Dans les écoles d’avocats, l’IA enfile la robe

Depuis le 15 septembre, le Conseil national des barreaux (CNB) et Jimini AI, une legaltech française, ont signé un partenariat. Plus de 4 000 élèves des 11 écoles françaises d’avocats pourront bénéficier d’un accès gratuit à l’intelligence artificielle spécialisée dans le juridique. L’objectif est de préparer à l’avenir de la profession en déléguant davantage les tâches chronophages.

Le partenariat doit bénéficier à plus de 4000 étudiants en école d’avocats.

L’image d’un droit rigide et immuable a la vie dure… Pourtant, c’est une innovation qui pourrait bien changer la manière d’exercer la profession. Le CNB et Jimini AI ont noué, le 15 septembre dernier, un accord qui permettra aux élèves-avocats de bénéficier d’un abonnement gratuit d’un an à une intelligence artificielle juridique. Elle permet de pratiquer une recherche juridique, d’analyser des documents et peut aider à la rédaction. Une mesure qui fait débat.

Ils ont en commun une matière théorique mais pas la manière de l’enseigner. À peine le partenariat signé, le corps professoral diverge déjà. « Je suis contre, cela n’a pas de raison d’être et nous n’allons pas nous y conformer », tranche la responsable d’une école d’avocats du sud de la France.

Il y a les écoles qui n’ont pas encore intégré l’intelligence artificielle à leurs cours, celles qui n’y sont pas farouchement opposées, d’autres qui, au contraire, y sont réfractaires mais aussi celles pour qui cette nouvelle réalité ne changera rien.

“Un outil dont on doit rester maître sans en devenir l’esclave”

Depuis plusieurs années, certaines écoles d’avocats dispensent déjà des cours en lien avec l’intelligence artificielle pour prévenir des risques déontologiques, des fuites de données ou encore des “hallucinations” (des réponses fausses présentées comme avérées par un modèle génératif).

Pour Benoît Dumontet, directeur de la Haute École des Avocats Conseils de la Cour d’Appel de Versailles (HEDAC), l’école doit apporter une plus-value face au modèle de l’IA. “C’est un outil d’aide, on doit en rester maître sans pour autant en devenir l’esclave. Ce n’est pas la solution à tout”, juge-t-il.

Sur la mise en place en classe de Jimini AI, l’avocat insiste sur l’adaptation du métier aux nouvelles technologies. “C’est quelque chose qui va s’imposer à tous. Être réfractaire ne sert à rien, certains l’étaient déjà à l’avènement du fax, d’Internet. Il faut faire les choses consciemment, le penser comme un outil et un support”, assure Benoît Dumontet.

“Dans le domaine juridique, la vérification des sources est essentielle. L’intelligence artificielle doit rester un support et non se substituer au travail personnel”, justifie Anaïs, 23 ans, étudiante en école d’avocats.

Jimini AI est un modèle d’intelligence artificielle français conçu spécifiquement pour les professionnels du droit. Un secteur précis, certes, mais qui ne l’empêche toutefois pas de se tromper. Outre ces hallucinations, les futurs avocats s’inquiètent notamment de la sûreté des données de leurs potentiels clients. “Je suis mitigé. Les données peuvent être compromises et l’impact environnemental est hyper important. Malgré tout, tu es plus ou moins obligé de le faire. Tu dois tenir un rythme, si je peux éviter de m’endormir à 5 heures du matin, parce que je dois corriger des fautes d’orthographe de gros dossiers, je vais l’utiliser”, concède Romain*, un étudiant de l’EFB de Paris.

L’indépendance juridique des avocats en jeu

Élèves comme encadrants partagent un constat. L’IA ne se substitue pas à l’avocat, notamment dans le cadre de problèmes de droit précis. “Si on ne garde pas d’indépendance et de réflexion propre, il n’y aura plus jamais de jurisprudence ou de revirement de jurisprudence. Tout ce travail intellectuel est le fait d’un humain”, précise Benoît Dumontet.

Clément Fourmann, élève-avocat qui se destine à la branche pénale constate que cette spécialité se prête moins encore au travail exclusivement numérique : “Le rapport humain au pénal est tellement central, l’IA ne peut pas comprendre les enjeux qui se jouent”.

“L’IA ne peut pas remplacer l’avocat dans toutes les dimensions humaines de son métier : il écoute son client, comprend sa situation, construit une stratégie, prend en compte des éléments humains et parfois émotionnels, et doit être capable de défendre son dossier devant un juge. La plaidoirie, notamment, repose sur une capacité d’adaptation, de conviction et d’interaction humaine difficilement remplaçable par une intelligence artificielle”, soutient Anaïs.

L’arrivée progressive de l’intelligence artificielle dans les cabinets questionne aussi sur les expériences des futurs avocats. Souvent assignés aux tâches moins qualifiées de relecture et de recherche jurisprudentielle, les cabinets installés pourront à l’avenir se passer de stagiaires.

Le CNB et Jimini AI s'associent pour offrir une solution d'IA juridique à tous les élèves-avocats de France - CNB

L’objectif de ce partenariat est de permettre aux étudiants d’appréhender le futur du métier d’avocat.

“J’ai une amie dont le cabinet n’embauche plus de stagiaire mais ne fonctionne plus que par ChatGPT”, assure Clément Fourmann. Une incertitude partagée. “On est la première génération à vivre ça, mais il est évident que les cabinets vont finir par recruter un peu moins de monde”, conclut Romain*.

L’accord-cadre signé mi-septembre devrait se développer “à l’ensemble des écoles dans les prochains jours” selon Adrien Croze, directeur de la communication pour le CNB.

*Le prénom de l’étudiant a été modifié.

Tom Keller

Les avocats entre adaptation et incertitude sur l’après-confinement

L’épidémie de coronavirus et le confinement en France ont entraîné la fermeture quasi totale des tribunaux, engendrant une modification importante des méthodes de travail pour le personnel judiciaire. Face à un système qui tourne au ralenti, les avocats adaptent leur organisation et attendent des informations quant à la reprise des audiences.

Les avocats voient leurs méthodes de travail modifiées par la crise sanitaire. (Pixabay)

Depuis le début du confinement mis en place pour lutter contre le coronavirus, ils ne fréquentent plus aussi assidûment qu’avant les tribunaux. Distanciation sociale oblige en période de crise sanitaire, le travail des avocats a été largement touché. Plus de contacts directs avec leurs clients, plus de plaidoiries en public.

Si, lors des rares audiences qui se tiennent encore, les gestes barrières sont respectés autant que possible, les institutions judiciaires ne sont pas en mesure de fournir des équipements de protection adéquats à tout leur personnel. “Les magistrats qui siègent portent un masque, les distances et l’absence de contact sont évidemment respectées, mais pour le reste on ne nous fournit rien de particulier, et donc on évite au maximum les audiences…”, explique Me Jean-Yves Moyart, avocat pénaliste au Barreau de Lille. 

Sans moyen de protection, les juridictions privilégies la visioconférence, quand cela est possible. Mais là encore, entre problèmes de connexion et qualité de son variable, le système laisse entrevoir certaines limites.

Si certains avocats s’accordent sur la nécessité d’un tel système en période de confinement, d’autres y voient un obstacle au bon fonctionnement de la justice, comme le rapporte Me Moyart : “Ils tentent aussi d’imposer de plus en plus la visio et autres moyens modernes d’échanger, ce à quoi les pénalistes sont très hostiles, pour des questions d’humanité et de justice correctement rendue notamment”.

Une justice au ralenti

Depuis le début du confinement, Christian Saint-Palais, avocat depuis près de 25 ans, fait face, comme la grande majorité de ses confrères, au ralentissement de son activité. Avec la plupart des procès suspendus ou reportés, les contacts avec son cabinet se résument à l’envoi et la réception de courriers recommandés pour maintenir un lien avec les tribunaux. 

L’essentiel de son travail, Me Saint-Palais le fait de chez lui. Même si les appels de nouveaux clients se font rares, l’avocat doit encore gérer la situation des détenus face aux inquiétudes d’une propagation du virus dans les prisons : “Les trois premières semaines, il fallait plaider pour obtenir la libération de ceux que nous défendons. Nos clients voulaient notamment savoir comment la nouvelle ordonnance s’appliquait à leur cas”, rapporte l’avocat au sujet d’une décision rendue le 25 mars. L’ordonnance valide notamment le prolongement automatique de la détention provisoire pendant l’état d’urgence sanitaire, une mesure qu’il juge “liberticide” : “Ce bouleversement des règles de détention provisoire est inacceptable. Il y a une grande préoccupation à propos de la situation sanitaire des détenus.”

Comme lui, de nombreux avocats s’inquiètent du manque de protection des détenus face à la vitesse de propagation du virus dans les lieux fermés.

« Trop de personnes sont encore détenues alors que les prisons atteignent 150% de leur capacité d’accueil. Cela ne doit pas être accepté« , ajoute Me Saint-Palais.

Dans le flou de l’après-confinent

Préparer la reprise, c’est donc la tâche à laquelle s’attellent les avocats en période de confinement. Mais, sans compter les défis que posent la rémunération du personnel des cabinets et le paiement des charges sans perception de revenus immédiats, c’est une question de nature organisationnelle qui les touche. La reprise des audiences comporte encore beaucoup d’inconnues au niveau du planning et du retard pris avec les nombreux reports et suspensions.

À défaut d’avoir des informations claires sur l’après-confinement, Me Moyart avance : « On peut imaginer une reprise avec convocations restreintes et échelonnées, pas ou peu d’ouverture au public, et un parcours dans le Palais, le tout avec un strict respect des mesures barrières je suppose, mais nous n’avons aucune visibilité…« .

Son planning sous les yeux, Me Saint-Palais constate la charge de travail qui l’attend dès la fin du confinement : 

“Quand je regarde l’agenda, à partir du 12 mai, on a une audience par jour jusqu’au 15 octobre”

Alors qu’il met à profit son temps pour travailler sur le dossier du procès Mediator qui devrait se tenir en juin, l’avocat se demande dans quelles conditions de nouvelles affaires pourront être intégrées dans un planning déjà très chargé : “Les disponibilités sont assez rares, certaines affaires ne pourront sûrement pas être plaidées avant un an. Il va falloir les faire rentrer dans l’agenda de force…”.

Elisa Fernandez