À six mois des élections de mi-mandat américaines, une décision de la Cour suprême, restreignant la portée du Voting Rights Act de 1965, relance la bataille du redécoupage électoral. Mais qu’est-ce que le gerrymandering, et pourquoi complique-t-il la démocratie américaine depuis deux siècles ?

Le 29 avril 2026, la Cour suprême des États-Unis, à majorité conservatrice, a rendu un arrêt retentissant dans l’affaire Louisiana v. Callais. Par six voix contre trois, elle a drastiquement restreint la portée du Voting Rights Act de 1965. Cette loi, adoptée dans le contexte du mouvement des droits civiques, vise à protéger le droit de vote des minorités. Désormais, aux États-Unis, un État peut tracer des cartes électorales favorisant ouvertement le Parti républicain ou le Parti démocrate, même si ces tracés affaiblissent le poids électoral des communautés afro-américaines ou hispaniques.
Dans les heures suivant l’arrêt, plusieurs gouverneurs républicains ont annoncé vouloir redessiner leurs cartes. La Louisiane a suspendu ses primaires de mai pour permettre un nouveau découpage. L’Alabama, la Caroline du Sud et le Tennessee pourraient également suivre. Pour les analystes du Cook Political Report, « nous avançons en terrain inconnu ». L’impact de l’arrêt reste difficile à mesurer : les recours vont se multiplier et les délais électoraux sont serrés. Mais, pour Thomas Ruckebusch, professeur d’histoire à l’Université de Lille et spécialiste des États-Unis, « [le gerrymandering] participe à un “chaos électoral” préoccupant ».
Les primaires des élections sénatoriales sont en cours dans plusieurs États, mais la décision de la Cour n’a pas d’effet direct sur celles-ci. En revanche, l’arrêt rebat les cartes à la Chambre des représentants. La politologue Mindy Romero résume l’ambiance : « c’est un échiquier en mouvement, à l’arrière d’un camion, sur une route de campagne cahoteuse ».
Une salamandre nommée Gerry
Le mot « gerrymandering » est vieux de plus de deux siècles. En 1812, le gouverneur du Massachusetts, Elbridge Gerry, promulgue une loi redessinant les circonscriptions sénatoriales de son État afin de concentrer les voix adverses dans quelques districts. Le contour de l’une des circonscriptions ressemblait à une salamandre : un journal satirique y vit la « salamandre de Gerry », donnant naissance au terme.
Deux cents ans plus tard, la pratique n’a pas disparu. Elle consiste toujours à redessiner les circonscriptions électorales de façon à avantager délibérément un parti. Deux techniques dominent : le cracking, qui répartit les électeurs adverses dans de nombreuses circonscriptions pour diluer leur poids, et le packing, qui les entasse dans quelques districts afin de concentrer leurs voix.

2026 : la vague que personne n’avait prévue
Les élections de mi-mandat sont habituellement défavorables au parti du président. Depuis la fin des années 1850, sur les quarante-deux scrutins organisés, le camp présidentiel a perdu des sièges trente-huit fois. En 2026, la majorité républicaine à la Chambre est mince et, pour Donald Trump, dont la cote d’approbation plafonne à 39 % dans les sondages nationaux, les perspectives s’assombrissent.
« Le président est assez impopulaire, et c’est habituellement un indicateur assez fort de la performance du parti présidentiel lors des élections de mi-mandat », explique Thomas Ruckebusch.
La situation reste pourtant complexe pour les démocrates. Depuis son retour à la Maison-Blanche en 2025, Donald Trump a encouragé plusieurs États républicains à redessiner leurs cartes électorales. S’est ensuivie une offensive de gerrymandering sans précédent en dehors des années de recensement, afin de préserver la majorité républicaine au Congrès. La Californie et la Virginie, deux États majoritairement démocrates, ont riposté en engageant leurs propres redécoupages. La Floride a adopté en avril une carte proposée par le gouverneur Ron DeSantis, susceptible d’offrir jusqu’à quatre sièges supplémentaires aux républicains.
Cette ambivalence de l’électorat est au cœur de l’incertitude qui domine la campagne. « Les Américains sont mécontents de la situation générale et des deux partis. Pourtant, quelqu’un doit bien gagner », souligne Thomas Ruckebusch. Les sondages montrent un rejet de Donald Trump, mais pas d’enthousiasme marqué pour l’opposition démocrate. Certains électeurs, insatisfaits des démocrates, pourraient néanmoins se tourner vers eux faute d’alternative.
