L’ascension des français de Vitality

Vitality compte dans ses rangs les meilleurs joueurs français et internationaux pour gagner des titres. Crédit photo : Lyncconf Games

Créée en 2013, l’équipe d’e-sport française Vitality est devenue le numéro 1 sur le territoire au cours des dernières années. Elle abrite deux des grands noms du gaming en France, Fabien “Neo” Devide, coach, et Corentin “Gotaga” Houssein streamer et français le plus titré sur console.

Au départ spécialisée dans la licence Call of Duty où ils ont remporté le championnat de France en 2013, ses joueurs ont su évoluer vers les terrains numériques de FIFA ou l’arène de Fortnite. Plusieurs tournois et championnats ont été remportés avec un groupe de joueurs différents pour chaque jeu différent.

 

Un nom qui vaut plusieurs millions d’euros

La réussite de l’équipe française a vite attiré les sponsors. En février 2018, Vitality annonce une levée de fonds de 2,5 millions d’euros, puis, en novembre, un financement de 20 millions d’euros par le milliardaire indien Tej Kohli. Il s’agit alors du plus gros investissement e-sportif en Europe. Enfin, l’entreprise française Renault annonce vouloir sponsoriser l’équipe pour Rocket League, un jeu de football où les voitures remplacent les joueurs. Le budget de Vitality est aujourd’hui évalué à 5 millions d’euros par an, soit le niveau d’un club de milieu de tableau de ligue 2 française.

Après avoir recruté des joueurs étrangers pour renforcer ses rangs, Vitality a récemment annoncé l’ouverture d’un centre d’entraînement dans le 3ème arrondissement parisien ainsi que des boutiques spécialisées. Du digital au physique…

Edouard Lebigre

 

Orthographe, le grand rattrapage

A l’heure des claviers automatiques et des réseaux sociaux, le niveau d’orthographe des Français se dégrade au fil des années. Pourtant, des solutions existent pour progresser. Être mauvais en orthographe n’est pas une fatalité.

“La semaine dernière, à l’invitation de Rachid Santaki, les Aulnaysiens se sont rendus à la dictée géante au Stade de France et vous savez quoi ? Vous savez quoi ? Il y a eu une gagnante ! Elle est scolarisée au lycée Jean Zay, applaudissez Melinda !” Interrogée par le speaker qui ne manque pas de rappeler qu’elle brille au football club d’Aulnay, l’adolescente revient sur son exploit. “J’ai gagné, alors que j’avais fait des fautes ! C’est dire combien c’était très très difficile.”

Ce samedi après-midi à Aulnay-sous-Bois, l’écrivain et scénariste Rachid Santaki organise sa 184e dictée géante. Les habitants ont répondu présents : plus de 700 personnes de tous âges sont venus a la Ferme du Vieux Pays pour un événement familial en plein air. La semaine précédente, Rachid Santaki avait battu son record en recevant 1490 personnes pour une dictée géante au Stade de France. Le “Bernard Pivot du 93” a la bonne recette. “En général les dictées sont lues par des gens connus alors que moi je suis en interaction avec mon public. Je sais jouer avec. Je pense que c’est vraiment ça la différence.”

Oubliez le stylo à plume et les cahiers à grands carreaux. A la place, une feuille fournie par l’organisation sur laquelle est écrit “Seule la rime paie”, en référence à la célèbre phrase du groupe de rap Lunatic “Seul le crime paie”. Surtout, les participants sont avant tout venus jouer, et tenter de remporter un cadeau. Avant le top départ de la dictée, l’animateur pose un petit quiz au micro. Puis Rachid Santaki énonce lui-même son texte, truffé de mots difficiles comme “pachyderme” ou “kyrielle”. Les enfants, appliqués et concentrés, se prennent au jeu, tandis que les adultes, nostalgiques, se confrontent à la difficulté. Entre la fin de la dictée et l’annonce des gagnants, une équipe de bénévoles assure le ramassage des copies et la correction en temps éclair. Loin du cliché scolaire et de la note sur vingt, l’événement est touchant. “Vu de l’extérieur, ça renvoie à l’école et aux mauvaises notes. La dictée c’est une caricature : on voit le truc super relou, alors que beaucoup de gens viennent. Il faut voir l’engouement, les enfants, les parents… Il faut le vivre pour comprendre. C’est un truc familial qui fédère », indique Rachid Santaki.

Les mauvaises notes ne l’ont pas stoppé. Après l’échec de son bac pro puis des années de “jobs”, il a fondé un journal en Seine-Saint-Denis et commencé à écrire des scénarios. Il assure que l’expression écrite est très importante pour l’insertion sociale. “L’orthographe, la présentation est la première chose que les recruteurs regardent. Le CV sans faute permet un meilleur rapport aux autres. Car écrire c’est structurer sa pensée.” Pour lui, il est essentiel de se frotter à ce type d’exercice pour progresser en orthographe. “Je pense qu’il faut garder les fondamentaux. Il ne faut pas trop s’appuyer sur le digital. La nouvelle technologie c’est stylé, mais il faut garder un bon rapport au manuscrit, un minimum.”

Les Français maîtrisent mal l’orthographe

Car le constat est là : les Français sont fâchés avec leur propre langue. Selon le baromètre du projet Voltaire, publié il y a quatre ans, les Français maîtrisaient 51 % des règles d’orthographe en 2010, contre 45 % de ces mêmes règles en 2015, soit une baisse de 6 points en cinq ans. Le dernier baromètre, publié en juin 2018, conclut que c’est à l’école primaire que les fondamentaux s’installent durablement. Or, d’après une étude du ministère de l’Education nationale, publiée en novembre 2016, le niveau d’orthographe des écoliers français recule au fil des années. Des élèves de CM2 évalués sur une dictée faisaient presque deux fois plus de fautes en 2015 qu’en 1987. La chute du niveau est un phénomène général qui concerne l’ensemble des élèves, quel que soit leur sexe, leur âge ou leur environnement social.

Le constat inquiète. Car entre temps cette baisse de niveau n’a pas été enrayée. Alors qu’elle dispense 10 heures de français par semaine à sa classe, Julie Garnier, institutrice à l’école élémentaire publique Alfred de Musset de Levallois-Perret, constate les difficultés au quotidien avec sa classe de CP. « Un même son peut s’écrire différemment. Les élèves ne comprennent pas toujours la différence entre  »mais » et  »mes », ou  »ses »,  »ces » et  »sait » par exemple », explique-t-elle, en admettant que la langue française est compliquée. Sa collègue, Julie Even, qui enseigne à des CE1 dans le même établissement, remarque que les accords en genre et en nombre ne sont pas acquis.

Une étude du ministère de l’Education nationale montre que la principale source de difficultés pour les écoliers concerne l’orthographe grammaticale, c’est-à-dire les accords entre le sujet et le verbe, les accords dans le groupe nominal ou bien ceux du participe passé. Les erreurs lexicales, bien qu’en augmentation, restent les moins fréquentes. Le niveau en langue française varie selon plusieurs critères. Ainsi, les personnes qui maîtrisent le mieux les règles orthographiques ont plus de 55 ans, lisent souvent et ont appris le latin et le grec. A l’inverse, les plus frileux avec l’exercice ont généralement moins de 18 ans et regardent beaucoup plus la télévision.

Plusieurs facteurs expliquent cette baisse de niveau. Gilles Siouffi, professeur de français à la Sorbonne, pointe les incohérences et les difficultés liées à l’orthographe. « Il y a un écart entre l’écrit et l’oral », explique-t-il en prenant l’exemple du mot doigt, qui ne s’écrit pas comme il se prononce. Au total, la langue française compte 130 graphèmes pour 40 phonèmes. Pour lui, ce décalage est dû à l’histoire de la langue, qui n’a pas su évoluer avec le temps. Et pour cause, onze tentatives de réformes de simplification ont eu lieu au cours du 20e siècle, et seule celle de 1990 est entrée dans l’usage.

La correcteurs automatiques peuvent desservir l’orthographe

Gilles Siouffi remet aussi en cause le système éducatif, qui privilégiait autrefois beaucoup plus la langue française qu’aujourd’hui. « Entre 1870 et 1940, avec les lois Ferry, c’était l’époque de l’enseignement de l’orthographe. On a mis le paquet là-dessus car c’était une preuve d’éducation. Ensuite, on a remarqué qu’on donnait trop de poids à la grammaire et à l’orthographe au détriment d’autres matières, et on a considéré dans les années 50-60 que les bases en français étaient acquises ». La littérature a alors pris plus de place dans les programmes, et l’orthographe n’est désormais enseignée qu’en primaire. « On fait trop de littérature au collège et au lycée, alors que ce n’est pas indispensable ».

A l’école primaire, les conditions d’apprentissage ne permettent pas à tous de réussir. Julie Even explique que même si ses élèves de CE1 sont motivés, il est difficile de faire avancer tout le monde, compte tenu du nombre d’écoliers par classe. «Les classes sont trop chargées. J’ai quatre niveaux différents pour 29 élèves, dont certains sont en situation de handicap », déplore-t-elle. Puis d’ajouter que la technologie et les correcteurs automatiques peuvent desservir l’orthographe. «Aujourd’hui les élèves écrivent des textos en phonétique et perdent l’habitude d’écrire correctement, c’est pour ça que le niveau chute du CE1 jusqu’au collège », indique-t-elle. Les élèves apprennent bien les règles de base en classe, mais écrivent en langage SMS dès qu’ils sortent de l’école. Un phénomène sur lequel les instituteurs ne peuvent pas agir.

Dans certains milieux sociaux, les parents sont moins capables de corriger leurs enfants. A l’école Gilbert Cesbron près de la Porte de Clichy à Paris, trop récente pour être classée REP, une enseignante explique que l’école est le seul lieu où les enfants ont un contact avec la culture. “Pour la majorité, ça va jusqu’en CE1. Mais à partir du cycle 3 (CE2, CM1, CM2), un fossé se creuse avec les enfants issus des milieux populaires ou de familles issus de l’immigration.” Les enseignants doivent alors adapter le projet d’école, formulé pour trois ou quatre ans. L’école Cesbron travaille en priorité la compréhension et la lecture.

Marqueur social, l’orthographe peut être un frein à l’embauche. “Un CV avec des fautes c’est comme venir à l’entretien d’embauche avec un jean troué”, déplore Bernard Fripiat. Cet historien belge de la langue française dispense des stages de rattrapage en orthographe en entreprise pour l’organisme Demos. Carine Coulombel avait suivi l’une de ces formations. Elle était alors secrétaire au sein d’une association pour aveugles. « Dès mon embauche, on m’a dit que j’aurai à suivre un stage. » Désormais, elle dirige le théâtre Stéphane Gildas, dans le 13ème arrondissement de Paris. Etre à l’aise pour assurer la communication du théâtre est indispensable. “Ca fait plus sérieux, auprès des parents d’élèves, par exemple.”

Le projet Voltaire revendique cinq millions de participants. C’est la plateforme d’apprentissage la plus fréquentée. La certification Voltaire, créée en 2010, atteste du niveau en orthographe pour valoriser son CV. Des méthodes distinguées par le CNRS. Pour Bernard Fripiat, le projet Voltaire a tout changé en rendant l’enseignement ludique grâce à “des astuces”. Le jeu, sans doute le moyen le plus agréable pour progresser.

Rachid Santaki : « La langue française nous concerne tous, c’est notre socle commun »

Rachid Santaki est un enfant de la Seine-Saint-Denis. Il a organisé plus de 180 dictées géantes à travers la France. Une initiative qui lui a valu le surnom de « Bernard Pivot des banlieues ». Ce romancier et scénariste de 45 ans veut faire de la dictée un moment populaire qui réunit toutes les générations «parce que la langue française nous concerne tous, c’est notre socle commun».

L’idée lui est venue il y a quelques années lorsque le maire de Clichy-sous-Bois a invité Rachid Santaki à lire un extrait du Petit Prince. « Cela m’a plu et j’ai décidé de reproduire l’expérience et d’organiser la première dictée géante en août 2013, au même endroit, en partenariat avec une association de quartier », explique-t-il.

Lucide, Rachid Santaki sait que la dictée souffre d’un cliché. «Dans l’imaginaire collectif, on pense au prof en blouse grise qui met des mauvaises notes et des coups de règle. Pour sortir de ce stéréotype, il faut que les gens viennent et se confrontent à l’exercice». Au fil des années, le projet a évolué et a pris de l’ampleur. Investi dans le milieu associatif, il anime des ateliers d’écriture en milieu carcéral et se dit très demandé par le ministère de la Justice. Rachid Santaki a su imposer son style. La dictée géante a d’ailleurs battu son record de l’an passé en accueillant 1 490 participants au Stade de France le 6 avril 2019.

Bernard Fripiat : “L’orthographe, c’est surtout un moyen d’emmerder le monde !”

Bernard Fripiat donne des stages d’orthographe en entreprise (chez L’Oréal, Bouygues, la MACIF, la Caisse des Dépôts ou encore la RATP…). Comédien et non pas professeur de français, il revendique ne pas avoir d’état d’âme sur la langue. “Aujourd’hui, l’orthographe, c’est surtout un moyen d’emmerder le monde ! ». Pour lui, dans le monde de l’entreprise, être tatillon sur les fautes est parfois un moyen de décrédibiliser un concurrent. “Certains viennent après des promotions ou après avoir reçu des critiques… Une fois, je faisais un cours individuel à un chef récemment nommé. Il avait eu le malheur d’envoyer un mail en interne avec deux “s” à “nous serons”. Son patron m’a demandé de lui faire cours, en m’expliquant que ça lui avait valu une vraie cabale contre lui dans la boîte !” Mais il reçoit tous types de profils, “de la secrétaire au dirigeant d’entreprise.”

Pour cet historien de la langue française, le discours sur la baisse du niveau est faussement alarmiste. “J’ai même lu un article datant de 1953 où on disait que le niveau d’orthographe baissait, parce que les jeunes se parlaient par téléphone et ne s’écrivaient plus, et qu’ils ne lisaient plus car ils écoutaient la radio !”

En fait, ce n’est pas le niveau qui aurait baissé, mais plutôt la fréquence d’écriture sur ordinateur qui a explosé. Les fautes qu’il voit le plus souvent sont dues à l’inattention.“Avant, au travail, on écrivait quelques courriers et ça partait avant seize heures. Maintenant, on écrit des mails jusqu’à pas d’heure… On en a marre, on a envie que ça foute le camp !” L’agitation de l’environnement professionnel serait donc la cause principale des fautes chez les adultes, mais aussi la démocratisation de l’email. “Et surtout, tout le monde écrit ! Partout, tout le temps ! Il faut juste que les gens apprennent à se connaître, pour savoir quand ils ne sont plus attentifs.”

Ne faites plus l’erreur !

En 2018, des auteurs Belges ont voulu supprimer l’accord du participe passé. Sans cette règle qu’ils ont critiquée, on aurait écrit « critiqué ». Voici une astuce pour enfin maîtriser l’accord du participe passé, cette fameuse difficulté de la langue française. Pour savoir si on accorde le verbe, il suffit de se demander s’il va avec « je lui » ou « je le ». Gardez ceci en tête : avec « je lui », on n’accorde pas.

Exemple : on écrit « nous nous sommes téléphoné » parce qu’on peut remplacer par « je lui ai téléphoné ». Ici, on n’accorde donc pas.

Autre exemple : « les travaux que j’ai effectués » parce qu’on peut remplacer par « je les ai effectués ». Là, on accorde.

Alexandre Cool et Vincent Jaouen

Pour séduire les jeunes, il faut changer le storytelling européen

Seuls 29% des Français pensent encore à l’Union Européenne avec “espoir” selon un récent sondage Odoxa. Qu’en est-il des jeunes ? À quelques semaines du scrutin européen, une génération divisée entre pro-Europe et souverainistes s’éveille.

L’association Jeunes européens France organise des journées de sensibilisation à la question européenne, comme ici, à Bobigny, le 12 avril 2019.

Monsieur le Président, merci de me donner la parole ». Non, la personne au micro n’est pas un député européen au parlement de Strasbourg, mais Bakary, 15 ans, élève de troisième au collège Georges Brassens de Sevran (Seine-Saint-Denis). Vendredi 12 avril, à la préfecture de Bobigny, réunis autour de l’eurodéputé Alain Lamassoure (Parti Populaire Européen – centre droit) une cinquantaine de jeunes ont participé à une simulation d’un sommet européen et expérimenté le rôle de la Commission européenne le temps d’une journée.

 

Pour Hervé Moritz, président de l’association Jeunes européens France, à l’initiative de cette journée, il s’agit tout d’abord de faire prendre conscience aux jeunes du rôle des institutions, parfois compliqué, souvent opaque. « C’est important d’avoir ces différents temps d’éveil à la citoyenneté européenne ». La journée est divisée en deux temps : le matin, ils se sont répartis en quatre commissions parlementaires : glyphosate, minerais de sang mais aussi huile de palme et vêtements “low-cost”. L’après-midi, ils ont défendu leurs propositions de loi lors d’une assemblée plénière dirigée par Alain Lamassoure. « Règle numéro 1 : c’est moi qui donne la parole et qui la reprend » lance l’eurodéputé, mi-sérieux, mi-amusé, alors que les jeunes jouent avec les micros. Sur les tables organisées en arc de cercle, des étiquettes indiquent dans quels partis se trouvent les députés.

À Bobigny, vendredi 12 avril, à l’issue de chaque débat, les apprentis eurodéputés devaient voter pour ou contre les propositions de leurs collègues.

 

“Parler aux jeunes est indispensable”

« La séance est ouverte » clame Alain Lamassoure en tapotant sur son micro. Chacun à leur tour, les rapporteurs présentent les propositions, les détracteurs argumentent. Ils sont timides, le moment est impressionnant. Pourtant les élèves prennent leur rôle très à cœur, et leurs propositions sont rigoureuses, et inspirées. Lors des votes, c’est toujours un peu décousu. Certains élèves votent en fonction du parti qu’ils représentent tandis que d’autres, plus fougueux, oublient leur rôle et font un vote de cœur. « Mais baisse ton carton, toi tu dois voter contre ! « lance une élève à l’un de ses “collègues”.

 

À la fin de la séance, Alain Lamassoure les félicite. « Je ne m’attendais pas à une telle mesure dans vos propos. Je suis épaté de voir la clarté de vos propositions ». Il prend le temps de leur expliquer les propositions votées à la Commission qui ressemblent aux leurs. Les élèves s’en réjouissent.  « Maintenant je comprends mieux et ça m’intéresse » lance l’un d’eux à la sortie. Pour l’eurodéputé, la tâche est importante. « On peine à parler aux jeunes. Bien sûr, on leur met toujours sous le nez le système Erasmus, mais c’est aussi lors de journées comme celle-ci que les choses se jouent. Parler aux jeunes, c’est indispensable ».

L’Europe de Klapisch VS l’Europe Marvel

Effectivement, l’UE paraît parfois lointaine. Alors qu’au printemps dernier, 61% des 15-24 ans se disaient attachés à l’Union européenne, selon un Eurobaromètre, aujourd’hui la tendance s’inverse. La cause ? Le sentiment d’une Europe acquise, mais lointaine. Beaucoup de jeunes ne savent pas concrètement ce que l’Europe fait pour eux. C’est le cas d’Eva, Ilona et Emma, étudiantes en deuxième année de lettres modernes à la Sorbonne Nouvelle (Paris 3). Pour Eva, c’est surtout le Brexit qui l’a poussée à s’informer sur la question européenne. « Je ne pensais pas qu’un pays puisse demander à sortir de l’UE, quand on sait que beaucoup d’autres, comme la Turquie, se battent pour y rentrer ».Toutes les trois expliquent le désintérêt de la jeunesse pour le scrutin européen par un manque de médiatisation et une absence de transparence dans les discours.

Une autre cause émerge, selon Matthieu Amaré, directeur de la rédaction française de Cafébabel, un média européen fait par et pour les jeunes : une vision duale de la politique française et européenne. Ces deux approches opposées sont le résultat d’une mythologie européenne née avec la crise économique. « En 2008, alors que des jeunes entraient sur le marché du travail, alors qu’ils essayaient de vivre une Europe “cool”, ils se sont rendus compte en allumant la télé ou leur radio qu’on faisait porter le chapeau à nos institutions européennes ». C’est selon lui dans cette mesure qu’une génération de jeunes européens angoissés a pu se construire, se détournant de l’Union.

Eva, Ilona et Emma, étudiantes à la Nouvelle Sorbonne (Paris 3), avouent avoir conscience de l’importance de la question européenne, sans parvenir à y comprendre tous les enjeux.

Ainsi, deux Europes s’opposent : une antérieure à 2008 et une postérieure. Une Europe insouciante et heureuse, celle que Cédric Klapisch montrait dans son film “L’auberge espagnole”, opposée à une Europe digne d’un Marvel, où les bons et les méchants se battent. Il revient à ce titre sur la portée narrative de la crise de 2008 auprès des jeunes. « On a un ministre des finances allemand, sur une chaise roulante – Wolfgang Schäuble, ndlr – dépeint comme le méchant de l’histoire, à côté de ça il y a Yanis Varoufakis qui arrive comme le super-héros avec sa moto pour sauver les gens. On est en plein Marvel. Forcément pour les jeunes, ça monte à la tête ». Au milieu de cette bataille européenne, les jeunes se divisent entre eurosceptiques et europhiles, comme s’il s’agissait d’un combat entre le bien et le mal. Dans les faits, comment s’exprime cette division ?

 

À 22 ans, Irénée Dupont, étudiant en master de commerce à Audencia (Nantes), a choisi son camp. Il votera pour François Asselineau le 26 mai, le seul candidat qui demande ouvertement le Frexit. Comment explique-t-il son opinion politique ? L’étudiant, parallèlement inscrit en master 2 d’Histoire à la Sorbonne, évoque un virage eurosceptique récent. « J’étais très pro-Europe avant. Courant 2017, beaucoup de critiques sont sorties sur l’Union européenne et les langues se sont déliées. Dans ma famille il y a des frexiters et au début,  assez naturellement, j’étais contre ces idées. Puis je me suis renseigné sur la question ». C’est notamment Etienne Chouard, l’un des penseurs du mouvement des Gilets jaunes, qui a inspiré Irénée. Dans ses lectures, on retrouve aussi Murray Bookchin, un sociologue américain qui, s’il ne parle pas directement de l’Europe, remet en cause les institutions supranationales pour leur caractère anti-démocratique. Père de l’écologie sociale, anarchiste de la première heure, cette référence semble étrange chez un jeune souverainiste. Et pourtant.

C’est en effet le caractère anti-démocratique par essence de l’Union européenne qui pousse Irénée à demander une sortie de la France de l’Union. « L’Union européenne est supranationale et non pas internationale. Il faut quand même se rendre compte que les gens qui dirigent l’Union à la Commission sont des gens nommés et non pas élus, et ça, c’est profondément antidémocratique ». Les arguments du jeune homme feraient le bonheur de Charles de Gaulle. Pour Irénée, la politique française a été dévoyée à partir du moment où elle a déléguée – toujours de façon non démocratique – autant de pouvoir à la construction européenne. Et cette supranationalité ne correspond pas à la « vocation universaliste et souveraine de la France dans le monde ».

 

L’Europe, “une colocation à 28” impossible.

Irénée n’est pas seul dans son cas. Du côté de Bois-Colombes, (Hauts-de-Seine) Gwenhaël Jaouen, 25 ans, a une opinion similaire. Le 26 mai prochain son vote ira lui aussi chez François Asselineau. « Je ne suis pas eurosceptique, je ne suis pas souverainiste, je ne suis pas populiste, je suis simplement anti-Union européenne et patriote”, précise-t-il. “Pour être patriote, il faut être anti-Union européenne, pas le choix ».

Gwenhael, 25 ans, se méfie de l’Europe. Il lui reproche de priver les 27 pays de l’UE de leur souveraineté. « L’Europe est dangereuse », dit-il.

Qu’est-ce qui rassemble ces deux jeunes ? L’Union Européenne vue comme une dictature. Absence de séparation des pouvoirs, propagande… les arguments se ressemblent. Le raisonnement de Gwenhaël Jaouen est limpide. « Je fais souvent la comparaison entre l’UE et une colocation. Une coloc à deux, trois ou quatre, ça va, mais une coloc à 28, c’est simplement impossible de parvenir à des décisions importantes, ça ne peut pas fonctionner ».

Que répondre à tout cela ? Cécile Bialot, 23 ans, et fraîchement élue présidente de l’association étudiante Eurosorbonne, rejette le discours identitaire des souverainistes. « Ils accusent les institutions européennes de retirer aux nations leur souveraineté, d’être anti-démocratiques. « Mais quelle est la définition de la liberté pour ces gens qui accusent l’Europe d’être liberticide ? La démocratie la plus directe qui existe en Europe, c’est celle du Parlement à Strasbourg, où l’on vote à la proportionnelle » souligne la jeune femme.

De son côté, Jeanne Saliou, étudiante en master d’Affaires Européennes à Sciences-Po Paris se dit « profondément européenne ». Pour cette jeune femme de 21 ans, il existe un socle culturel européen. « Je me suis jamais posé la question d’une Europe politique. Pour moi c’est une communauté citoyenne ». Si elle n’est pas militante politique, Jeanne Saliou défend l’Europe dans une association de son école. Aux arguments eurosceptiques, d’un Bruxelles isolé qui prendrait toutes les décisions dans son coin, elle répond sans ménagement. « C’est facile de partir fleur au fusil pour aller négocier des lois à Bruxelles et de revenir bredouille en disant “c’est l’Union Européenne qui n’a pas voulu” mais l’Union c’est quoi ? C’est les 28 États membres. Donc il faut faire des compromis ».

Un mal français ?

Cette vision de Bruxelles perché dans sa tour d’ivoire concentre les arguments des jeunes pro et anti Europe. Pour Matthieu Amaré, Bruxelles est vu comme le Mordor, le territoire de Sauron – en référence à la trilogie de J.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux. Et Jeanne Saliou admet que l’opacité des institutions et de leur fonctionnement pose problème. « C’est un monstre bureaucratique, mais compliqué ne veut pas dire inaccessible. Il y a certainement un enjeu pédagogique à mettre en avant ».

Léo-Paul, 22 ans, est étudiant en études européennes et membre de l’association Eurosorbonne. Selon lui, entre mauvaise communication et démocratie directe, l’UE « a le cul entre deux chaises ».

Pour Matthieu Amaré, cet enjeu pédagogique envers les jeunes ne doit pas être le seul fait de l’Europe. « Reprocher à l’Europe de ne pas s’adresser aux jeunes c’est un peu rapide. Il faut aussi regarder si nos gouvernements s’adressent aux jeunes. Est-ce que Macron le fait vraiment ? Je ne sais pas ». Et pour cause : le discours politique destiné aux jeunes est sans doute l’exercice le plus difficile. Il y a toujours le risque d’être à côté de la plaque. « Aujourd’hui les conseillers politiques sont plutôt rajeunissants. Ils disent aux politiques de faire attention quand ils parlent aux jeunes. Mais finalement, pour ne pas prendre de risque, ils arrêtent tout simplement de leur parler » explique Matthieu Amaré. Se détourner des jeunes au sujet de l’Europe serait-il un mal spécifiquement français ?

 

Pour Jean-Baptiste Horhant, 22 ans, tout juste sorti de son master d’études européennes à Strasbourg, ce mal trouve son origine dans les livres d’histoire. « L’enseignement n’est pas vraiment tourné vers l’Europe, ou bien juste dans les faits historiques. On apprend aux élèves la date de 1951 puis les dates des grands traités juste comme ça, sans aucun suivi, sans les impliquer dans le temps actuel. Forcément, c’est compliqué de s’y intéresser quand on ne voit pas en quoi ça nous concerne ».

C’est sans compter sur le discours politique français à l’égard de l’Europe. En France, le scrutin du 26 mai est devenu une élection intermédiaire. C’est en substance ce que la tête de liste La France Insoumise, Manon Aubry, a dit au micro de France Info le 12 avril dernier. « Ce sera l’occasion de sanctionner la politique menée par Emmanuel Macron ». Même son de cloche au Rassemblement National.

 

Comment redresser la barre ?

 

Et si on insistait sur ce que l’Europe a fait en matière de libertés fondamentales ? La liberté et la protection des jeunes européens en matière de données par rapport aux jeunes chinois ou américains, c’est dingue ! C’est un texte fondamental pour l’UE et qui en parle ?

Pourtant, les efforts sont là, même minces. La campagne européenne “#Cettefoisjevote” se mobilise pour faire voter les jeunes. Le compte Instagram du Parlement Européen affiche 182 000 abonnés et les publications sont clairement à destination d’un jeune public. On pense notamment à la campagne “What Europe does for me”, qui explique aux jeunes ce que l’Union fait pour eux. Les codes actuels de la communication sont respectés, l’ambition est là, et pourtant, c’est comme si l’Europe n’arrivait pas à se mettre en valeur.

 

Une chose apparaît comme une évidence : il faut changer le storytelling européen. La génération de Jordan Bardella, Manon Aubry et François-Xavier Bellamy, qui ont respectivement 23, 27 et 33 ans, a changé de discours depuis le Traité de Lisbonne. Pourquoi ? Parce que Lisbonne est pour eux une trahison après le référendum de 2005. Matthieu Amaré se demande alors si l’Europe n’aurait pas autre chose à raconter. « Et si on insistait sur ce que l’Europe a fait en matière de libertés fondamentales ? La liberté et la protection des jeunes européens en matière de données par rapport aux jeunes chinois ou américains, c’est dingue ! C’est un texte fondamental pour l’UE et qui en parle ? «  Une troisième voie se dessine : il faut « raconter l’Europe » comme le dit enfin Matthieu Amaré. Travailler sur un syllogisme simple et efficace – « si l’Europe parle des jeunes, elle parle de toi. Si on parle de toi, tu tends l’oreille. Donc tu t’intéresses à l’Europe, évidemment ». Raconter l’Europe, ce n’est pas seulement expliquer les institutions – qui conserveront toujours un aspect rébarbatif – c’est faire vivre cette absence de frontières pour les jeunes. Leur permettre de voir ce qui se passe dans les 28 pays voisins, bref, ne pas être seulement Français, mais aussi européen.

 

ANNE-CÉCILE KIRRY & AUGUSTE CANIER

 

Augustin Épaud, l’indécision européenne

Augustin Épaud a 18 ans, et il vient d’intégrer l’Académie de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, en parallèle de sa licence d’histoire. Les élections européennes seront ses premières en tant qu’électeur.

À 18 ans, Augustin Épaud, étudiant en première année d’histoire à la faculté de Lille, s’apprête à voter pour la première fois aux élections européennes du 26 mai. L’Europe, un sujet sur lequel il tente de s’informer, sans vraiment y comprendre grand chose. « Je ne me sens pas particulièrement européen », avoue-t-il, « pourtant j’ai conscience de la chance qu’on a de vivre dans l’Union Européenne, surtout en tant que jeune. Mais selon moi, l’Europe n’est pas assez concrète ». Opacité, éloignement, manque de communication et d’attractivité… Autant de défauts que cite Augustin Épaud lorsqu’on lui demande quelle image il se fait de l’Europe. Il ira voter, il l’assure, mais ne sait pas encore pour qui. Aucun des candidats ne l’a véritablement séduit, et le contenu des programmes manque selon lui de visibilité. « Je pense voter « écolo », car c’est une des grandes préoccupations actuelles et c’est au niveau européen que les choses peuvent bouger », glisse-t-il néanmoins. Il doute que le scrutin mobilise largement les électeurs. « Je n’ai pas de crainte ni d’espoir particulier. J’espère juste que l’extrême-droite ne fera pas un score trop élevé ».

Auguste Canier & Anne-Cécile Kirry