Handicap : toutes les personnes sous tutelle pourront voter aux européennes

Les personnes sous tutelle pourront désormais voter. Crédit : Rama.
Depuis mars 2019, les personnes sous tutelle peuvent désormais voter, ce qui concerne plus de 385 000 personnes. À l’occasion des élections européennes ce dimanche 26 mai, toutes les personnes porteuses de handicap mental notamment pourront donc passer par l’isoloir, une première pour certaines d’entre elles.

« Les personnes sous tutelle étaient considérées jusque là comme des sous-citoyens, il était impératif de leur reconnaître le droit de vote », explique Céline Simonin, chargée des affaires internationales à l’Unapei, l’Union nationale des associations de parents, de personnes handicapées mentales, et de leurs amis qui rassemble plus de 500 associations. Depuis 2009, les personnes majeures sous tutelle disposaient d’un droit de vote mais celui ci pouvait être retiré par un juge des tutelles. Des personnes porteuses d’handicap intellectuel sont concernées, mais aussi les personnes atteintes de troubles psychologiques et ayant des problèmes de santé mentale.

Avant la promulgation de la loi, le 25 mars 2019, ce droit de vote était régulièrement retiré par la justice, pour des motifs illégitimes selon l’Unapei. Plus de 275 000 personnes ont ainsi été radiées des listes électorales depuis 2009, et peuvent désormais retrouver automatiquement leurs droits. « Les méthodes de ces retraits étaient douteuses : dans 80% des cas d’annulation de droit, la décision n’était pas clairement appuyée par des justifications dans les rapports », indique Céline Simonin. Les juges recourraient notamment à des bilans médicaux inaptes à évaluer les capacités intellectuelles de vote des personnes handicapées selon l’organisation. Ils sollicitaient également des interrogatoires qui pouvaient mettre l’intéressé dans une situation inconfortable et stressante. « C’était aussi une mesure discriminante, insiste la membre de l’Unapei. Tous les autres citoyens ne subissent pas ce genre de contrôle, alors que plusieurs d’entre eux sont moins bien informés pour aller voter que certaines personnes handicapées. »

Dispositifs adaptés

Un ensemble de dispositifs, déjà mis en place, a été complété par de nouvelles mesures, comme la formation du personnel d’accueil dans les bureaux de vote. La rédaction de programmes politiques en version Facile à Lire et à Comprendre (FALC), un mode d’écriture à la syntaxe simple et appuyé sur des images, a également été lancé cette année, mais s’adresse plus largement aux personnes qui ont des difficultés de lecture et de compréhension. Des associations membres de l’Unapei ont réalisé des vidéos explicatives autour du droit de vote à destination du grand public et des concernés. Depuis 2014, un accompagnateur peut aider le votant si besoin, mais celui-ci ne doit pas être son tuteur professionnel. Un dispositif qui constitue un « dernier garde fou contre le risque d’influence » selon Céline Simonin (voir infographie ci-dessous).

Car certains détracteurs voient dans la mesure le risque que les personnes handicapées se laisser influencer par leur entourage dans leurs choix politiques. L’UNAPEI veut mettre fin à cette défiance. « Tout le monde est susceptible d’être influencé, commente Céline Simonin. Le même argument était utilisé par les opposants au droit de vote des femmes ! » La France n’est d’ailleurs pas la première à promulguer cette loi, pour laquelle l’organisation a milité depuis plusieurs années : la Norvège, la Suède et le Royaume-Uni notamment ont déjà adopté le texte il y a plusieurs années.

Une belle avancée malgré un court délai d’adaptation

En France, la mise en place complète de cette nouvelle mesure va prendre du temps, c’est pourquoi l’Unapei s’investit dans la sensibilisation, notamment auprès des personnels de bureaux de vote qui n’ont pas tous pris pour le moment le pli de la nouvelle législation. Du côté des votants aussi, le délai d’inscription sur les listes a été court. Les personnes concernées par cette loi ont en effet bénéficié d’un bref délai pour s’enregistrer : elles avaient jusqu’au 16 mai pour réaliser cette démarche, mais il est impossible pour le moment d’estimer le nombre d’inscrits.

Les associations accueillent donc cette avancée avec un grand optimisme, mais attendent la participation des personnes mises sous tutelle surtout à l’horizon des municipales, en 2020. D’ici là, elles seront attentives aux propositions du Parlement européen à venir en matière de handicap. « Cette loi représente un grand pas en avant pour les droits des personnes handicapées, mais la campagne européenne a été raccourcie par le grand débat national et le handicap a été peu présent dans les discussions, explique Céline Simonin. On va se rapprocher des Parlementaires européens pour les encourager à aller dans le fond des sujets. »

Maëlane Loaëc

Elections européennes : l’espéranto, une langue commune pour « donner une âme au projet européen »

Depuis 2004, le parti Europe Démocratie Espéranto se présente aux élections européennes  pour développer l’espéranto et en faire la langue officielle de l’Union européenne. En 2019, une liste est uniquement présente en France. A quelques jours du scrutin du 26 mai, nous avons rencontré Laure Patas d’Illiers, candidate pour la liste Espéranto – langue commune équitable pour l’Europe.

 

Laure Patas d’Illiers, candidate aux élections européennes sur la liste Espéranto – langue commune équitable pour l’Europe. Crédit : Alexandre Cool

 

Cette année, la France est le seul pays à présenter une liste Europe Démocratie Espéranto. Laure Patas d’Illiers, candidate aux élections européennes, a accepté de répondre à nos questions sur cette langue, encore peu connue du grand public.

 

Pouvez-vous expliquer ce qu’est l’espéranto ?

C’est une langue au même niveau que les autres, même si on dit souvent que c’est une langue artificielle. Elle a été créée au 19 e siècle et elle n’a pas cessé d’évoluer, comme toutes les langues naturelles. Des mots se créent mais aussi des expressions et une culture. C’est une langue parlée actuellement par plusieurs millions de personnes dans le monde et sur tous les continents. C’est difficile d’évaluer le nombre exact de locuteurs parce que ça dépend du niveau, mais ce sont des chiffres qui varient entre 3 et 6 millions de personnes.

L’anglais est déjà une langue universelle qui facilite les échanges. Pourquoi voulez-vous développer l’espéranto ?

L’espéranto est dix fois plus facile que l’anglais, et c’est une langue qui met les locuteurs à égalité. On constate que l’anglais est une langue difficile. Elle est familière car on la voit souvent, mais en réalité elle est très compliquée. Dans l’Union européenne, il y a environ 78 % d’Européens qui ne sont pas à l’aise en anglais et qui ne sont pas capables de suivre une émission télévisée, un débat ou une conversation. Ce sont en quelque sorte des citoyens de seconde zone.

Il y a 24 langues officielles reconnues par l’Union européenne. Pourquoi dites-vous qu’elles ne sont pas au même niveau ?

L’UE pratique un double langage. Officiellement, la doctrine de l’UE est le plurilinguisme, les 24 langues sont traitées à égalité. Sur le terrain c’est le contraire, on assiste au tout anglais. De plus en plus, sur les sites internet ou les instances de l’UE, on ne trouve que l’anglais, ou alors on trouve des traductions mais beaucoup plus tard, lorsque les documents sont définitifs et que les grandes décisions sont déjà prises. Quand il s’agit de collecter les informations et de construire la législation, tout se passe exclusivement en anglais, et la plupart des organes de l’UE ne fonctionnent qu’avec cette langue. Donc l’anglais s’impose de facto sans que ce soit ni décidé ni explicite.

A terme, votre objectif est d’amener les Européens à parler couramment l’espéranto ?

Oui, nous souhaitons que l’espéranto soit enseigné à tous les élèves de l’UE à l’école pour leur permettre d’apprendre une langue commune et de pouvoir se comprendre. C’est un tremplin pour l’apprentissage d’autres langues, cela a été prouvé par l’expérience. Avoir d’abord appris l’espéranto puis une langue étrangère permet d’apprendre plus facilement la langue suivante. C’est donc aussi un moyen de favoriser le plurilinguisme.

pic.twitter.com/9pMsho0DGA— Alexandre Cool (@alexandrecool) 20 mai 2019

L’espéranto ferait-t-il disparaître les langues nationales ?

Au contraire, l’espéranto est un moyen de protéger les langues nationales. L’idée c’est que chacun continue à parler sa langue maternelle chez lui, et qu’il pratique l’espéranto quand il a besoin de communiquer avec des personnes dont la langue maternelle est différente. L’idée c’est que l’UE, acteur puissant sur la scène mondiale, ait sa propre langue pour tenir tête aux États-Unis et à la Chine. Parce que quand la Commission européenne négocie un traité avec les Américains, le fait de communiquer et de négocier dans la langue de l’adversaire c’est se mettre en position de faiblesse car ils sont plus à l’aise et cela leur donne un avantage.

Comment comptez-vous développer cette langue à l’échelle européenne ?

Les partis qui défendent l’espéranto dans d’autres pays ne se présentent pas cette année. En Allemagne, la liste Europe Démocratie Espéranto s’est déjà présentée, mais cette fois-ci elle n’a pas réussi. Dans les autres pays, les règles électorales sont différentes et les conditions sont beaucoup plus élevées. C’est pour cela qu’ils n’ont pas pu se présenter, mais ils agissent d’une autre façon. En Pologne par exemple, le parti qui défend l’espéranto a organisé une exposition sur la langue au Parlement, et il a des soutiens parmi les parlementaires. Ils agissent autrement que par les élections. Il n’y a pas de parti qui défend l’espéranto dans les 28 pays membres (le parti Europe Démocratie Espéranto existe dans 19 pays).

Est-ce un combat perdu d’avance ?

Notre but n’est pas d’avoir des élus et de compter le nombre de voix qu’on va obtenir. Notre but est d’utiliser cette élection et cette campagne électorale pour présenter l’espéranto et proposer une solution à un problème qui n’est pas posé. Aujourd’hui le problème des langues n’est pas posé, il est tout simplement ignoré comme si les langues étaient juste un détail qui ne méritent pas d’attention. Or les langues c’est une façon de penser. Et les États-Unis souhaitent nous imposer leur langue, leur façon de penser et de consommer. Nous souhaitons éviter ce mécanisme et poser la question de la discrimination linguistique, basée sur la langue maternelle. Dans les emplois européens, il y a un avantage donné aux anglophones de naissance. Cette injustice n’est jamais traitée donc notre but est de poser ce problème et d’y répondre.

La création d’une langue commune est une forme de fédéralisme. Est-ce que les Européens sont prêts à cela ?

On aimerait aller vers ce scénario parce que si l’UE continue avec ses 24 langues, elle va devenir anglophone. Dans deux générations ce ne sera plus l’anglais qui nous sera imposé mais le mandarin. Donc si on accepte l’anglais pour nos enfants, on acceptera le mandarin pour nos petits-enfants. Donc l’UE a tout intérêt à avoir sa langue, pour marquer son importance économique dans le monde. Un sondage sorti récemment montre qu’un très grand nombre d’Européens craint la disparition de l’Europe. Il y a un grand attachement à l’idée européenne, surtout chez les jeunes. Nous avons fait l’Europe, maintenant il faut faire les Européens, le sentiment de faire partie d’un peuple qui nous dépasse. Pour créer ce sentiment, pour donner une âme au projet européen, on propose une langue parce que la langue c’est l’âme d’un peuple.

Les citoyens ont-ils envie de parler une langue commune au détriment de leur langue nationale ?

Pas au détriment, mais à côté pour mieux la protéger. Actuellement toutes nos langues sont en danger, sauf une. C’est la réalité. L’anglais est en train de remplacer toutes les langues dans l’enseignement supérieur et dans les entreprises. On voit que l’usage des termes anglais se répand. Toutes nos langues sont en danger, c’est quelque chose dont les populations n’ont pas forcément conscience et c’est important de le dire. C’est pour ça qu’on est là, parce qu’il y a une logique d’imprégnation où les États-Unis et les multinationales souhaitent que toute l’UE se mette au diapason américain.

Vous dites que l’espéranto est dix fois plus facile à apprendre qu’une autre langue, ne craignez-vous pas un nivellement vers le bas ?

Non, une langue facile ça ne veut pas dire une langue simpliste. Ça veut dire une langue facile à apprendre, mais ça ne signifie pas qu’elle n’est pas souple et qu’elle ne sait pas exprimer toutes les nuances de la pensée. L’espéranto est tout à fait capable d’exprimer des nuances. Par contre c’est une grammaire extrêmement simple. Une grammaire complexe n’ajoute rien à la richesse d’une langue. C’est juste les traces de l’histoire. La grammaire de l’espéranto est simple parce qu’elle a été créée pour ça. Et elle est logique pour être apprise facilement.

Pourquoi l’espéranto n’a jamais vraiment été répandu ?

Il ne bénéficie pas d’un soutien du gouvernement. Si on veut que l’espéranto soit une langue reconnue et utilisée par l’ONU il n’y a pas de problème, il suffit qu’un gouvernement le demande et qu’il paye les traducteurs. C’est comme ça que ça marche. Mais comme aucun gouvernement n’est prêt à soutenir ou à financer des établissements d’enseignement un peu partout dans le monde, l’espéranto se répand juste de bouche à oreille.

Alexandre Cool

Macron et Le Pen polarisent le débat des Européennes

A une semaine des élections européennes, la bataille fait rage entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen alors que leur partis sont en tête des sondages. Le débat est hypersonnalisé et se détourne de l’enjeu européen au risque de démobiliser les électeurs. 

Emmanuel Macron et Marine Le Pen, de nouveau face à face pour le scrutin européen
Crédit : Foto-AG Gymnasium Melle

« Ça devient donc un référendum pour ou contre Emmanuel Macron, cette élection européenne. J’accepte cela, mais dans ces conditions, il faut qu’il fasse comme le général de Gaulle: s’il perd cette élection, alors il devra partir« , a asséné Marine Le Pen sur LCI le 9 mai. Le même jour, Macron avait déclaré qu’il « mettrait toute son énergie pour faire en sorte que le Rassemblement National ne soit pas en tête » des élections européennes du 26 mai.  Le ton était déjà donné à deux semaines des élections européennes. Le chef de l’Etat et la candidate d’extrême droite se livrent un duel électoral de plus en plus vif.  Pourtant, ils ne sont pas candidats et leurs partis sont respectivement représentés par Nathalie Loiseau et Jordan Bardella.

Les élections européennes ont une allure d’élection présidentielle et remettent face à face les candidats du deuxième tour de 2017.  « La vraie tête de liste du Rassemblement national n’est pas Bardella mais Le Pen. Idem pour La République en marche dont le véritable candidat est Macron. Ces têtes de liste souvent inconnues. Elles sont des prête-noms », explique le politologue Olivier Costa.

Ces élections européennes revêtent aussi des allures de test de popularité pour Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat sort de sa posture présidentielle et appelle à voter La République en Marche.  Le parti de la majorité est en coude-à-coude dans les sondages avec le parti du Rassemblement national. Le dernier en date, réalisé par Harris Interactiv et Agence Epoka le 19 mai, prévoit LREM derrière le Rassemblement national avec respectivement  22,5% et  24% des intentions de vote.

Un schéma binaire qui risque de démobiliser l’électorat

Ce duel exaspère les autres candidats aux élections européennes. Les têtes de listes François-Xavier Bellamy et Manon Aubry l’ont notamment dénoncé lors du grand débat RTL-Le Figaro-LCI dimanche. Pour la candidate La France insoumise, il s’agit d’une « nouvelle version du ‘second tour' ». Le candidat des Républicains a, lui, comparé la posture d’Emmanuel Macron face au RN à  un «antifascisme de théâtre».  Ils ont dénoncé ce duel qui écarterait  les candidats des autres listes.

« Cette polarisation autour du débat  contribue  à écraser le débat sur les questions européennes et risque de démobiliser une partie de l’électorat, las de ce schéma binaire et qui ne se reconnaîtra ni dans Macron ni dans Le Pen » précise le politologue.

En effet, lors de la campagne présidentielle, la question d’un « vote utile » est fréquemment évoquée pour éviter la victoire de l’un des deux partis. Andrea Kotarac, conseiller régional La France insoumise, a même appelé à voter pour le RN le 26 mai, « la seule liste souverainiste qui met en avant l’indépendance de la France et qui est la mieux à même de faire barrage à Macron ».

Les listes ayant obtenu au moins 5% des suffrages bénéficient d’un nombre de sièges proportionnel à leur nombre de voix. La problématique du vote utile du second tour n’est donc pas présente pour ce scrutin. « Faire croire aux gens que leur vote sera perdu s’ils ne prononcent pas pour les deux partis en tête est une forme d’intox. On joue sur le manque de connaissance des citoyens de cet élection en faisant appel au vote bénéfique » pointe Olivier Costa.

Une hyper-personnalisation historique et bien française

Cette hyper-personnalisation des partis en lice pour les élections européenne n’est pas nouvelle.  De 1979 à 1999, la même configuration était la même qu’aujourd’hui :  les listes sont nationales et se prêtent à des débats polarisés autour de leaders. De 1999 à 2014, le gouvernement a tenté de mettre  fin à cette polarisation en rendant les listes régionales.  Chaque parti candidat aux élections était représenté par huit têtes de liste, une par circonscription. Un électeur pouvait voter pour la tête de liste de sa circonscription. Cette multiplicité des candidats politiques rendait difficile la mise en valeur des têtes de listes.  Mais depuis 2014, et la mise en place de la loi de non-cumul des mandats, le scrutin est redevenu national. Cette hyper-personnalisation est-elle propre à la vie politique française?

Les élections européennes sont des tests de popularité des chefs de gouvernement dans de nombreux pays européens. Merkel est remise en cause dans la crise de réfugiés, Theresa May la Première ministre britannique est attendue au tournant alors que les négociations du Brexit sont en cours, et Matteo Salvini espère asseoir sa popularité lors des élections. Mais le fait que toute la vie politique française soit organisée autour de l’élection présidentielle, renforce la polarisation d’un débat qui oppose le chef en place et son opposant principal… plus que chez ses voisins européens.