Noyades : l’apprentissage de la nage ne coule pas de source

Piscines vieillissantes, pénurie de maîtres-nageurs, apprentissage marqué par les inégalités sociales… Face à l’eau, tous les Français ne partent pas avec les mêmes armes. Et quelques longueurs en bassin ne suffisent pas toujours lorsqu’il faut affronter courants, baïnes ou eau froide.

 

Le thermomètre monte, les corps se jettent à l’eau et les noyades suivent. Entre le 1er mai et le 15 juillet 2026, 925 noyades ont été recensées en France, dont 274 mortelles. Près de huit décès sur dix sont survenus pendant les trois épisodes de vigilance canicule de cette période. Avec les fortes chaleurs, plages, lacs et rivières deviennent autant de refuges. Pas toujours surveillés, pas toujours maîtrisés.

Face à l’eau, pourtant, les Français n’ont pas tous reçu le même apprentissage. Le lieu où l’on grandit, les équipements disponibles, les vacances que l’on peut s’offrir et le milieu social dessinent des rapports très différents à la nage.

Alors moins apprendre à nager signifie-t-il davantage risquer de se noyer ?

Des piscines qui prennent de l’âge

Pour apprendre à nager, encore faut-il avoir une piscine. Or une partie du parc aquatique français, hérité des grandes vagues de construction des années 1960 et 1970, vieillit. Rénover coûte cher, chauffer aussi. Les fermetures temporaires viennent alors grignoter les heures de bassin disponibles.

Mais la France n’est pas un désert aquatique. « La France n’est pas sous-dotée en piscines », souligne Fabien Camporelli, maître de conférences à la faculté des sciences du sport de Strasbourg. Hors Ile-de-France, le pays compte environ 1,14 bassin pour 10 000 habitants, selon les données qu’il mobilise. Le maillage national cache en revanche de fortes disparités et des équipements parfois devenus inadaptés.

La Seine-Saint-Denis en souffre. Malgré les investissements récents, notamment dans le sillage des Jeux olympiques, le département reste moins bien doté en surface de nage. En 2024, le chercheur y relève environ 138 mètres carrés de plan d’eau pour 10 000 habitants. Avec un taux de réussite au savoir-nager en sixième de 59 %, contre 89 % à l’échelle nationale. Un bassin construit ne garantit d’ailleurs pas davantage qu’un enfant puisse y apprendre à nager. Encore faut-il quelqu’un pour lui enseigner. ce sous-équipement se traduit aussi dans l’apprentissage.

Bassins cherchent maîtres-nageurs

Sur le bord des piscines aussi, les effectifs prennent l’eau. Selon plusieurs organisations professionnelles, il manquerait 4 000 à 5 000 maîtres-nageurs sauveteurs en France. Des postes vacants qui se traduisent localement par des horaires réduits, des créneaux supprimés et parfois des bassins fermés.

« La priorité, c’est de remplir les bassins », martèle Axel Lamotte, secrétaire adjoint du Syndicat national professionnel des maîtres-nageurs sauveteurs. Son organisation réclame « un plan d’urgence d’apprentissage de la nage gratuit pour tous et partout ». La profession pointe aussi le coût des formations et les difficultés de recrutement.

Multiplier les piscines ne suffirait donc pas. Car une autre frontière, moins visible qu’un bassin fermé, sépare les nageurs.

Dis-moi d’où tu viens, je te dirai comment tu nages

A 13 ou 14 ans, 94 % des adolescents déclarent savoir nager. Le chiffre paraît rassurant jusqu’à ce qu’on regarde qui nage vraiment bien. Seuls 61 % des enfants d’ouvriers non qualifiés sont considérés comme de bons nageurs, contre 86 % des enfants de cadres.

L’apprentissage se poursuit en effet une fois sorti de l’école. Pour Camporelli, la natation reste un véritable marqueur social. Dans les catégories favorisées, aller à la mer ou à la piscine et apprendre à évoluer dans l’eau s’inscrit souvent dans l’éducation familiale. Dans d’autres milieux, cette familiarité est moins systématique. Ne pas partir en vacances, moins fréquenter les piscines ou ne pas avoir de proches nageurs réduit autant d’occasions d’apprendre. « Dans les classes bourgeoises, cela fait partie d’un apprentissage global pour s’insérer dans la vie sociale », résume-t-il.

« La première vocation pour les élus, c’est d’apprendre à nager et d’éviter de se noyer » rappelle le chercheur. Une mission éducative et sociale aujourd’hui confrontée au vieillissement des équipements et à leur coût de fonctionnement.

Reste que savoir nager ne constitue pas un gilet de sauvetage invisible. Les données disponibles ne permettent pas d’affirmer que les victimes de noyade sont principalement des personnes qui n’ont jamais appris.

Et la piscine ne prépare pas à tout. Dans un bassin, l’eau est calme, la profondeur connue et le bord proche. En mer, dans un lac ou une rivière s’ajoutent courant, baïnes, eau froide, fatigue et panique. « Même un bon nageur peut se retrouver en difficulté s’il ne connaît pas son environnement », rappelle Axel Lamotte.

L’enjeu n’est donc pas seulement d’apprendre la brasse ou le crawl. Il faut apprendre à évoluer dans l’eau, connaître les dangers propres aux milieux naturels et savoir réagir lorsqu’une baignade tourne mal. Une approche que les professionnels souhaitent désormais développer dès le plus jeune âge avec un brevet de sécurité aquatique.

Deux ans après les cinq médailles de Léon Marchand à Paris 2024, l’héritage aquatique des Jeux se mesure ainsi loin des podiums. Non pas au nombre de champions produits, mais au nombre d’enfants auxquels la France donnera les moyens d’entrer dans l’eau sans que leur code postal ou leur milieu social décide à leur place.

Alexandre Messiah

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