Depuis 12 ans, Pelagiya travaille comme femme de ménage dans une maison à Romainville, en Seine-Saint-Denis. En cinq minutes, l’odeur citronnée des lingettes embaume toute la cuisine. Soudain, elle se racle la gorge, puis une toux sèche s’en échappe. « En novembre dernier, on m’a diagnostiqué une anomalie pulmonaire : un emphysème », raconte-t-elle. Elle reste concentrée sur la porte du frigo.
« Je commence toujours par la cuisine parce que c’est le plus long », précise Pelagiya. Les gestes de Pelagiya sont précis. D’un coup de lingette, elle retire les miettes, avant d’essuyer l’humidité avec un chiffon micro-fibre. Une porte de placard après l’autre, elle répète la même chorégraphie. Ses mouvements sont amples, pour balayer le plus de surface possible. Dans la petite cuisine au mobilier noir, toutes les traces disparaissent.
Il lui faut 20 à 30 minutes pour terminer cette pièce, avant d’enchaîner avec la salle de bain, puis le salon, et les chambres.
Une santé fragilisée par les composants chimiques
Pelagiya utilise les sprays « magiques » vendus en grande surface : du Carolin pour faire briller le parquet, de la crème à récurer Cif pour les WC et des lingettes désinfectantes parfum « fraîcheur intense ». Les produits trônent sur le plan de travail de la cuisine. Tout est fourni par l’employeuse : « Je ne supporte plus aucun parfum », soupire Pelagiya.
Sur le plan de travail, un bouquet de lys commence à s’ouvrir. À moins d’avoir le nez collé aux pétales, aucune odeur ne s’en dégage. Elle le pointe du doigt : « Ça sent trop fort pour moi », grimace-t-elle. Un très léger parfum s’échappe des pétales. Bien loin de l’odeur entêtante qu’elle décrit : « j’ai du mal à respirer cette odeur », renchérit-elle.
Les poumons de Pelagiya se sont abîmés à force d’inhaler des produits industriels tous les jours.
Au fil du temps, elle est devenue extrêmement sensible aux odeurs : « Parfois, je n’arrive pas bien à respirer », me raconte Pelagiya. Elle attrape le col de son tee-shirt et le remonte sur son nez. Elle ne porte jamais de masque. Alors, elle improvise : « c’est pas pratique, déjà que j’ai des difficultés à respirer, avec le masque, c’est trop compliqué », se justifie-t-elle.
Quelques mots pour comprendre
Acide chlorhydrique : Gaz incolore d’odeur piquante qui s’attaque presque à tous les métaux. Très puissant, l’acide chlorhydrique est largement utilisé dans le domaine industriel.
Aérosols : Particules en suspension dans l’air qui chutent très lentement. Elles peuvent être solides comme la poussière ou liquides comme la pluie, de nature organique (suie) ou minérale (roche érodée). Leur taille varient selon leur composition. D’origine naturelle pour la grande majorité, les activités de l’homme en créent en grandes quantités.
Allergisant : Élément qui peut déclencher une réaction allergique, comme certains pollens.
Cancérogène : Substance, facteur ou situation capable de provoquer ou de favoriser le développement d’un cancer.
Détergents : Produit chimique contenant des molécules qui éliminent les saletés des surfaces en les dispersant dans l’eau, évitant qu’elles se déposent à nouveau par la suite.
Emphysème : Maladie qui détruit les alvéoles des poumons, limitant le passage d’oxygène et entraînant des difficultés respiratoires.
Formaldéhyde : molécule incolore (sous forme de gaz à température ambiante et souvent dissoute dans l’eau). Son odeur est souvent marquée par les parfums des produits. Cancérogène pour les muqueuses nasales et respiratoires, elle sert de conservateur en empêchant le développement de bactéries dans le produit, de désinfectant ou de fixateur chimique. La molécule peut être présente directement dans la composition ou formée par le mélange de certains ingrédients. Souvent le formaldéhyde n’apparaît qu’après l’utilisation : par une réaction chimique lorsque le produit entre en contact avec l’air.
Perturbateurs endocriniens : Substance ou mélange de substances qui modifie les fonctions du système produisant les hormones et, ainsi, provoque des effets nocifs sur la production d’hormones et altère les capacités de reproduction.
Se protéger seule face aux substances toxiques
Pour protéger ses mains, elle ne porte de gants que lorsqu’elle manipule les produits les plus irritants, comme le vinaigre blanc ou la javel : « avec les gants, je ne peux pas sentir si la surface est mouillée ou sèche, et comme je ne vois pas bien, c’est pas pratique non plus », souligne-t-elle.
Au bout de vingt minutes, Pelagiya referme le dernier placard sous l’évier. La cuisine est impeccable. Il est temps de passer au salon. Elle s’élance dans la maison qu’elle connaît par cœur, munie de ses lingettes.
Les gestes de Pelagiya, nous les reproduisons presque toutes. Avec les mêmes produits. Mais, à la différence de cette professionnelle, pour la plupart, nous ne les répétons pas chaque cinq jours par semaine, de 8 heures à 20 heures, dans trois lieux différents, depuis 30 ans.
« Je n’ai jamais suivi de formation, j’ai tout de suite travaillé seule », témoigne la cinquantenaire. Elle jette parfois un œil sur les pictogrammes derrière les bouteilles. Pas sur la liste des ingrédients, qui n’est de toute manière rarement complète. Selon les règlements européens, dès qu’un produit contient une ou plusieurs substances classées dangereuses, le fabricant est légalement tenu de faire figurer : le nom et les coordonnées du fabricant, les pictogrammes de danger, la mention d’avertissement – soit « Danger » (produits les plus dangereux), soit « Attention », ou « nocif en cas d’ingestion », les conseils de prudence, la quantité nette du produit.
Pour les détergents spécifiquement, s’ajoutent l’obligation de mentionner : les fragrances allergisantes au-delà d’un certain seuil, les conservateurs et les principaux agents de surface (ingrédient qui lie les substances entre elles dans le produits).
De toute manière, Pelagiya ne lit pas bien le français.
« les femmes de ménage sont, pour la plupart, assez précaires. Elles n’osent pas contredire leurs employeurs, de peur de perdre leur place et d’aggraver leurs difficultés économiques »
Chaque jour, elle est confrontée à des substances et des parfums artificiels qui mettent ses poumons à rude épreuve. Détergents, détachants, anti-calcaire, pastilles pour les WC, poudre à récurer, parmi les pires. Tous sont épinglés par le Centre international de recherche contre le cancer, ainsi que par des associations de consommateurs, comme UFC Que Choisir. Dans chaque produit, des parfums, colorants, solvants, conservateurs, alcools. Très souvent, des perturbateurs endocriniens.
À forte dose, ces substances peuvent provoquer des irritations cutanées, des nausées, des migraines, voire des vertiges. À long terme, des insuffisances respiratoires.
Pelagiya n’avait connaissance d’aucuns de ces risques avant de se lancer dans le métier.
Elle n’a jamais demandé à ses différents employeurs, de lui fournir des produits à la composition plus naturelle. « Je parle mal français, donc je ne parle que très peu aux clients ». Pelapiya a pris l’habitude d’exécuter, sans se plaindre ni poser de questions. Comme le souligne Annie Thébaud-Mony, sociologue spécialiste des conditions de travail des femmes dans le secteur du nettoyage de la santé et directrice de recherche honoraire à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale : « les femmes de ménage sont, pour la plupart, assez précaires. Elles n’osent pas contredire leurs employeurs, de peur de perdre leur place et d’aggraver leurs difficultés économiques ».
Les employées n’ont pas leur mot à dire
D’après la sociologue, c’est encore plus difficile pour celles qui sont employées par des entreprises de sous-traitance : « ces sociétés font passer leur profit avant tout », dénonce-t-elle. Les travailleuses nettoient des bureaux ou des hôtels à des cadences infernales, souvent sans formation sanitaire, sans avoir le temps de se laver les mains entre chaque pièce pour enlever les résidus de produits qui se mélangent sur leur peau.
Les produits qu’elles utilisent sont commandés en gros auprès de fournisseurs. Aucune employée n’a son mot à dire : « En cas d’accident du travail, comme une brûlure à la main à cause d’un détergent, l’entreprise parfois ne déclare pas l’incident pour que la travailleuse ne s’arrête pas », regrette Annie Thébaud-Mony. Les femmes de ménage ont du mal à faire valoir leurs droits : « Elles subissent la double peine », affirme la chercheuse.
En France, le Code du travail oblige les entreprises à assurer la sécurité de leurs employés. À ce titre, elle doit évaluer les risques auxquels sont confrontés ses collaborateurs et former ces derniers pour qu’ils s’en prémunissent, fournir des équipements adaptés et assurer une surveillance médicale individuelle. Il en va de la responsabilité civile comme pénale de l’employeur.
Les maladies professionnelles liées aux produits ménagers (dermatoses, asthme professionnel, troubles respiratoires chroniques) sont reconnues par la Sécurité sociale comme des maladies professionnelles.
Et comme souvent, dans les métiers les plus précaires et soumis à une logique de sous-traitance, la responsabilité est diluée entre l’employeur et les bénéficiaires des services. Conséquence : les accidents ou problèmes sont largement sous-déclarés.