Coup d’état déjoué au Soudan : le spectre de l’ancien régime pèse sur la transition démocratique

Le putsch manqué à Khartoum vient rappeler les vives dissensions qui existent entre les militaires et les civils au sein du gouvernement de transition. Mais face aux multiples dossiers internationaux, l’unité demeure primordiale pour les parties prenantes.

Abdalla Hamdok at World Hydropower Congress 2017 @Wikimedia Commons

 

Enième test pour la transition démocratique au Soudan. Les autorités soudanaises ont annoncé mardi avoir déjoué une tentative de coup d’Etat attribuée à des militaires fidèles au président déchu Omar El-Béchir. « Onze officiers et plusieurs soldats ayant participé au complot manqué » ont été arrêtés, a précisé Hamza Bahloul, le ministre de l’Information. « Ce coup d’état semble très mal préparé », affirme Roland Marchal, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Afrique sub-saharienne. « Il n y’avait pas de consensus réel au sein des officiers supérieurs ».

Le Chef de l’armée et président du Conseil de souveraineté Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane a d’ailleurs immédiatement pris ses distances avec cette initiative ratée. « Si elle avait abouti, cette tentative aurait eu des conséquences destructrices pour l’armée, les forces régulières et le pays », a-t-il déclaré face aux soldats du campement militaire d’Al-Shajara, au sud de la capitale, que beaucoup d’observateurs estiment être le point de départ de la fronde.

Tensions entre civils et militaires

« C’est une tradition au Soudan : l’armée a tenté maintes fois de prendre le pouvoir, et a échoué de nombreuses fois », affirme Roland Marchal. C’est d’ailleurs un énième coup d’Etat qui avait eu raison d’Omar El-Béchir, lui-même arrivé au pouvoir suite à un putsch en 1989. Après 30 ans de règne sans partage, il avait été destitué par l’armée sous la pression des manifestations entamées fin 2018. La « révolution de décembre » réclamait le départ du dictateur – accusé de « génocide » au Darfour – ainsi que la mise en place d’élections libres.

Depuis, le pays avance sur un chemin de crête : un gouvernement de transition – mêlant des militaires et des civils issus de diverses sensibilités politiques – a été mis en place en avril 2019. Mais les tensions restent fortes entre l’armée, institution politique fondamentale au Soudan, et les civils issus des partis politiques ainsi que de la société civile. Rechignant à perdre leur mainmise sur le pouvoir, les militaires retardent la passation du pouvoir, sur fond de situation économique délicate.

Pris en étau entre la volonté d’améliorer le quotidien des Soudanais et l’envie de rassurer les partenaires internationaux, le gouvernement d’Abdallah Hamdok a initié ces derniers mois une série de réformes économiques libérales pour obtenir un allègement de sa dette auprès du Fonds monétaire international (FMI). Celles-ci ont provoqué une série de manifestations à travers le pays, qui connaissait une inflation annuelle de plus de 400% en juin dernier. « Certains officiers ont probablement voulu surfer sur le mécontentement dû à la crise économique pour obtenir un ralliement au putsch, ce qui ne s’est pas produit au final ».

Enlisement de la transition

Malgré la crise économique, le soutien populaire à la promesse démocratique reste fort. Mais au sein du gouvernement de transition, les acteurs semblent jouer la montre. « La révolution a promu des personnes qui étaient dans le mouvement ayant renversé Omar El-Béchir », rappelle Roland Marchal. « Mais d’un point de vue électoral, ces personnalités progressistes restent peu connues en dehors des grandes villes. Pour gagner d’éventuelles élections, ils ont besoin de temps pour montrer qu’ils sont capables de mener des réformes », estime le chercheur.

Une donnée qui se conjugue avec l’importance traditionnellement accordée à l’armée. « Dans l’histoire soudanaise et le discours des hommes politiques du pays, l’armée est une expression de la nation », explique-t-il. D’autant plus les multiples périls internationaux – notamment avec l’Ethiopie autour du Grand barrage de la Renaissance – réaffirment encore plus la place des militaires.

« Il n’est pas exclu que l’on assiste à un retour du dossier éthiopien sur la table, avec une surévaluation des risques par l’armée soudanaise », explique Roland Marchal. « Pour avancer sur les questions sécuritaires internationales – Ethiopie, Libye, et Erythrée – le gouvernement doit jouer l’unité avec l’armée ».

 

Mehdi LAGHRARI

Soudan : les militaires responsables de violences meurtrières

Les manifestations de la veille avaient fait six morts dans la capitale. / Crédit : Pixabay.

L’ambassade des Etats-Unis à Khartoum fait porter au Conseil militaire la responsabilité des violences qui ont fait six morts lundi dans la capitale soudanaise. Cinq civils et un militaire ont été tués par des hommes armés non identifiés qui ont tiré sur les manifestants rassemblés devant le QG de l’armée. C’est la première fois depuis la destitution et l’arrestation par l’armée du président Omar el-Béchir le 11 avril qu’ont lieu des violences mortelles lors de manifestations.

Le Conseil militaire, qui a pris le pouvoir après la mise à l’écart de Omar el-Béchir, a attribué ces violences à des « éléments » cherchant à faire dérailler le processus politique avec les chefs de la contestation. La chancellerie américaine a exhorté le conseil et l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC) à ne pas laisser les violences peser sur les négociations sur la transition politique. « Nous encourageons le peuple soudanais à continuer d’exprimer son désir d’un Soudan pacifique et démocratique d’une manière non violente et à ne pas se laisser provoquer par les actions de ceux qui s’opposent au changement« , a-t-elle conclu.

Cécile Da Costa avec AFP

Soudan : six morts à Khartoum malgré la reprise des discussions

L’ex président soudanais Omar el-Béchir. / Crédit : Martin H., Wikipédia

Six personnes – un militaire et cinq manifestants – ont été tuées lundi 13 mai au soir à Khartoum, quelques heures après l’annonce d’un accord entre les représentants de la contestation populaire et les généraux au pouvoir concernant des structures de transition pour gouverner le Soudan. Les deux parties avaient repris lundi les discussions jugées cruciales pour l’avenir du pays, après trois décennies d’un pouvoir sans partage exercé par l’ancien président Omar el-Béchir. Plus tôt dans la journée, le procureur général soudanais avait annoncé l’inculpation d’Omar el-Béchir, destitué le 11 avril et actuellement emprisonné à Khartoum, pour « le meurtre de manifestants » pendant les protestations contre son régime.

Cécile Da Costa avec l’AFP

Soudan : reprise des discussions après la destitution du Président

L’ex président soudanais Omar el-Béchir / Crédit : Martin H. – Wikipédia

Le Conseil militaire au pouvoir au Soudan et les représentants des manifestants ont repris lundi les discussions sur le transfert du pouvoir à une autorité civile, exigé par la rue. Le président Omar el-Béchir a été destitué par l’armée le 11 avril dernier. Les contestataires, organisés en sit-in, demandent au Conseil militaire, qui dirige désormais le pays, de céder le pouvoir à une administration civile.