ne cache pas son exaspération quant à la scission entre les « valeurs de gauche » représentées par cet évènement, et le fait que le festival « invite des mecs dont on sait pertinemment que c’est des agresseurs ». La jeune femme pointe particulièrement Kalash, ne connaissant pas les autres artistes mais soulignant qu’elle avait « eu des échos » concernant les affaires impliquant cet artiste.
« Il est hors de question que je mette les pieds à leurs concerts », souligne t-elle tout en regrettant que ce problème concerne de nombreux festivals : « on entend parler de plus en plus de festivals qui programment des agresseurs, mais habituellement c’est fait un peu en amont et le festival est exposé et contraint de régler ce problème ».
« Ce n’est pas la première fois qu’un festival est accusé de programmer des artistes qui font l’objet de ce genre d’accusations. J’ai l’impression que c’est un peu banal de les programmer malgré tout », la rejoint Anna, 23 ans. La jeune femme se rend à cet évènement pour la première fois, découvrant que sa portée dépassant le simple festival de musique : « j’ai réalisé à quelle point sa dimension politique était forte, notamment avec tous les stands des sections du PCF », « c’est vrai qu’un festival avec une dimension politique aussi forte devrait être exemplaire sur la programmation des artistes » conclue-t-elle.
« J’ai été surpris et j’ai ressenti une certaine déception », explique quant à lui Lucas, 25 ans, dont cet évènement « ne change pas l’idée globale du festival » mais qui regrette un « manque de rigueur » dans l’organisation : « beaucoup d’autres artistes auraient pu être choisis, pour les faire monter, plutôt que des agresseurs ».
Quelles répercussions sur le festival ?
Le concert de TIF a été annulé et remplacé par un concert « en solidarité avec le peuple Palestinien », l’artiste ayant annoncé le 8 septembre « qu’il ne serait finalement pas présent à la fête de l’Humanité », comme l’explique une publication du festival, sans en avancer les raisons. Les trois autres rappeurs n’ont pour leur part pas été déprogrammés.
Sur place, Zamdane s’est exprimé sur ses accusation au début de son concert, déclarant qu’il regrettait ses tweets et exprimant « force et soutien pour toutes les victimes de violences sexistes et sexuelles ». Le rappeur a également annoncé porter plainte pour diffamation sur Instagram le vendredi 12 septembre.
En parallèle, des internautes continuent à interpeller le festival sous chacune de ses publications Instagram : « Kalash est un mec qui a battu son ex, […] vicelow a été condamné par la justice », « Pourquoi autant d’agresseurs en tête d’affiche »?
En 2023, 271 000 personnes, dont 85 % de femmes, ont été recensées comme victimes de violences conjugales. « On m’a souvent dit : “Pourquoi tu n’es pas partie plus tôt ?” Partir, ce n’est pas si facile », confie Alizée, elle-même victime. De plus en plus de spécialistes soulignent le rôle central de l’emprise, un mécanisme psychologique insidieux, destructeur et profondément paralysant.
En mai 2006, Morgane, autrice habitant en région parisienne, rencontre Yassine. C’est l’amour fou : cadeaux, petites attentions… Le jeune homme lui en met plein les yeux. Quelques mois plus tard, le couple emménage ensemble. Aux premiers jours de leur vie conjugale, Yassine ne manifeste aucune violence. Lorsqu’ils ont d’anodines disputes, Morgane, qui a un fort caractère, lui tient tête. L’idylle se transforme en cauchemar plus d’un an après le début de la relation, lorsqu’elle tombe enceinte : « À partir du moment où il a su que je gardais le bébé, il a pensé que je lui appartenais, que j’étais sa chose. » La première claque arrive. Morgane est sidérée. Elle sait que ce n’est pas normal : « À ce moment-là, j’étais sur le point de fonder une famille. J’avais honte. Je ne voulais pas montrer à mes parents que j’avais échoué. »
Un début idyllique… Processus systématique dans le cycle des violencesconjugales. « La plupart des femmes disent combien l’homme rencontré est un prince charmant. Il est doux, gentil, attentif, serviable », explique Liliane Daligand,psychiatre en médecine légale et autrice du livre Violences conjugales en guised’amour,dans lequel elle retrace le parcours de neuf femmes victimes et troishommes auteurs de violences conjugales. Mais rapidement, le « conte de fée » setransforme en un cauchemar où le prince se révèle être un bourreau : « Vontapparaître des moments d’agacement et de colère. Peu à peu, il va y avoir unesorte de volonté d’isolement de l’autre qui doit être tout à moi »,note la psychiatre.
Liliane Daligand, psychiatre en médecine légale, a dédié de nombreuses années à étudier les violences conjugales et l’emprise
PODCAST : Interview complète de Liliane Daligand
L’isolement, une emprise silencieuse
Après l’accouchement de Morgane, Yassine l’isole complètement : « Il dénigrait ma famille, mes amis… Mais en le sous-entendant, jamais frontalement. C’était insidieux, vicieux. Petit à petit, je n’allais plus voir mes amis », raconte-t-elle.
Ce mécanisme de l’isolement, Nathalie, 54 ans, l’a vécu avec son ex-compagnon.Elle a 24 ans lorsqu’elle rencontre Charles au cours d’une formation associative, dans lecadre de son travail de fonctionnaire. À l’époque, Charles y est salarié. Elle décritun début de relation sincère avec un homme « bien, cultivé, intéressant,attentionné et ouvert sur ses idées ».Comme pour Morgane, le début de la relation dela quinquagénaire ne laisse présager aucune violence. Pourtant, en silence, la stratégie del’emprise s’installe. « Petit à petit, il a commencé à me dévaloriser dans de longs monologues. Puis il entrait dans un mutisme de plusieurs jours, provoquant uneimmense culpabilité chez moi. Ensuite, il revenait comme si de rien n’était etredevenait l’homme que j’avais rencontré, dans l’écoute et le respect »,explique-t-elle.
Nathalie, 54 ans, est progressivement réduite à l’isolement avec Charles
Puis, « dès qu’il rencontrait quelqu’un, il avait quelque chose de négatif à diresur cette personne.Ce n’était jamais frontal, toujours sous-entendu,se rappelle la fonctionnaire. Je finissais par remettre en question mes relations amicales. » Sortir seule devient de plus enplus difficile pour la jeune femme, accusée d’entretenir des relations avec ses amismasculins. « Il y avait toujours une histoire de relation amoureuse cachée que, selonlui, je ne voyais pas »,explique-t-elle.
« Je ne pouvais pas le quitter, il me faisait trop peur »
Une fois la femme réduite à l’isolement, les violences deviennent regulières. Lorsqu’Alizée, entrepreneuse bordelaise de 28 ans, emménage en Espagne avec Arthur, leur foyer conjugal devient un huis clos et les disputes, de plus en plus violentes. Elle le rencontre en février 2016 sur Facebook. Arthur est le petit ami idéal : leur relation est fusionnelle. Mais très vite, les disputes arrivent et deviennent fréquentes. Des disputes auxquelles il répond toujours par des cadeaux. Quand la jeune femme veut le quitter, la mère de son compagnon lui propose de « soigner sa noirceur ensemble ». Alizée se sent alors investie de la mission de le sauver, ce qui marque un tournant dans leur relation : « Lorsqu’il y avait une dispute, il prenait mon téléphone et m’enfermait dans une pièce jusqu’à ce que je lui dise qu’on reste ensemble. Lorsque ça ne marchait pas, il me faisait croire qu’il faisait une crise d’épilepsie et que je devais rester pour le sauver. Les disputes pouvaient être violentes. Au début, il me poussait. Puis une fois, j’ai fini au sol avec son genou sur ma tête. » Arthur fait culpabiliser sa compagne en lui disant que ses relations conflictuelles avec son père sont la source de leurs problèmes, puis se met régulièrement en position de victime pour justifier son comportement : « Je me dis que je ne peux pas le quitter, l’abandonner. Je suis convaincue qu’il ne peut pas vivre sans moi. »
En Espagne, Alizée, isolée, fait face à des violences de plus en plus régulières
De son côté, Morgane, recluse à son domicile pour s’occuper de son fils, fait face à un déferlement de violences : « Il avait mis en place un compte à rebours. Notre fils se couchant à quatorze heures, il me disait : “Je vais te taper dans cinq heures, dans quatre heures…” » Quelques fois, l’autrice a des moments de repos où Yassine va lui offrir des cadeaux pour se faire pardonner. Des cadeaux toujours à l’échelle des coups qu’il lui portait. « Je ne pouvais pas le quitter, il me faisait trop peur. J’avais peur du jour où il allait me mettre le mauvais coup, le coup de trop. Il disait que s’il me tuait, il jetterait mon corps dans la Seine en faisant croire à un suicide. C’était ma plus grande peur : que mon fils puisse penser que je l’avais abandonné », se rappelle la jeune mère. Nathalie, devenue mère de deux petites filles, évolue, comme Morgane, dans unenvironnement de peur paralysant. « Petit à petit, il installait la peur. C’était diffus, permanent. Et c’est ça qui nous retient »,analyse-t-elle.
Un cycle destructeur difficile à rompre
La peur instaurée par les hommes violents participe à l’emprise, que LilianeDaligand décrit comme « une volonté de dominer l’autre, de le réduire à un objetmanipulable ».L’experte distingue trois dimensions : la possession, qui nie l’autre en tant que sujet ; la domination, qui maintient la victime dans une soumission et unedépendance totale ; l’empreinte, qui vise à marquer la personne physiquement etpsychiquement.
L’emprise s’illustre de manière cyclique. Le cycle de la violence commencepar une montée de tension, puis éclate en actes violents : cris, coups, insultes. Vientensuite la phase de justification, où la victime finit par se blâmer elle-même. Enfin,l’auteur cherche à se faire pardonner et promet de changer. Ce cycle peut durer desmois, des années, car « la victime va croire à ses promesses, c’est pour ça qu’elleva rester »,détaille la psychiatre.
Privée de ses désirs et de son essence, la victime en vient parfois à penser : « Quand il ne me bat pas, je n’existe pas. »Et, malgré les tentatives de fuite, la teneurde l’emprise est telle qu’il faut parfois « de multiples séparations avant uneéventuelle séparation définitive ».D’autant que la possibilité pour les femmes desortir de ce cycle d’emprise grâce à leur famille ou à leurs proches est souventlimitée par le système d’isolement dont elles font l’objet. Parfois, « la famille peut nerien voir, parce qu’il y a des auteurs de violences qui peuvent apparaître en sociétécomme de bons professionnels, de bons amis, de bons copains, presque de bonsmaris, finalement », analyse Liliane Daligand.
« Le plus dur c’est d’avoir compris trop tard »
Lorsque Michel et Martine, les parents de Nathalie, rencontrent le compagnonde leur fille, ils sont conquis par celui qui semble être le gendre idéal. Pourtant,quelques signes les alarment : leur fille, passionnée de chant, se voit interdire defaire de la chorale, elle a de moins en moins d’amis, des remarques dévalorisantessont lancées par son compagnon en repas de famille… Le déclic pour cesinstituteurs à la retraite survient en février 2009. Une altercation éclate entre Martineet son gendre. Les parents de la fonctionnaire quittent le domicile de leur fille avec l’intentionde ne jamais y retourner. Une semaine après leur départ précipité, le téléphonesonne : « Nathalie nous explique pour la première fois ce qu’elle vit vraiment. Elleest prête à partir. Elle me remercie que cette altercation soit arrivée, ça lui donne de laforce », se souvient Michel avec émotion. « Le plus dur, c’est d’avoircompris trop tard »,poursuit le père de famille qui est tombé plusieurs années endépression suite à ce choc émotionnel.
L’emprise de Nathalie a plongé Michel, son père, plusieurs années en dépression suite à ce choc émotionnel
L’altercation entre Charles et Martine vient confirmer les doutes de la quinquagénaire :« Lors d’une formation sur les violences conjugales dans le cadre de mon travail, ondécrivait les critères des violences conjugales et je me suis dit : “Mais en fait, on parle demoi.” »Elle commence à faire des recherches, en silence, et réfléchit à partir.Quelques mois avant le départ, elle refuse de dormir avec Charles. « Il a jeté lematelas, m’a poussée,se souvient-elle. Il n’acceptait pas que je ne sois plus à lui. »La tension franchit un nouveau cap face à ses menaces : « Si tu fais ça, un jour tu teréveilleras avec un couteau dans le corps. Fais attention à tes filles. »
Sortir de l’emprise, une fuite au péril de leur vie
La fuite est donc minutieusement orchestrée avec l’aide de ses parents.Tandis que Charles est convoqué au commissariat pour être auditionné, Nathalieremplit des sacs poubelle avec ses affaires et celles de ses filles. Elle part. Mais laviolence ne s’arrête pas là. « Il m’appelait sans cesse, menaçait de m’enlever mesenfants, de me tuer »,note-t-elle. Elle engage une procédure pour l’expulser dudomicile conjugal, alors à son nom à elle. Deux mois d’errance suivent, avant qu’elle réintègreenfin sa maison. Elle découvre alors un décor glaçant. « “Salope” était tagué partout,mes vêtements déchirés, la prise de terre d’une ampoule retirée. L’électricien m’a dit :“Quelqu’un a essayé de vous tuer.” » Sa plainte pour violences conjugales etmenaces de mort sera classée sans suite.
« C’est le déclic, je suis partie. »
Pour Alizée, le départ est plus long et brutal. Lorsqu’elle rentre en France avec son copain, elle part aussitôt travailler loin de lui, dans une autre région, pour l’été. Elle s’épanouit et réalise que ce qu’elle vit au sein de son couple n’est pas normal. À la rentrée, le couple se sépare mais Arthur n’a pas d’argent et, durant six mois, ils cohabitent : « Un matin, il débarque en furie dans ma chambre. Je me réfugie dans la salle de bains mais il me suit en me criant dessus. Puis, il me tabasse en écrasant ma tête contre la baignoire et casse mon téléphone. Je crois mourir. Il m’enferme ensuite dans le salon et je vais profiter d’un moment de répit pour m’enfuir. Mais, il me rattrape et m’étrangle à la porte d’entrée. J’appelle au secours. Il prend peur et me jette dehors. C’est le déclic, je suis partie. »
Le départ du foyer conjugal est souvent risqué et le résultat d’un long chemin psychologique
La sortie de cette emprise n’a pas non plus été simple pour Morgane. L’élément déclencheur survient en 2011 quand elle invente un subterfuge pour aller voir un ami de longue date. Il voit arriver la jeune femme en pull en plein mois de juillet et comprend tout de suite que quelque chose ne va pas. Sur les conseils de son ami, elle porte plainte le lendemain, avant de la retirer trois jours plus tard. Par peur. Mais le policier qui retire sa plainte oriente Morgane vers l’association Du côté des Femmes avec qui elle va prendre contact : « J’avais rendez-vous une fois par semaine avec la psychologue de l’association et ça m’aidait. Ça plantait des graines. » Des graines qui vont porter leurs fruits cinq mois plus tard, après un énième passage à tabac, où elle appelle la police. Yassine est interpellé.
« En vivant en foyer, je vais retrouver ma vraie personnalité »
Jugé en comparution immédiate, il est condamné pour violences conjugales à dix-huit mois de prison dont douze mois ferme. Morgane pense que c’est la fin de quatre années de violence et de peur. Mais en septembre 2012, au bout de cinq mois de prison, Yassine sort pour « bonne conduite ». Morgane ne dispose que d’une mesure d’éloignement de trois mois. Lorsqu’elle se termine, il entre par la fenêtre et s’installe dans la maison à plusieurs reprises, non pour la frapper mais pour alimenter la peur.
S’ensuivent des mois de fuite et de déménagements de foyer en foyer pour assurer sa sécurité et celle de son fils. « En vivant en foyer, je vais retrouver ma vraie personnalité, ça va me permettre de sortir de l’emprise, de la peur. » Le harcèlement de Morgane s’arrête en 2015, lorsqu’elle sort son livre pour témoigner de son enfer : Il m’a volé ma vie. Yassine est démasqué. Il a honte.
Des structures pour aider à fuir et à se reconstruire
L’association Du côté des Femmes a été un vrai tremplin pour l’autrice dans sa fuite de l’emprise et du foyer conjugal. Depuis son départ en 2011, de nombreuses structures se sont organisées pour aider les femmes à sortir de l’emprise. « Vivez-vous ou avez-vous vécu des violences ? » C’est désormais unequestion systématique, posée à chaque patiente accueillie à l’hôpital Delafontainede Saint-Denis. En cas de réponse positive, le personnel oriente sans délai lapatiente vers la Maison des femmes Restart rattachée à l’hôpital, où une prise encharge spécifique débute. « On essaye de les accompagner vers la sortie del’emprise en les aidant à comprendre ce qu’elles vivent »,détaille Mathilde Gaillard, la chargée de communication de la structure.
À la Maison des femmes Restart, à Saint-Denis, divers ateliers sont proposés pour aider les femmes à libérer la parole et à se reconstruire
Chaque semaine, des groupes de paroles encadrés par une psychologue sont proposés par la structure : « Entendre d’autres récits aide à dénormaliser certaines situations et à se dire : “ce que j’ai vécu, ce n’est pas acceptable” », souligne encore la chargée de communication de la structure. La parole se libère aussi en entretiens individuels. Rosalie, infirmière à la Maison des femmes depuis neuf ans, est souvent la première à recueillir ces confidences. À partir du récit livré, elle évalue les besoins, établit les urgences, et oriente vers les professionnels adéquats. Mais elle le rappelle : « Quand on est dans une emprise pendant plusieurs années, ce n’est pas en un entretien qu’on en sort. Une seule discussion peut prendre des mois à faire son chemin. Certaines femmes nous rappellent un an après. On sait qu’on plante des graines, et qu’en une simple discussion on a commencé à fissurer le cercle de l’emprise et de la violence. »
Les infirmières de la structure montrent le cycle de la violence aux femmes pour qu’elles se rendent compte de ce qu’elles vivent
Une fois le cercle de l’emprise brisé, le travail est à la reconstruction pour ces femmes qui affrontent souvent, seules, l’incompréhension de la société, la lenteur de la justice et leur détresse émotionnelle. Encore aujourd’hui, au domicilede Morgane et son fils, Yassine revient tambouriner environ deux fois par an et la harcèle avec des appels : « Je n’ai plus peur. Je me suis reconstruite grâce aux livres et à mes conférences. Témoigner m’a permis de reprendre le contrôle de mon histoire. Mon livre a aidé d’autres femmes et c’est ma plus grande récompense. N’ayons pas honte d’être victimes ! » conclut la survivante.
Trois femmes, victimes durant des années de violences conjugales au sein de leur foyer ont tué leur mari pour mettre fin à leurs sévices. L’une a était acquitté pour légitime défense, les deux autres déclaré coupable de meurtre. Explication.
« Et si ma seule façon de survivre c’était de tuer ? ». Alexandra Lange, Valérie Bacot, Jacqueline Sauvage : toutes trois ont tué leur compagnon après des années de violences conjugales. Si la première a été acquittée, ayant agi en pleine agression, les deux autres ont été condamnées, leurs actes n’ayant pas eu lieu lors d’un épisode de violences. Ces affaires médiatisées ont soulevé la question des limites de la légitime défense en France, où l’imminence du danger reste un critère clé. Leurs avocates ont plaidé une légitime défense différée, inspirée du droit canadien, qui reconnaît un état de danger permanent. Une notion encore non reconnue en droit français.