Lunettes connectées : quand la caméra se fond dans le visage

Les lunettes connectées promettent de faire de l’IA un compagnon permanent. Mais leur caméra, toujours à hauteur des yeux, bouleverse le consentement et pose une question plus sensible encore : que se passe-t-il si elle peut identifier les visages croisés ?

Il suffit désormais de regarder pour filmer. Les lunettes connectées, longtemps cantonnées à quelques usages de niche, se transforment progressivement en objets grand public capables de photographier, d’enregistrer, d’écouter et, surtout, d’utiliser une intelligence artificielle, le tout sans sortir son téléphone.

Chez Meta, le mouvement s’accélère. Le groupe a présenté mercredi de nouvelles lunettes IA, dont une troisième génération de Ray-Ban Meta, ainsi que des lunettes audio dépourvues de caméra, afin de faire de ses lunettes le point d’accès pour l’utilisation son agent d’IA, Muse.

Ce changement de format n’est pas anodin. « La signalétique de la capture » des Ray-Ban Meta est « beaucoup plus floue et brouillonne » que celle d’un smartphone, observe le sociologue Yann Bruna, maître de conférences à l’université Paris-Nanterre, cité par Le Monde.

« Là où ces technologies changent quelque chose, c’est la disparition de cette friction d’enregistrement d’une vidéo. La gestuelle qui déclenche l’action de filmer est très discrète. »

Autrement dit, la question n’est plus seulement de savoir si quelqu’un est en train de filmer, mais plutôt de comment savoir si l’on est filmé.

Le problème du consentement, avant même celui de la reconnaissance faciale

En mai, la CNIL s’est penchée sur la question et a mené une enquête auprès de plus de 2 000 Français. 67 % des personnes interrogées considèrent les lunettes connectées comme un risque pour la vie privée. Et 81 % estiment que le risque de prise de photos ou de vidéos sans consentement est plus important avec ces lunettes qu’avec un smartphone. 

« Les lunettes, c’est sur la personne, et ça fait partie de la personne. Le smartphone, ça reste une extension visible » Photo d’illustration Pexels

Un téléphone doit généralement être sorti, orienté vers une scène et manipulé pour prendre une image. Les lunettes, elles, sont déjà posées sur le visage. « Les lunettes, c’est sur la personne, et ça fait partie de la personne. Le smartphone, ça reste une extension visible », résume Véronique Béchu citée par Le Monde.

Le petit voyant lumineux censé signaler un enregistrement ne suffit donc pas nécessairement. Dans la même étude, près de neuf personnes sur dix déclarent qu’elles seraient gênées d’être filmées par des lunettes sans en être informées.

L’article 226-1 du Code pénal pose déjà certaines limites et sanctionne l’atteinte à l’intimité de la vie privée par la captation, l’enregistrement ou la transmission de l’image d’une personne dans un lieu privé sans son consentement. 

Avec l’intégration de l’IA aux lunettes connectées, se pose désormais la question des conditions dans lesquelles les images sont captées, utilisées, conservées ou diffusées.

La reconnaissance faciale, étape suivante ?

Une caméra qui enregistre une personne ne l’identifie pas nécessairement, mais les progrès de l’intelligence artificielle rapprochent techniquement ces deux fonctions. 

La reconnaissance faciale, développée par l’IA, consiste à transformer une caractéristique du visage en donnée biométrique permettant d’identifier individuellement une personne.

Un code dans l’application Meta AI  devait permettre de créer une signature biométrique à partir d’un visage capté par les lunettes. Photo d’illustration Pexels

En 2026, du code correspondant à une fonction baptisée « NameTag » avait été découvert dans l’application Meta AI. Le dispositif devait permettre de créer une signature biométrique à partir d’un visage capté par les lunettes afin de reconnaître des personnes déjà rencontrées.

À la suite de cette découverte, Meta a retiré le module du code et de son application et a assuré qu’il ne constituait pas une fonctionnalité disponible pour le grand public.

Un brevet, décrivant des lunettes capables d’associer la reconnaissance de personnes à la production de contenus personnalisés, déposé par le groupe en février 2026 et rendu public à la mi-août, a ravivé les interrogations sur cet usage.

La régulation face à un objet qui devient invisible

Avec les lunettes, ce sont potentiellement l’image, la voix, la localisation, les interactions et les informations déduites par l’IA qui peuvent être captées dans le même objet. 

La CNIL estime elle-même que les lunettes constituent un changement de paradigme parce qu’elles « invisibilisent » davantage les dispositifs de collecte.

Meta affirme de son côté renforcer les garde-fous. Interrogé sur le voyant signalant l’enregistrement, son vice-président, Vishal Shah, assure que celui-ci a été rendu « plus explicite » au fil du temps, tout en affirmant : « Ce n’est pas un changement de notre position. »

La question centrale pourrait finalement être moins celle de savoir si les lunettes peuvent reconnaître un visage que celle de savoir dans quelles conditions une telle identification pourrait devenir acceptable.

Matthieu Holyman