Derrière la découverte d’un vestige majeur gallo-romain, l’archéologie en manque de moyens

Un rempart gallo-romain a été mis au jour lors de fouilles préventives menées à l’Hôtel-Dieu, à Paris. Alors que le ministère de la Culture salue une potentielle « avancée majeure », les archéologues alertent sur la dégradation de leurs conditions d’emploi et sur les coupes budgétaires qui menacent, selon eux, la capacité à préserver le patrimoine.

C’est une découverte archéologique probablement « majeure », d’après le ministère de la Culture. Au cours de fouilles menées depuis février 2026 à l’Hôtel-Dieu (AP-HP), une équipe d’archéologues a mis au jour un rempart d’une vingtaine de mètres datant de l’époque gallo-romaine. Mais derrière la découverte spectaculaire de ce vestige, le secteur de l’archéologie connaît des tensions autour des conditions d’emploi et de son financement.

À l’origine de la découverte : une fouille d’archéologie préventive réalisée dans le cadre de la restructuration de la partie hospitalière de l’Hôtel-Dieu. Intervenue suite à un diagnostic établi en 2019, le chantier est conduit par le service archéologique de la Ville de Paris et l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).

Une mobilisation contre la dégradation de l’emploi et les coupures budgétaires

Tandis que Catherine Pégard, ministre de la Culture, a déclaré hier que l’on était peut-être face à « l’un des vestiges les plus importants jamais découverts pour comprendre la Lutèce gauloise », les archéologues de l’Inrap, eux, sont inquiets quant à la poursuite de ce type de fouilles préventives dans les années à venir. En effet, ils craignent de ne plus être capables de remplir correctement leur mission dans un contexte de coupures budgétaires et de manque d’effectif.

Le 31 août dernier, les organisations syndicales représentatives de l’Inrap ont déposé un préavis de grève pour le mois de septembre. Ils souhaitent, en particulier, se mobiliser le 29 septembre prochain. Dans leur communiqué, ils dénoncent une « dégradation de l’emploi pérenne en CDI » et une « absence de planification raisonnée en matière de renouvellement des effectifs et des compétences ».

« C’est du patrimoine qui disparaît irrémédiablement »

Séverine Hurard, secrétaire générale de la CGT Archéologie et archéologue à l’Inrap, alerte : en l’absence de changement, l’Inrap ne pourra plus répondre à « ses missions classiques, donc effectivement, aller préserver, collecter et conserver des données concernant des sites archéologiques d’importance majeure ». Concrètement, les organisations syndicales estiment qu’environ cent personnes par an quittent leur poste sans qu’un plan de recrutement adapté ne soit mis en place. Conséquence : un manque d’effectif potentiel pour les fouilles préventives. « Notre problème actuellement, c’est de ne plus avoir suffisamment de monde à mettre sur les opérations, et de perdre les compétences », explique la responsable d’opérations de fouilles. Parmi leurs revendications, les organisations syndicales demandent ainsi à faire rentrer dans les effectifs permanents de l’Inrap les agents qui y travaillent en contrat à durée déterminée (CDD) depuis plusieurs années.

Autre volet dénoncé par les instances représentatives de l’Inrap : un financement qui n’est pas à la hauteur des besoins pour les diagnostics et la recherche. Or si des constructions voient le jour en sans diagnostic préalable, elles pourraient recouvrir des vestiges historiques. « C’est du patrimoine qui, quand il est détruit, sous tous les aménagements, et qu’il ne fait plus l’objet d’une collecte des données, disparaît irrémédiablement. Ce sont des connaissances qui sont perdues pour tous les citoyens », déplore Séverine Hurard. 

« On est essentiels, mais il n’y a pas d’argent pour nous rémunérer »

Par ailleurs, l’Inrap remplit, à travers les fouilles préventives, des missions qui font partie intégrante du programme de l’Etat en matière de conservation du patrimoine. À l’inverse, les fouilles dites « programmées » sont effectuées à l’initiative de chercheurs estimant important d’effectuer des fouilles dans un endroit qui n’est pas susceptible d’être construit dans l’immédiat. Le budget alloué pour ce type de fouilles repose donc sur des subventions. Or, ces subventions ne permettent pas de rémunérer le personnel qui travaillent sur ces chantiers. 

« On est essentiels, mais il n’y a pas d’argent pour nous rémunérer car les subventions sont principalement utilisées pour le matériel », explique Fiona Guilmain, étudiante en archéologie à l’université Panthéon-Sorbonne. À 23 ans, elle a déjà participé à cinq chantiers en tant que bénévole. « Tout l’été, on fournit un travail qui est un véritable travail. Si on n’était pas là, le chantier mourrait », indique-t-elle.

Des chantiers tout aussi importants pour la recherche

Pourtant, ce type de fouilles est tout aussi important que les fouilles préventives. « Parfois, on trouve des choses vraiment impressionnantes, comme une nécropole ou un mausolée », raconte Eloïse Briand, également étudiante en archéologie à Dijon. « Les chantiers d’archéologie programmés sont très important dans le monde de la recherche, parce qu’en préventif, on ne choisit pas forcément les endroits où on fouille, alors que pour le programmé, il y a un vrai travail de recherche derrière qui permet de choisir l’endroit », estime-t-elle. 

Face à cette absence de rémunération, Fiona ne désespère pas. « Ça pose problème, mais on est passionnés », estime-t-elle, sans cacher son inquiétude pour trouver un emploi plus tard.

Carole-Anne Try

Retrouver ses ancêtres mis en esclavage : comment s’organisent les archives en France

Le Royaume-Uni vient de mettre en ligne une base de données regroupant quatre millions d’archives sur la vie d’esclaves dans ses anciennes colonies, en collaboration avec Ancestry. De l’autre côté de la Manche, la France dispose aussi de nombreux documents publics et accessibles dans les archives départementales, ou dans les banques de données de certaines associations comme le Comité Marche du 29 mai 1998. 

Au Royaume-Uni, un membre de la diaspora afro-caribéenne ou africaine peut désormais taper son nom de famille sur un moteur de recherche pour retrouver la trace d’un aïeul asservi. Le modèle anglo-saxon mise sur une alliance public-privé où la multinationale de la généalogie Ancestry s’est associée au Centre for the Study of the Legacies of British Slavery, de l’University College London. Pour Dieudonné Boutrin, président-fondateur de l’association La Coque Nomade Fraternité, “l’Angleterre a amorcé ce processus depuis plus longtemps que la France”. Le militant martiniquais travaille depuis de nombreuses années avec des descendants d’esclavagistes, afin de recueillir leurs archives familiales. “Nous travaillons avec 87 familles en Angleterre, notamment les Trevelyan. Alors qu’en France, elles sont seulement 17.” Selon lui, c’est une question de temps, mais aussi de confiance : “Il y a un travail de réconciliation entre les familles qui est très important pour construire l’histoire ensemble”. 

Un modèle français basé sur le principe de l’archive publique

Les archives françaises sur l’esclavage sont, pour la plupart, gérées par l’Etat et les collectivités territoriales. Elles sont conservées principalement aux Archives nationales d’Outre-Mer (à Aix-en-Provence) et dans les archives départementales d’Outre-Mer. Mais ce modèle comporte certaines limites : faute de moyens comparables au géant Ancestry, les documents sont numérisés, mais très peu indexés en texte intégral. La fragmentation dans différents lieux complique aussi les recherches. 

C’est pour ces raisons que certaines personnes se tournent vers des associations qui disposent, elles aussi, de nombreux documents. Le Comité Marche du 9 mai a lancé le projet Anchoukaj en 1998 et a indexé manuellement plus de 150 000 noms d’esclaves affranchis, libérés et nommés en 1848, lors de l’abolition de l’esclavage. Le comité propose également des ateliers de généalogie tous les mardis soirs, afin de permettre aux descendants d’esclaves de reconstruire leur histoire familiale. La base de données est disponible gratuitement sur internet, à l’image du modèle anglais, mais dans une moindre ampleur. 

La base de données REPAIRS, projet réalisé par le CNRS, est également significative en France. Elle répertorie l’argent versé en en 1825 et 1849 pour indemniser les anciens colons et détaille les noms des propriétaires, la localisation des titres, le nombre d’esclaves possédés et les montants perçus. Ici aussi, chacun peut faire ses recherches sur le site internet en tapant un nom de famille, un prénom ou un lieu géographique. 

Rendre les archives accessibles au plus grand nombre

Pour Dieudonné Boutrin, beaucoup d’archives ont sûrement été détruites, et d’autres restent encore à découvrir. “Nous espérons que les choses continuent d’avancer et que la parole va se libérer. Lorsque la mémoire fait mal, cela ne sert à rien de l’endormir car elle finira par se réveiller”, soutient le militant. Son projet “Le mât de la fraternité”, inauguré en avril 2026 à Nantes, symbolise l’importance d’une justice réparatrice dans la ville qui a abrité le plus grand port négrier français. Afin de mieux comprendre leur histoire, Dieudonné Boutrin pense que ces archives devraient être accessibles au plus grand nombre, “c’est donc une bonne chose de s’associer à des entreprises privées, comme l’a fait le Royaume-Uni”.

Elisa Dutertre

Insolite : Le Débarquement, ou comment le chewing gum est arrivé en France

Le 6 juin 1944, les soldats américains débarquaient sur les plages normandes pour mettre fin à l’Occupation. Quatre-vingts ans plus tard, l’Histoire retient surtout l’héroïsme de ces vétérans de la Seconde Guerre mondiale, mais un peu moins ce qu’ils nous ont légué : le chewing-gum !

 

Il n’y a pas que le Débarquement qui fête son 80ème anniversaire. Lorsque les soldats accostent sur les côtes normandes le 6 juin 1944, ils ramènent des produits encore inconnus du sol français dans leur paquetage. Le chewing-gum, confiserie star de l’Hexagone, le deuxième pays consommateur dans le monde après les États-Unis, débarque lui aussi lors de l’opération de libération de la France.

Inventé par le scientifique américain Thomas Adams, le chewing-gum est commercialisé pour la première fois en 1872. Si la gomme à mâcher fait fureur dans le pays de l’Oncle Sam, elle est encore étrangère sur le Vieux continent. Il faut attendre la Seconde Guerre mondiale et la Libération pour que le chewing-gum s’importe en France, un aspect encore méconnu de l’histoire de la guerre.

Des tablettes de chewing-gum par milliers dans les paquetages des soldats américains

 

“Cent cinquante milliards de tablettes vont être fournies aux troupes américaines alliées et les GI’s (ndlr : les soldats américains) n’hésitent pas à les partager avec les populations locales libérées”, explique le sociologue de l’alimentation Eric Birlouez, dans le podcast « Cuisinons l’histoire ».

 

Très vite la pâte à mâcher explose dans le commerce. Jusqu’alors, le fournisseur officiel des combattants américains était la marque Wrigley, fondée en 1891. Seulement, un des GI ayant participé au Débarquement de 1944 flaire une opportunité sur le marché français. En 1952, Courtland E. Parfet fonde la marque « Hollywood Chewing Gum », aujourd’hui incontournable de la confiserie dans l’Hexagone.

Le mode de vie « à l’américaine » s’exporte en France avec le Débarquement

 

Cet aspect insolite de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale n’est pas anecdotique. Pourtant, l’arrivée des soldats américains en Normandie a permis l’importation de beaucoup de produits de notre quotidien d’aujourd’hui. Dans les paquetages de survie des GI’s on trouve aussi du Coca-Cola, dont ils ne pouvaient pas se passer, des Ray-Ban, des jeans, ou encore des dosettes de café. Sans le vouloir, les troupes de l’Oncle Sam importent les modes de consommations de la société américaine en Europe.

D’autres produits américains voient d’ailleurs le jour pendant la Seconde Guerre mondiale. Les chips Pringles, les nuggets au poulet ou encore le pain de mie ont été créés pendant la guerre par l’armée des Etats-Unis pour nourrir les troupes déployées en Europe. Plus qu’on ne peut l’imaginer, l’héritage de la guerre est aujourd’hui encore ancré dans notre quotidien.

Emma Launé-Téreygeol

Le D-Day en première ligne du tourisme mémoriel

Pour les 80 ans du débarquement, la Normandie s’attend à un déferlement de touristes, venus visiter les lieux de mémoire emblématiques de la Seconde guerre mondiale. Un secteur lucratif, que la région ne manque pas de développer.

Chaque année, ils sont 5,5 millions de touristes – dont 42% d’étrangers – à visiter les sites emblématiques de la mémoire : le mémorial de Caen, le cimetière américain ou encore les plages du débarquement. Ce chiffre ne fait qu’augmenter. Depuis une vingtaine d’années, la région Normandie mise sur le développement du tourisme mémoriel et investit massivement, soutenue par le gouvernement.

Les 78 millions d’euros mis sur la table ces dix dernières années par les acteurs du patrimoine ont permis de réaménager et rénover de nombreux lieux de mémoire : parcours fléchés, mémorial de Caen (600 000 visiteurs par an), construction du mémorial de Ver-sur-Mer. Tous les lieux de mémoire français sont regroupés sur le site « Les Chemins de la mémoire ».

Le tourisme mémoriel, un fer de lance de l’économie normande

Au-delà de faire perdurer la mémoire d’un héritage français douloureux, le tourisme mémoriel est au cœur des investissements de la région Normandie. Les investissements et les campagnes massives de publicité faites depuis les années 2000 rapportent environ 3 milliards d’euros par an à la France. Le gros des recettes se concentre en Normandie qui concentre 40% du tourisme mémoriel dans le pays.

Ainsi, les revenus sont fructueux, avoisinant les 700 millions d’euros en 2022 pour la région Normandie. Et si certains dénoncent la capitalisation sur une mémoire collective douloureuse et une marchandisation de l’histoire, ce tourisme est essentiel pour la région Normandie. De fait, 80% des visiteurs de la région s’y rendent pour visiter un lieu de mémoire. Le tourisme mémoriel nourrit également le secteur de l’emploi, avec 8500 emplois directs et indirects qui découlent de ce secteur.

Un secteur en développement

Au fur et à mesure que les années passent, le tourisme augmente. Une cinquantaine de sites ouverts ont été aménagés pour l’occasion, les produits dérivés abondent et tout cela contribue à faire vivre l’économie de la région. Cette mercantilisation du D-Day n’est pas près de s’arrêter et certains la déplorent, notamment des locaux et des vétérans de la Seconde Guerre mondiale. D’ici 2026, la facture s’allongera de 100 millions d’euros pour la construction du Normandy Memory, une reconstitution immersive de la bataille de Normandie.

Et le tourisme mémoriel ne se cantonne par seulement à la Normandie. Il s’empare largement de l’Hexagone. Sur le champ de bataille de Verdun, ce sont 500 000 curieux qui affluent chaque année. À Saint-Nazaire, la Base sous-marine a été rénovée spécialement pour accueillir l’office du tourisme en plus des visiteurs.

De gros chiffres attendus pour les 80 ans

Cette année, les chiffres attendus seront conséquents : les recettes liées au tourisme mémoriel devraient dépasser les 3 milliards d’euros habituels, avec un effet « anniversaire » particulièrement sensible : déjà pour les 75 ans du débarquement, la région avait accueilli 6 millions de touristes au lieu des 2 millions habituels. Avec l’effervescence des 80 ans du débarquement et la visite de plusieurs chefs d’Etat, les hôtels et les campings ont été pris d’assaut. Dans un périmètre de 50 kilomètres autour des plages du débarquement, 95% des logements sont déjà réservés pour la première quinzaine de juin.

Eléonore Claude