Le Royaume-Uni vient de mettre en ligne une base de données regroupant quatre millions d’archives sur la vie d’esclaves dans ses anciennes colonies, en collaboration avec Ancestry. De l’autre côté de la Manche, la France dispose aussi de nombreux documents publics et accessibles dans les archives départementales, ou dans les banques de données de certaines associations comme le Comité Marche du 29 mai 1998.
Au Royaume-Uni, un membre de la diaspora afro-caribéenne ou africaine peut désormais taper son nom de famille sur un moteur de recherche pour retrouver la trace d’un aïeul asservi. Le modèle anglo-saxon mise sur une alliance public-privé où la multinationale de la généalogie Ancestry s’est associée au Centre for the Study of the Legacies of British Slavery, de l’University College London. Pour Dieudonné Boutrin, président-fondateur de l’association La Coque Nomade Fraternité, “l’Angleterre a amorcé ce processus depuis plus longtemps que la France”. Le militant martiniquais travaille depuis de nombreuses années avec des descendants d’esclavagistes, afin de recueillir leurs archives familiales. “Nous travaillons avec 87 familles en Angleterre, notamment les Trevelyan. Alors qu’en France, elles sont seulement 17.” Selon lui, c’est une question de temps, mais aussi de confiance : “Il y a un travail de réconciliation entre les familles qui est très important pour construire l’histoire ensemble”.
Un modèle français basé sur le principe de l’archive publique
Les archives françaises sur l’esclavage sont, pour la plupart, gérées par l’Etat et les collectivités territoriales. Elles sont conservées principalement aux Archives nationales d’Outre-Mer (à Aix-en-Provence) et dans les archives départementales d’Outre-Mer. Mais ce modèle comporte certaines limites : faute de moyens comparables au géant Ancestry, les documents sont numérisés, mais très peu indexés en texte intégral. La fragmentation dans différents lieux complique aussi les recherches.
C’est pour ces raisons que certaines personnes se tournent vers des associations qui disposent, elles aussi, de nombreux documents. Le Comité Marche du 9 mai a lancé le projet Anchoukaj en 1998 et a indexé manuellement plus de 150 000 noms d’esclaves affranchis, libérés et nommés en 1848, lors de l’abolition de l’esclavage. Le comité propose également des ateliers de généalogie tous les mardis soirs, afin de permettre aux descendants d’esclaves de reconstruire leur histoire familiale. La base de données est disponible gratuitement sur internet, à l’image du modèle anglais, mais dans une moindre ampleur.
La base de données REPAIRS, projet réalisé par le CNRS, est également significative en France. Elle répertorie l’argent versé en en 1825 et 1849 pour indemniser les anciens colons et détaille les noms des propriétaires, la localisation des titres, le nombre d’esclaves possédés et les montants perçus. Ici aussi, chacun peut faire ses recherches sur le site internet en tapant un nom de famille, un prénom ou un lieu géographique.
Rendre les archives accessibles au plus grand nombre
Pour Dieudonné Boutrin, beaucoup d’archives ont sûrement été détruites, et d’autres restent encore à découvrir. “Nous espérons que les choses continuent d’avancer et que la parole va se libérer. Lorsque la mémoire fait mal, cela ne sert à rien de l’endormir car elle finira par se réveiller”, soutient le militant. Son projet “Le mât de la fraternité”, inauguré en avril 2026 à Nantes, symbolise l’importance d’une justice réparatrice dans la ville qui a abrité le plus grand port négrier français. Afin de mieux comprendre leur histoire, Dieudonné Boutrin pense que ces archives devraient être accessibles au plus grand nombre, “c’est donc une bonne chose de s’associer à des entreprises privées, comme l’a fait le Royaume-Uni”.
Elisa Dutertre
