Privatisation de la Française des jeux : un « gain financier immédiat » mais…

L’entrée en bourse de l’opérateur de jeux pourrait avoir lieu d’ici la fin du mois de novembre. Deux économistes nous expliquent les enjeux de la cession.
La Française des jeux pourrait être privatisée d’ici fin novembre. Photo : Eric Cabanis / AFP.

L’introduction en bourse de la Française des jeux pourrait avoir lieu « d’ici à la fin de l’année, sans doute avant la fin du mois de novembre », déclarait le 1er septembre dernier le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire lors du Grand rendez-vous d’Europe 1, CNEWS et Les Echos. L’Etat, aujourd’hui détenteur de 72% du capital de la FDJ, s’apprête à se défaire de 50% de ses parts, une opération qui concrétiserait la privatisation de l’entreprise.

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Interrogée ce mardi sur BFM Business, la PDG de la Française des jeux Stéphane Pallez a indiqué que le gouvernement souhaitait tirer « plus d’un milliard d’euros » de la privatisation, et a mis en avant la perspective d’un « placement durable » pour les particuliers qui pourraient investir « courant novembre » en achetant des titres boursiers. Et contrairement aux Aéroports de Paris, l’annonce de la privatisation à venir de la Française des jeux ne semble pas faire polémique. Le Celsalab a contacté deux économistes afin de mieux comprendre les enjeux de l’opération.

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Étienne Fize

Docteur en économie à Sciences Po Paris


 

  • Êtes-vous pour ou contre la privatisation de la Française des Jeux ?
    Plutôt contre. C’est un enjeu de santé publique, il y a des externalités négatives telles que l’addiction aux jeux. Il y a également un enjeu de redistribution : ce sont souvent les moins aisés qui dépensent le plus en jeux et paris sportifs. Privatiser la FDJ fait perdre une partie du contrôle à l’État. Et si l’État n’est plus propriétaire et seulement régulateur, il perd des outils et de la visibilité pour jouer sur les prix, les régulations, les types de produits vendus. De plus la FDJ est profitable.
  • Quelles sont selon vous les raisons qui poussent l’État à privatiser la Française des Jeux ?
    C’est un gain financier immédiat. Mais cela permet de réduire facialement la dette, sans prendre en compte la soutenabilité de la dette. Car vendre maintenant baisse le déficit cette année, mais ne rapporte pas d’argent tous les ans pour baisser la dette. C’est la différence entre un stock d’argent maintenant ou un flux continu. Il s’agit également pour l’État de régulariser une situation asymétrique dans laquelle l’État se trouvait être à la fois acteur et régulateur.
  • Quelles seront les conséquences de la cession sur le long terme ?
    Politiquement, l’ouverture risque de se poursuivre avec l’arrivée de nouveaux concurrents sur le marché. Dans le futur il va sûrement y avoir une alternance politique, des créations et destructions d’administration, des changements de lois, de règles… Le contrôle par l’État risque d’être plus difficile qu’actuellement. Et pour prendre le cas de TF1 ou des autoroutes [Ndlr :TF1 a été privatisé sous le gouvernement Chirac en 1986 ; pour ce qui est des autoroutes, leur gestion est confiée à des sociétés privées sous le gouvernement De Villepin en 2006] , la surveillance et le contrôle des engagements ne s’est pas toujours bien fait. Sur le sujet des autoroutes, je vous recommande l’article d’avril du Monde.

 

Jacques Sapir

Directeur d’étude à l’EHESS


 

  • Êtes-vous pour ou contre la privatisation de la Française des Jeux ?
    Je suis contre. La raison principale est que les « jeux » pouvant être un vecteur du blanchiment d’argent, il est important que cela soit étroitement contrôlé par la puissance publique, et la propriété est la forme ultime et incontestable du contrôle. Des raisons secondaires militent aussi contre cette privatisation. La FDJ représente une grosse source de rentrées fiscales, le contrôle sur ces rentrées est largement lié à la propriété.
  • Quelles sont selon vous les raisons qui poussent l’État à privatiser la Française des Jeux ?
    Ce sont des raisons financières (l’entreprise est « rentable » et donc bien privatisable) mais aussi des raisons idéologiques. L’idée que l’État ne devrait s’occuper QUE des tâches régaliennes repose sur une vision idéologique que la propriété d’État conduit nécessairement à la mauvaise gestion. Or, les cas de mauvaises gestions privées sont bien aussi nombreux.
  • Cette vague de privatisation rappelle les cessions sous les gouvernements Chirac et Jospin puis plus tard les accords de concession des autoroutes, assez critiqués. Avec le recul que l’on peut aujourd’hui prendre sur ces opérations, estimez-vous qu’elles aient été bénéfiques à l’économie française ?
    Les privatisations des banques, ou celles des autoroutes ont été néfastes pour la conduite de la politique économique et pour les Français. La privatisation de TF1 n’était pas nécessaire. Il vaut mieux laisser une entreprise se créer librement, quitte à contrôler son actionnariat. La concentration du contrôle d’une grande partie de la presse française dans les mains de quelques « oligarques » pose aujourd’hui un véritable problème de démocratie.

 

Elsa Assalit

Le ministre de l’Intérieur, éternel fusible du gouvernement

Christophe Castaner sur la sellette suite à l’attaque au couteau à la préfecture de police de Paris. / Toufik-de-Planoise, Wikipédia.
Si la position de “rempart” du Premier ministre vis-à-vis du président de la République n’est plus à démontrer, le ministre de l’Intérieur est lui aussi sur la sellette lors de chaque crise politique majeure. Décryptage d’une fonction instable.

“Christophe Castaner fragilisé après les révélations sur l’attaque à la Préfecture de police”, titre BFMTV ce lundi 7 octobre, à la suite de l’attentat qui a fait quatre morts vendredi 4 octobre à la Préfecture de police de Paris. Dans quelques jours, cela fera un an que ce proche d’Emmanuel Macron a pris la tête du ministère de l’Intérieur. Une période durant laquelle il a déjà dû gérer de nombreuses crises, des actes des “gilets jaunes” à l’incident de l’usine Seveso de Rouen, en passant par la mort de Steve Maia Caniço.  Chacune de ces crises a été l’occasion pour l’opposition, de droite comme de gauche, de réclamer la démission du ministre, et la dernière en date ne fait pas exception.

Mais Christophe Castaner est loin d’être le seul ministre de l’Intérieur a avoir essuyé des demandes de démission durant son passage place Beauvau. “Je n’ai jamais vu un ministre de l’Intérieur dont on ne demande pas la démission tous les deux mois”, a réagi ce lundi au micro de franceinfo Marc Trévidic, ancien juge d’instruction au pôle antiterroriste et président de Chambre à la cour d’appel de Versailles. Ces demandes de démission par les élus d’opposition « relèvent d’une logique et d’une règle du jeu propre aux rapports de force politiques« , explique au Celsalab Jean Petaux, politologue à Sciences-Po Bordeaux, « c’est de bonne guerre et c’est le jeu« .

Sacrifier son premier flic ou attendre que la crise passe

Revient alors au président de la République la décision de se défaire ou non du ministre pointé du doigt. Et c’est, là encore, une décision éminemment politique selon Jean Petaux :  le chef de l’Etat « doit alors apprécier si cela en vaut la peine« ,  s’il doit « sacrifier « son premier flic » ou, au contraire, faire le « gros dos » et attendre que cela passe en opposant une fin de non-recevoir à cette demande« . Dans le cas de Christophe Castaner, le politologue estime qu’il est « peut-être trop tôt pour « actionner le coupe-circuit » Castaner« , mais juge qu’il sera envisageable si la crise s’éternise : si la crise « prend une ampleur telle que dans le rapport « coût / avantage » […], le prix politique à payer serait nettement trop élevé« .

Et c’est notamment Christian Fouchet qui paie ce prix en 1968 à la fin de la crise du mois de mai. Charles de Gaulle dissout l’Assemblée et limoge son ministre de l’Intérieur à qui il aurait fait cette remontrance : « Vous n’avez pas osé faire tirer « .  Cinquante ans plus tard, Christophe Castaner a, lui, osé commander l’usage des lanceurs de balles de défense (LBD) durant les manifestations des « gilets jaunes », et cette instruction lui est activement reprochée.

Une longévité moyenne de 594 jours

Le portefeuille de l’Intérieur fait partie, aux côtés de l’Environnement et l’Économie, des plus instables du gouvernement, avec une longévité moyenne d’un an et sept mois pour un ministre en fonction, d’après les analyses du Parisien. La complexité de la tâche du « premier flic de France » pourrait expliquer ce court service. Il doit gérer toutes les « questions se rapportant à la sécurité de l’Etat et au maintien de l’ordre » sur le territoire national, et cela comprend les attentats, les manifestations mais également toutes les tâches de maintien de l’ordre public quelles qu’elles soient. Et subir les accusations de laxisme ou de répression. Une mission qui a « épuisé, tendu, stressé » Bernard Cazeneuve sous le gouvernement Valls, selon un proche cité par l’Obs, et épuisé Gérard Collomb qui en a eu « marre de passer pour le facho de service », relate France Soir.

Une responsabilité politique plutôt que fonctionnelle

Afin d’assurer le bon fonctionnement de son administration, le ministre de l’Intérieur doit faire appel à un grand nombre de subordonnés, à divers échelons et sur l’ensemble du territoire. On compte ainsi 289 000 fonctionnaires au ministère de l’Intérieur en 2019, des agents dont le ministre est considéré comme responsable. Selon Jean Petaux, « c’est une responsabilité politique et non fonctionnelle« , « de la même manière que, jadis, lorsqu’un train déraillait le président de la SNCF présentait sa démission au gouvernement, quand ce n’était pas le ministre des Transports lui-même », développe-t-il. Cette pratique s’est aujourd’hui perdue « et on ne peut que le déplorer« , estime le politologue. Quoi que l’on en pense, une telle pratique, si elle était systématique, n’aurait pas permis aux hommes politiques de poser très longtemps leurs valises place Beauvau.

 

Elsa Assalit

Des politiques discrets lors de la manifestation anti-PMA

La manifestation anti-procréation médicalement assistée de dimanche à Paris a peiné à rassembler les responsables politiques. Pourquoi la PMA a-t-elle mobilisée moins d’élus qu’en 2013, quand certains s’affichaient (fièrement) derrière des banderoles contre le mariage pour tous ?

La manifestation anti-PMA a rassemblé plus de 70.000 personnes ce dimanche 6 octobre dans les rues de Paris (AFP)

74.500 personnes étaient dans la rue ce dimanche à Paris, selon un comptage Occurence commandé par le compte d’un collectif de médias. Une mobilisation beaucoup plus faible qu’en 2013, où 300.000 personnes (selon la police) et 1.400.000 (selon les organisateurs) s’étaient mobilisées lorsqu’il s’agissait de manifester contre le mariage pour tous. Les politiques aussi étaient moins présents ce dimanche.

Selon un sondage Ifop publié mi-septembre, c’est chez les sympathisants Les Républicains que le soutien à la PMA est le plus faible, à seulement 40 %. Il est également minoritaire chez les sympathisants du Rassemblement national (47 %) alors qu’il est majoritaire chez les sympathisants des Insoumis, d’Europe Ecologie-les Verts, de La République en Marche. 

La démobilisation… un choix stratégique ?

Marine Le Pen n’est pas sortie. Seuls Nicolas Bay et Marion Maréchal Le Pen représentaient le RN dimanche après-midi. Même constat du côté des Républicains, très mobilisés en 2013 mais presque absents du cortège anti-PMA ce dimanche 6 octobre. A l’époque, on trouvait notamment en tête de cortège parmi les députés UMP, Valérie Pécresse, Jean-François Copé, Thierry Mariani, Laurent Wauquiez, Christine Boutin. Seuls François-Xavier Bellamy et Julien Aubert étaient présents dimanche dernier.

Pourquoi les élus LR ont-ils boudés la manifestation ? « Le contexte n’est pas du tout le même qu’au moment des manifestations anti mariage pour tous», affirme Bruno Cautrès, politologue au CEVIPOF. « En 2013, le fait d’avoir un président de gauche a particulièrement mobilisé la droite. La droite cherchait, après la défaite de Nicolas Sarkozy, un sujet fortement mobilisateur pour montrer que la droite sarkozyste était toujours là », poursuit-il. Pour ce politologue, le parti LR est toujours en convalescence et a du mal à se réinventer « Il y a une dimension stratégique, la droite veut davantage investir les thématiques économiques plutôt que d’enfourcher tous les combats conservateurs. »

Un cas emblématique de cette discrétion stratégique est celui de Christian Jacob, favori à la succession de la présidence du parti les Républicains. En déplacement dans l’Ain, il a fait savoir qu’il ne serait de toute façon pas allé manifester. Pour Bruno Cautrès, le député LR reste volontairement en retrait : « Il est en campagne et reste donc en retrait sur ces thématiques. Il fait passer le message de “je me tiens à l’écart de la politique politicienne mais je suis sur le terrain.” »

« Nous les attendons lors des prochains rassemblements »

Claire Avalle, responsable de la communication des Associations catholiques de France ne se dit pas déçue par la faible participation des élus « Il y a quand même eu certains maires, quelques représentants, mais ils sont là à titre personnels. Nous souhaiterions plutôt qu’ils prennent conscience des risques que comportent cette loi. Notre but n’est pas de mobiliser un maximum d’élus aux manifestations mais de les empêcher de voter la loi bioéthique. » Claire Avalle rappelle pourtant que les élus n’avaient été nombreux en 2013 que lors des deuxième et troisième mobilisations, elle conclut « ça n’était que notre premier rassemblement, nous les attendons lors des prochains »

Les associations ont annoncé dimanche soir les cinq prochaines dates des rassemblements pour contester la loi Bioéthique. Il faut donc peut-être attendre le 1er décembre avant de confirmer que les élus de droite ne s’affichent pas dans les rassemblements anti-PMA, pour des raisons personnelles ou stratégiques.

Camille Kauffmann

Attaque au couteau : Christophe Castaner fragilisé

Le ministre de l’Intérieur sera entendu jeudi, à 9h, par la commission des Lois du Sénat, une semaine après l’attaque qui a fait quatre morts à la préfecture de police de Paris.

Depuis l’attaque au couteau qui a touché jeudi la préfecture de police de Paris, Christophe Castaner est sous le feu des critiques. Il avait en effet déclaré, peu après la tuerie, que l’assaillant, Mickaël Harpon, « n’avait jamais présenté de difficultés comportementales » ni « le moindre signe d’alerte ».

Informations démenties quelques jours plus tard avec la parution d’un rapport de la direction du renseignement, qui indique que des signes de radicalisation ont été rapportés dès 2015, après l’attaque contre Charlie Hebdo.

« Je suis affirmatif dans le fait qu’aucun signe n’était apparu dans le dossier administratif de l’individu qui laisse penser qu’il puisse être radicalisé. Je vous le redis et je le dis hélas car si un signe était apparu, peut-être aurions nous pu éviter cela », s’est défendu le ministre de l’Intérieur.

Qui veut la démission de Christophe Castaner ?

Les Républicains (LR) et le Rassemblement National (RN) souhaitent l’ouverture d’une commission d’enquête à l’Assemblée nationale.

« L’affaire est très grave », souligne Christian Jacob (LR). Il faut la prendre « très au sérieux parce qu’elle engage la sécurité, l’efficacité de nos services de renseignement », a-t-il insisté.

Pour Marine Le Pen (RN), une commission d’enquête pourrait permettre « d’établir l’ensemble des responsabilités, dans ce qui apparaît déjà comme un scandale d’État, alors que des membres de la DDRP (ndlr : Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris) évoquent des pressions pour ne pas évoquer les alertes antérieures sur la radicalisation » de l’auteur de la tuerie.

Christophe Castaner dénonce un « procès politique » à son égard. « C’est un dysfonctionnement d’Etat. Un scandale d’Etat, je ne sais pas à quoi ça correspond », a déclaré le ministre de l’Intérieur.

Dimanche sur TF1, le ministre de l’Intérieur, qui conserve le soutien du Premier ministre Edouard Philippe, a déclaré que la question de sa démission ne se posait pas.

Plusieurs auditions parlementaires

Mardi, Christophe Castaner devra s’expliquer à huis clos devant la délégation parlementaire au renseignement, selon son président Christian Cambon.

Jeudi, une commission sénatoriale, présidée par le sénateur LR Philippe Bas, se penchera sur les « conditions ayant permis le déroulement » de cette attaque, ainsi que sur les « éléments relatifs à la radicalisation de son auteur » et les « signes qui auraient pu faire apparaître cette radicalisation dans le cadre professionnel ».

Le ministre de l’Intérieur sera interrogé sur « les conséquences qui en ont été tirées » et « sur les mesures administratives prises ou envisagées à l’égard des individus qui ont contribué à cette radicalisation ».

Ces attaques fragilisent encore un peu plus Christophe Castaner. Précédemment c’est sa gestion des violences en marge des manifestations des Gilets jaunes qui avait été critiquée, ou encore sa communication sur la disparition de Steve à Nantes.