Quand la course à pied devient un marqueur social

Anna Esnault-Carcuac, Isaure Gillet, Margot Mac Elhone, Eliott Vaissié

Quand la course à pied devient un marqueur social

Quand la course à pied devient un marqueur social

Anna Esnault-Carcuac, Isaure Gillet, Margot Mac Elhone, Eliott Vaissié
Photos : Margot Mac Elhone
19 mai 2026

La course à pied est un sport accessible. Une paire de basket suffit à le pratiquer, en ville comme à la campagne. Et il séduit de plus en plus les Français. Pourtant, ces dernières années, les prix des équipements et des dossards pour les compétitions montent en flèche, tandis que les pratiquants appartiennent de plus en plus à des classes aisées.

« C’est un sport que je peux faire quand je veux et qui est moins cher que de payer une licence en club. » Pour Anna [les personnes citées par leur prénom ont requis l’anonymat], étudiante de 24 ans, les avantages de la course à pied sont nombreux et s’adaptent à son quotidien. Les allées du bois de Boulogne, où la jeune femme court le week-end, sont remplies de runners parisiens, gilet de trail sur le dos et chaussures dernier cri aux pieds. Un équipement dans lequel Anna a, elle aussi, partiellement investi :  « Au bout de cinq ans, mes baskets amortissaient moins bien et je commençais à avoir mal aux genoux. » Mais il était difficile pour l’étudiante de 24 ans d’investir elle-même dans un produit. C’est donc sa mère qui lui a offert une paire, trouvée dans un magasin spécialisé, pour un montant de 160 euros. Un prix qui dissuade la jeune femme de les renouveler régulièrement : « J’en change vraiment en cas de nécessité. »

Le running, un sport de plus en plus cher

La course à pied, démocratisée dans les années 2000 grâce à sa flexibilité, peut ainsi devenir coûteuse : en 2024, selon le 7e Observatoire du Running par Union Sport & Cycle, le plus grand collectif français d’entreprises sportives, le prix moyen des baskets en 2024 était de 131 euros, soit 26 euros de plus par rapport à 2019. Cette année, Grégoire, directeur de restaurant de 29 ans, qui a commencé la course à pied en mars 2024, en a racheté deux : l’une à 90 euros, et l’autre à 190, dans un magasin spécialisé. Avec son volume de course – 40 km par semaine – il sait qu’il devra les renouveler dans moins d’un an. Les marques recommandent en effet de renouveler les paires de baskets tous les 600 à 1000 km. Une durée de vie toutefois sous-estimée, par intérêt commercial, selon les professionnels de santé du sport : certaines chaussures peuvent ainsi atteindre 1500 km, tant que l’on reste vigilant à l’usure de la semelle.

Les coureurs s’équipent de plus en plus pour leur pratique

Certains coureurs sur route investissent une voire plusieurs centaines d’euros dans leur matériel. C’est le cas de Grégoire, qui a dépensé 400 euros l’année dernière pour s’acheter une montre connectée : « J’étais sûr que c’était de la qualité, et ce sont les prix d’entrée de gamme pour des montres qui peuvent faire toutes les épreuves de triathlon [natation, vélo et course]. » Maintenant qu’il se concentre sur la course à pied, il n’envisage pas de remettre un tel montant dans une montre lorsque la sienne ne fonctionnera plus. Mais pour le moment, il se sert de sa montre quotidiennement, tant pour le sport que pour ses données de santé. Comme lui, de nombreux coureurs ont investi dans une montre connectée pour suivre leur progression. « Aujourd’hui, on aime être connecté, on aime les datas, donc l’électronique s’invite plus qu’avant dans le sport, constate Pierre-Yves Hourmant. Mais c’est un investissement durable, sur plusieurs années. »

«L’électronique s’invite plus qu’avant dans le sport.»

Dans l’ensemble, en 2024, selon le 7e Observatoire du Running par Union Sport & Cycle, le panier annuel moyen s’élevait à 554€. Un chiffre à relativiser cependant. En effet, les coureurs interrogés à ce sujet sont un échantillon très engagé dans la course à pied. Il faut aussi prendre en compte que le trail, sport plus coûteux que la course sur route, biaise les données. « Très peu de coureurs se consacrent uniquement au trail, la plupart courent aussi sur route. Comme il y a beaucoup de matériels communs entre les deux, les chiffres se mélangent, à l’exception des chaussures qui sont différentes, expose Pierre-Yves Hourmant,  animateur de la commission Running & Trail chez Union Sport & Cycle – une organisation qui représente le monde professionnel du sport. « On estime qu’un trailer porte sur lui 1000 euros d’équipements par compétition, bien que certains durent plusieurs années. Ce qui augmente forcément les chiffres. »

Des communautés plus aisées qui ont leurs propres codes

Pour Patrick Mignon, ex-chercheur à l’Insep (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance), ces prix en hausse reflètent une nouvelle tendance qui a son importance sur le profil des runners : « Dans les années 2000, ce sport s’est démocratisé car il est simple d’accès. Mais depuis les années 2010, les marques développent leur présence sur les réseaux sociaux en embauchant des influenceurs running ou en organisant des évènements. » Cela a attiré peu à peu « de nouveaux pratiquants connectés, jeunes et aisés, faisant monter ce sport en valeur économique ». En parallèle, « à partir du Covid et durant les multiples crises qui ont suivi, les matériaux et le coût de la vie sont devenus plus chers, ce qui a rendu les populations les moins aisées plus hésitantes à pratiquer la course ».

Cette nouvelle génération de coureurs est donc moins touchée par ces problématiques, « plutôt urbaine, majoritairement trentenaire, entrant dans des professions du tertiaire et ayant les moyens de payer les équipements proposés par ces marques ». Elle pratique la course « pour sa flexibilité » car «  il est possible de courir où l’on veut, quand on veut, pour socialiser, pour le loisir ou pour performer »,  relève Patrick Mignon.

Rayon chaussures de running à Decathlon @MargotMacElhone

Fait non négligeable, ces nouveaux adeptes souvent issu du tertiaire ont du « temps et de l’énergie disponible » et peuvent « adapter leurs horaires », observe le sociologue. Travaillant dans des bureaux ou en télétravail, il leur est possible de courir en sortant du  travail en semaine ainsi que les week-end.

Cet effet de marques crée donc de véritables “communautés”, avec ses propres codes, à commencer par l’habillement : “en se promenant dans le bois de Vincennes, on peut croiser des coureurs portant des montres connectées ou la dernière paire de baskets à la mode”.  

De plus en plus de coureurs se sont également appropriés des termes spécifiques à la pratique, autrefois réservés aux entraîneurs sportifs. VMA, endurance fondamentale, fractionné… ce vocabulaire n’a plus de secret pour les initiés, excluant ceux qui ne s’investissent pas autant.

Des clubs en vogue

Il faut dire que de grandes marques installées sur les réseaux sociaux, ayant contribué à leur essor, ciblent aujourd’hui les populations aisées avec leurs produits dédiés, mais aussi avec des « running clubs ». Des marques telles qu’Hoka, Adidas ou Nike proposent ainsi des rendez-vous hebdomadaires aux coureurs de grandes villes comme Paris, portées par des coachs : une occasion de souder leur communauté en facilitant les échanges et les rencontres. Ces séances, gratuites pour Nike ou Hoka, coûtent à partir de 4,99 euros par mois concernant Adidas et son Runtastic Premium (intégré à l’application adidas Running). 

L’évolution de la pratique a ainsi vu émerger des clubs de course à pied. Parmi eux, le Circle Run Club, basé à Paris, est rattaché au magasin d’équipement sportif Circle, spécialisé dans les vêtements techniques de running conçus en Europe avec des matériaux européens. Son président, Alex Auroux rappelle que « la course à pied reste accessible à tous » en théorie, d’où sa popularité. Cependant, les gens qui font du running leur activité physique principale « ont commencé à dépenser beaucoup d’argent, car c’est leur passion ». Or, la pratique ayant explosé, « la couche de CSP+ qui en fait partie a grandi et est devenue plus visible, notamment sur les réseaux sociaux et dans les run clubs ».

Le Circle Run Club organise deux courses par semaine, à Paris et Annecy, et compte au total plus de 2500 membres. Les courses hebdomadaires accueillent généralement 20 à 40 coureurs, avec des pics de 80 à 100 lors des grandes occasions. A chaque fois, Alex Auroux identifie un « core group », des habitués qui représentent 30 à 40% des coureurs. Le reste se compose de membres occasionnels. Cette popularité s’explique notamment par le fait que la course à pied est pratiquée en parallèle d’autres sports, dans la mesure où elle permet de travailler le cardio.

« On est une marque qui s’est construite autour de sa communauté », affirme l’entrepreneur. Il admet que réunir des coureurs chaque semaine, en les habillant avec des produits de son magasin, est une manière de faire d’eux « le reflet de la marque ». Si les coureurs intègrent des clubs comme celui de Circle, c’est aussi parce qu’ils recherchent cette dimension communautaire. « Les gens ont des tendances dans la course à pied, notamment l’envie de partager des moments avec des personnes qui ont des valeurs communes, de rencontrer de nouveaux visages, d’avoir des conseils. » L’aspect sécuritaire est aussi très important, notamment pour les femmes, qui préfèrent courir en groupe plutôt que seules dans le noir. Par ailleurs, les run clubs attirent autant les sportifs aguerris, en quête de performance, que les débutants qui, ayant plus de mal à se motiver, « cherchent des coachs pour les encadrer ».

Ce que Strava nous dit des runners

Avec plus de 195 millions d’utilisateurs dans le monde, l’application Strava permet d’enregistrer ses performances dans toutes sortes d’activités sportives, dont la course. Un système de géolocalisation permet notamment d’y visualiser sur des cartes les itinéraires les plus empruntés par les utilisateurs. 

Les runners qui utilisent Strava sont surtout des hommes, âgés entre 20 et 54 ans, diplômés et avec de hauts revenus. C’est ce que montre une étude scientifique menée à Oslo, en Norvège, entre 2016 et 2021. En comparant les données de l’application et celles collectées par observation, par des postes de comptage et des questionnaires, l’étude montre que ces profils sont surreprésentés sur l’application. En France, une enquête menée par BVA en 2018 présente des résultats similaires : l’utilisation d’applications ou de sites Internet spécialisés pour enregistrer des performances sportives concerne 29% des sportifs dans leur ensemble, mais 49% des sportifs de moins de 35 ans et 45% des pratiquants ayant le statut de cadre. 

En 2018, l’Institut Paris Région a réalisé une carte à partir de plus de 20 000 traces GPS issues de Strava. Cette synthèse des flux de course franciliens montre qu’il y a davantage de coureurs à l’ouest qu’à l’est de Paris, une répartition qui peut faire écho à la sociologie de ces territoires. En effet, le département des Hauts-de-Seine concentre une population aux revenus plus élevés qu’en Seine-Saint-Denis, avec des revenus médians respectifs de 33 790 et 21 250 euros en 2023. 

Selon le rapport 2025 de Strava, les coureurs investissent d’ailleurs de plus en plus dans leur équipement. 30% des runners de la « Gen Z »  (génération qui regroupe les personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010) prévoient d’augmenter leurs dépenses de sport en 2026.

La recherche de performance : des dossards toujours plus chers

Pour celles et ceux qui courent après la performance, les marathons représentent le graal. En France, le marathon de Paris est le plus convoité d’entre eux. Le problème, c’est le prix. « C’est trop cher, j’estime que je n’ai pas à mettre 150 euros dans un marathon, estime Grégoire. Je préfère valoriser un petit marathon avec des bénévoles, comme celui de Bayeux, chez ma grand-mère, plutôt que celui de Paris qui est là pour se faire de l’argent. »

«Je préfère valoriser un petit marathon avec des bénévoles.» 

Il faut dire que depuis 20 ans, les prix des dossards de la célèbre course de la capitale ont explosé. Pour l’édition 2025, les coureurs ont dépensé entre 130 et 170 euros pour s’en procurer un, quand les tarifs en 2004 se situaient entre 42 et 62 euros. Soit une hausse de 200%. Et les prix continuent d’augmenter : pour s’inscrire à l’édition de 2026, il faut désormais débourser entre 135 et 179 euros.

En plus de l’inflation, qui n’a pas épargné le monde de la course à pied, la hausse des prix des dossards en France s’explique en partie par des dispositifs de sécurité plus importants depuis les attentats de 2015. « Ça nous a créé un surcoût de 50 000 euros », calcule Vincent Fabre, président de l’Association du Marathon des Châteaux du Médoc. Chaque année, la célèbre course attire pas moins de 90 000 personnes dans la région, dont 8 500 coureurs.

Mais cette augmentation est également nécessaire pour les organisateurs afin de compenser la baisse des subventions publiques. « Autrefois les collectivités territoriales nous prêtaient du matériel, aujourd’hui c’est nous qui leur en prêtons parce qu’elles n’ont plus de budget. Il a donc fallu qu’on investisse », déplore Vincent Fabre.

Des efforts qui coûtent cher ?

Autres raisons : l’amélioration technologique, comme le traçage des dossards afin que les proches puissent suivre les coureurs, et des choix plus écologiques. « Certaines courses ne proposent plus de gobelets en plastique, explique Pierre-Yves Hourmant. Elles en achètent d’autres pour avoir moins d’impact environnemental, mais ce sont des gobelets plus chers. » Finalement, pour le Marathon des Châteaux du Médoc, Vincent Fabre estime que 80% du prix du dossard revient aux coureurs, à travers les différents orchestres et dégustations présents au long du parcours. « Nous sommes une association de loi 1901 [à but non lucratif], tout ce qu’on veut c’est payer nos factures, pas faire de bénéfices. »

Pierre-Yves Hourmant tient à nuancer : le Marathon de Paris, tout comme l’UTMB pour le trail, font figure d’exception parmi les plus de 10.000 courses proposées en France. « Ce sont deux compétitions d’envergure internationale, donc il y a beaucoup de demandes, et elles sont gérées par des organismes privés, dont le but est de faire de l’argent. » 

 

A noter que le Marathon de Paris reste l’un des moins chers parmi les plus prestigieux du monde : pour l’édition 2025 du Marathon de New York, les étrangers ont dépensé 358 dollars [310 euros] pour leur inscription -contre 295 dollars pour les Américains-, tandis que les dossards pour celui de Boston se sont vendus à 250 dollars [216 euros]. Certaines de ces courses peuvent alors être considérées comme des produits de luxes : concernant le marathon de New York, des opérateurs proposent des packs, dossard et hôtel compris, pour des prix avoisinant les 3000 euros.Malgré des tarifs qui restent abordables pour les autres courses en France, loin de l’explosion des prix du Marathon de Paris et de l’UTMB, certains porte-monnaies ne peuvent pas se permettre de payer n’importe quel dossard. C’est le cas de Faustine, étudiante de 22 ans en région parisienne, qui a couru sa première course en octobre dernier : un 10 km pour 25 euros. « J’aurais bien aimé faire une autre course, comme La Parisienne, mais les dossards étaient à 30 ou 40 euros, ce que j’ai du mal à dépenser à cause de mon niveau, comme je ne suis pas sûre de finir. »

Une pratique sérieuse et symbolique

Dans l’ensemble, pour Pierre-Yves Hourmant, ce ne sont pas tant les prix des courses et des équipements qui ont explosé, mais plutôt les performances et le sérieux des coureurs qui ont augmenté. En 2024, selon le 7e Observatoire du Running, les coureurs pratiquaient leur sport 9,3 fois par mois en moyenne, contre 8,2 en 2021. De fait, « les gens font partie de plusieurs run clubs en général », souligne Alex Auroux. Par conséquent, ils courent plusieurs fois par semaine. La durée des séances s’est aussi allongée, passant de 57,9 minutes en 2021 à 61,4 en 2024, tandis que la distance moyenne par course était de 9,9 km en 2024, pour 9,3 km en 2021.

Pour Alex Auroux, la course à pied, plus que les autres sports individuels, représente « un vrai moment social », qui permet aux pratiquants de se montrer et de s’intégrer dans des groupes. « Le running est beaucoup plus ouvert aux rencontres et aux discussions que la salle de sports, par exemple », où les clients tendent à rester chacun de leur côté. A tel point que naît une « culture running », dans la vie réelle et sur les réseaux sociaux. « Les gens ne parlent que de ça, de leur course, de leur préparation… C’est devenu tellement important dans leur vie de tous les jours qu’ils ont envie de le partager. »

S’habiller pour appartenir

L’équipement, en particulier, joue un rôle symbolique fort. Pour les coureurs, « le t-shirt est l’extension de la personnalité », d’après le président de Circle. Certaines personnes courent dans un t-shirt de marathon pour montrer qu’ils l’ont fait, ou dans les vêtements d’une marque pour afficher qu’ils sont « tendance » ou qu’ils adhèrent aux valeurs de celle-ci. Sans compter que ces vêtements, selon leur prix, trahissent l’aisance financière des coureurs. L’apparence physique des coureurs devient ainsi un facteur d’appartenance sociale, marquant une fracture de plus en plus visible, malgré l’apparence d’un sport flexible et sans contraintes.

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