Uber, coworking : l’indépendance, c’est la liberté… ou la précarité

À Mutinerie, les freelances viennent travailler comme au bureau

Ils sont entrés dans la majorité avec la crise de 2008 et ont tourné le dos au salariat pour devenir leurs propres patrons. Entre rêves et désillusions, ces jeunes indépendants remettent en cause l’avenir de la société salariale. Assistons-nous à l’émergence d’une nouvelle culture économique ? Si les réponses sont disparates, elles sont révélatrices d’une mutation majeure dans notre rapport au travail.

Par Sonia Ye et Pierre Laurent

Contre la réforme du code du travail, dite loi El Khomri, une partie de la jeunesse manifeste son mécontentement. Sa crainte : assister au délitement du sacro-saint CDI, érigé en norme par ses ainés depuis les Trente Glorieuses. Face à cet avenir inquiétant, certains décident de reprendre leur destin en main. Ils ont moins de 30 ans et se mettent à leur compte. Ils sont développeurs web, chauffeurs de VTC, ou traducteurs. Photographes, réalisateurs ou architectes. Ils sont ou ont été indépendants. Mais s’ils sont de plus en plus nombreux à rompre avec le salariat, ils sont loin de représenter une nouvelle norme.

L’emploi non-salarié se développe depuis quinze ans,  mais ne représente que 11% de la population active. Un chiffre qui reste stable, et qui a même reculé en 2015,  malgré la création du statut d’autoentrepreneur en 2008, devenu microentrepreneur en janvier 2016. Des indépendants qui forment par ailleurs  un  groupe hétérogène: si certains sont leurs propres patrons par choix, d’autres le sont par nécessité. Sur les 550 000 créateurs d’entreprises recensés en 2014, un tiers étaient demandeurs d’emploi. Faute de mieux, la microentreprise leur permet de recréer une activité. Selon le juriste Jacques Le Goff, professeur de droit public à l’Université de Bretagne Occidentale, « Les motivations peuvent être positives ou négatives. » Il précise : « Lorsqu’on n’a plus de travail ou qu’on est au chômage, pourquoi ne pas tenter d’être microentrepreneur ? Par ailleurs, les motivations positives sont peut-être à chercher dans l’intensification du goût pour l’autonomie. » (Voir interview)

La plupart du temps, l’indépendance n’est pourtant pas une réponse à la précarité : un microentrepreneur gagne en moyenne 460 €. Ces travailleurs précaires illustrent la paupérisation de l’emploi en France. Selon une étude réalisée par l’Insee 81% des microentrepreneurs souhaitent “une convergence des protections sociales entre salariés et indépendants” comme l’accès au chômage ou la retraite dont ils ne peuvent bénéficier aujourd’hui.

les-freelances-aux-etats-unis

 

Un portrait bien sombre en comparaison à nos voisins outre atlantique. Les freelances y représentent 34% de la population active, loin de nos 11,5%. Selon une étude réalisée par Freelancers Union — communauté virtuelle de travailleurs indépendants américains — auprès de ses membres, 77% gagnent plus d’argent que lorsqu’ils étaient salariés.

 

L’émergence de nombreux sites web et d’applications pour téléphones ont profité à l’essor de ce phénomène. En quelques instants, professionnels et clients sont mis en relation. La société américaine de chauffeurs privés, Uber, qui concurrence les taxis grâce sa plateforme numérique, a même donné son nom au phénomène. La majorité des activités qui se développent dans l’indépendant sont des services liés au web  tandis que d’autres reculent, comme l’artisanat et le commerce. Et selon l’Insee, un tiers des autoentrepreneurs souhaitent travailler en groupe et rejoignent des espaces de travail partagé.

Le coworking : l’indépendance sans l’isolement

Casques sur les oreilles, des hommes et des femmes pianotent sur leurs ordinateurs dans un silence religieux. Sous une grande verrière, des tables de toutes les tailles sont disposées, quelques plantes et de la décoration habillent l’espace. On se croirait dans une bibliothèque. Ce lieu, appelé Mutinerie, est un espace de coworking situé dans le XIXe arrondissement de Paris.

 

Mutinerie n’est pas qu’un vaste bureau. Pour accéder à l’espace de travail, il faut passer par le bar, où les coworkers peuvent se retrouver pour manger, discuter ou boire un café. Assis devant deux ordinateurs égrénants des lignes de code, trois jeunes hommes échangent sur leurs travaux. L’un d’eux, Alexandre Bourlier, développe des sites internet et des applications pour smartphone. Il a 27 ans. Après une brève période de salariat, il s’est lancé en tant qu’indépendant : « En rentrant du Brésil où j’avais travaillé dans une start-up, on m’a proposé de faire des sites un peu par hasard comme je savais coder. J’ai alors compris que je pouvais gagner ma vie en faisant ça. » C’est par nécessité qu’il s’est lancé dans l’aventure de l’entrepreneuriat : « Au départ je pensais faire ça temporairement parce que j’avais du mal à m’insérer dans le marché du travail. Mais aujourd’hui, je ne troquerais ma place pour rien au monde ».

 


 Au départ je pensais faire ça temporairement parce que j’avais du mal à m’insérer dans le marché du travail. Mais aujourd’hui, je ne troquerais ma place pour rien au monde.


 

Aujourd’hui, Alexandre, gagne mieux ma vie en tant qu’indépendant. Plus libre de ses horaires et de ses mouvements, il travaille en réseau avec une trentaine d’indépendants. Dans le bar de Mutinerie, les deux autres personnes avec qui il s’évertuait à trouver une solution rangent leurs ordinateurs portables. D’un air bienveillant, Alexandre leur demande s’ils ont réussi à régler leur problème. « On verra ça demain ! » lui répondent-ils avec un grand sourire, avant de s’éclipser.

À Mutinerie, les travailleurs indépendants se retrouvent
À Mutinerie, les travailleurs indépendants se retrouvent

Plaisir de travailler et désir de liberté

Selon une étude réalisée par Hopwork — plateforme française d’accès aux services de plus de 20 000 freelances — la majorité des travailleurs sont satisfaits de leur situation, comme aux États-Unis où ils sont 53 millions de freelances. En France, 70 % d’entre eux ont fait le choix de devenir indépendant, et seuls 4 % souhaiteraient retrouver un emploi salarié. En outre, 65 % d’entre eux déclarent gagner autant ou plus qu’en étant sous contrat.

C’est le cas de Gaspar Matheron. À 25 ans, le jeune graphiste vidéo est un grand déçu du salariat. Embauché en CDI au terme de son alternance dans une grande boite de publicité, il y voit d’abord une chance. Mais au bout de six ans, sans augmentation de salaire, il décide de quitter son poste. « Je faisais du vidéoreportage en parallèle pour des boites de nuit en tant qu’autoentrepreneur, et ça marchait bien, se souvient-il, j’ai compris qu’à l’extérieur j’avais la possibilité de gagner plus d‘argent, alors je suis parti ». Aujourd’hui intermittent du spectacle, il n’échangerait sa situation pour rien au monde. « Si je ne m’épanouis plus dans une branche, je peux facilement me recycler et aller vers autre chose. Ce serait impossible en tant que salarié dans une entreprise ».

Gaspar Matheron sur un tournage dans le sud de la France © Zoé Schmidmaier
Gaspar Matheron sur un tournage dans le sud de la France © Zoé Schmidmaier

À la sortie de ses études de journalisme, Bastien Renouil 24 ans, a travaillé pendant un an dans une société de production basée à New Delhi. « Ça ne s’est pas très bien passé avec mes patrons alors je suis rentré en France », confie-t-il. Bastien souhaitait faire du reportage pour la télévision, à l’étranger : « Quand tu commences, c’est pas évident de se faire embaucher. Et puis pour se faire connaître, c’est mieux d’être freelance, ça te permet de toucher à tout, de frapper à toutes les portes. » Il a contacté Arte et France 5, pour qui il avait travaillé en Inde en se proposant d’être correspondant en Afrique de l’Est : quinze jours après, il débarquait au Kenya avec sa copine, elle aussi journaliste.

Malgré les standards de la profession qui exigent d’être payé à la pige, soit en salaire, il a préféré créer en parallèle un statut de microentrepreneur. « 80 % de ce qu’on gagne passe par ce biais. » Bastien et sa copine gagnent environ 2000 euros par mois, ce qu’ils considèrent comme suffisant pour vivre au Kenya. Mais il nuance « en tant que microentrepreneur, tu n’as pas de sécurité, tu as toujours cette peur de ne pas réussir à vendre un sujet ». S’il est aujourd’hui satisfait de sa situation parce qu’il peut choisir ses clients, il n’est pas certain de refuser un contrat salarié si l’occasion se présentait à l’avenir.

Tremplin vers la stabilité

Zoé Schmidmaier, 25 ans,  voit elle aussi sa situation de photographe indépendante comme une période de transition. « L’inconvénient du statut de microentrepreneur, c’est de ne plus avoir de salaire fixe ».

Mais pour l’heure, Zoé veut jouir pleinement de sa liberté. « Quand j’étais en CDD il y avait la pression de l’employeur au quotidien, confie-t-elle, aujourd’hui, la pression est différente, par exemple, lorsqu’un client réduit ses commandes, il faut en chercher un autre. Mais c’est le prix de la liberté ». L’année dernière, son contrat en CDD dans une entreprise française de médias et e-commerce devait se transformer en CDI. Mais elle décide d’y renoncer. « Photographe, c’est un métier qu’on choisit pour avoir une certaine liberté, explique-t-elle, et pas pour faire des horaires fixes de bureau ».

Zoé Schmidmaier, photographe indépendante
Zoé Schmidmaier, photographe indépendante

La perspective de trouver un contrat salarié n’est pas une fin non plus pour Éva Tanquerel, 25 ans. Traductrice freelance depuis un an et demi, elle a refusé, comme Zoé, un contrat salarié en CDI, une offre qui la contraignait à déménager. « Je ne veux vraiment pas vivre à Paris » explique-t-elle. Parce que la majorité des agences de traduction sont implantées en Île-de-France, elle n’a eu d’autre choix que de devenir microentrepreneure. Pourtant, si on lui offrait un contrat en Bretagne, là où elle vit, elle serait « très tentée parce que c’est très fatiguant d’être en indépendant ».


 Je ne sais pas trop combien de temps je vais continuer. Jusqu’à ce que mes nerfs lâchent, peut-être.


Cela ne fait que quelques mois qu’elle s’en sort réellement d’un point de vue financier, au prix d’un rythme de travail effréné. « Les weekends, en ce moment ça n’existe pas, plaisante-t-elle, et je passe beaucoup de soirées à travailler, sans pour autant être payée plus. Pour faire du chiffre, il faut beaucoup bosser ». Et comme de nombreux freelances, Éva travaille depuis chez elle. « C’est un avantage et un inconvénient à la fois, je n’ai pas de problèmes de relation avec les collègues puisque je n’en ai pas, mais parfois je me sens seule. » Elle s’est renseignée sur les espaces de coworking à Brest, mais « ça reste un peu cher » compte tenu de ses revenus. Avec une amie microentrepreneure, elles ont donc décidé de se faire leur petit espace de coworking à la maison : « Ça booste la productivité, et tu as quelqu’un avec qui discuter ».

Oscillant entre la satisfaction et la volonté de se réaliser dans un autre domaine qu’elle affectionne particulièrement, l’équitation, elle s’accommode aujourd’hui de la précarité de sa situation. « Je ne sais pas trop combien de temps je vais continuer. Jusqu’à ce que mes nerfs lâchent, peut-être », ironise Éva. La jeune fille profite de ses temps libres pour voyager. « c’est cette liberté-là qui fait que je continue. Même si je n’ai pas de congés payés ».

Désillusions et précarité

Pour Merrick, architecte de 29 ans le statut d’indépendant ne pouvait pas être une solution sur le long terme. Il a été microentrepreneur pour le cabinet qui l’emploie aujourd’hui en CDI. S’il admet avoir été bien traité par ses patrons, il n’hésite pas à dénoncer la précarité du statut. « J’aurai pu être viré du jour au lendemain, ne plus pouvoir payer mon loyer. Je n’avais aucune sécurité. »

Il roule à vive allure dans les rues de la capitale depuis quelques mois. Louis, 26 ans, livre des repas à la force de ses mollets pour la société Deliveroo. Il pédale 20 heures par semaine pour financer son projet d’agriculture urbaine. Si l’entreprise fait miroiter une certaine liberté et de beaux revenus, pour Louis, ce discours est un trompe-l’œil. « Je touche une dizaine d’euros de l’heure, c’est pas beaucoup plus qu’un SMIC » explique Louis, qui doit aussi déduire 25 % de ses revenus pour payer ses cotisations. Car pour travailler avec Deliveroo, il faut avoir le statut de microentrepreneur. « Officiellement, Deliveroo est mon client, mais dans la pratique, il y a un rapport de subordination, analyse Louis, c’est elle qui envoie les factures, je ne peux en aucun cas refuser de commande, et si je veux changer de créneau horaire ou être augmenté, je dois négocier».


Si je me blesse ou si on me vole mon vélo, tout s’arrête. Des mutuelles existent bien mais personne n’y cotise parce qu’on est tous jeunes et on se dit qu’on est invincibles


Louis, 26 ans, livreur chez Deliveroo
Louis, 26 ans, livreur chez Deliveroo

Grâce à ce système, Deliveroo bénéficie d’un réservoir de travailleurs non-salariés sans verser aucune charge patronale. Louis en est conscient et pointe du doigt une forme de salariat caché. Selon Jacques Le Goff, ce phénomène révêle un brouillage des frontières : « On peut être autonome dans le cadre d’un travail indépendant, à l’inverse on peut être très dépendant dans un cadre indépendant ». Par ailleurs, Louis dénonce l’absence de droits pour les coursiers : « Le système Deliveroo est fait pour qu’on ne puisse pas se regrouper entre livreurs, sans doute pour éviter de potentielles revendications ». Sans droit au chômage et bénéficiant d’une protection sociale quasi inexistante, il craint l’accident. « Si je me blesse ou si on me vole mon vélo, tout s’arrête » explique-t-il. Des mutuelles existent bien mais « personne n’y cotise parce qu’on est tous jeunes et on se dit qu’on est invincibles », termine-t-il.

Salah se sait vulnérable. Lui qui rêve de revenus fixes et d’être propriétaire, il est inquiet pour son avenir qu’il croit de plus en plus incertain. Un désenchantement qui le pousse à prendre des risques. Il jongle entre deux métiers, tantôt dans une entreprise de nettoyage pour particuliers, tantôt comme chauffeur Uber pour arrondir les fins de mois. Pour lui aussi, le statut de microentrepreneur est synonyme de salariat déguisé : Uber est son seul « client ». Pour survivre, il s’arrange avec le fisc. « Ce n’est pas un choix de carrière. Mon but c’est de faire du black, confie-t-il, si tu déclares, il ne te reste plus rien car Uber retient 20 % sur tes revenus de la semaine, sans parler des cotisations ». Il aurait préféré un emploi stable : « Si on me proposait un CDI, j’accepterais sans condition ». Selon l’économiste Olivier Charbonnier, c’est bien le signe que le salariat n’est pas prêt de disparaître « Je ne pense pas qu’il y ait une fin du salariat mais plutôt une contraction du modèle salarial. De nouvelles formes de contractualisation se développent mais il reste à inventer des modèles de régulation publique un peu plus ambitieux que ce que propose la loi El Khomri ».

Continuer la lecture de « Uber, coworking : l’indépendance, c’est la liberté… ou la précarité »

Pour trouver du travail, mieux vaut chercher en centre-ville qu’en périphérie

Les zones où l’on cherche du travail ne sont pas toujours celles où l’on en propose le plus. C’est la conclusion d’une étude publiée par le think tank Terra Nova ce jeudi 11 février. Conséquence de la métropolisation de l’économie, la production de richesse s’est concentrée, entraînant de fortes disparités sur le territoire en matière d’offres d’emploi. Et les zones rurales ne sont pas les seules à en pâtir. Même au sein des métropoles, les écarts sont élevés entre centre-ville et aire urbaine.

Les offres d'emploi en centre-ville sont plus nombreuses et de meilleure qualité. (©Flickr Jean-Louis Zimmermann)
Les offres d’emploi en centre-ville sont plus nombreuses et de meilleure qualité. (©Flickr
Jean-Louis Zimmermann)

Ils se sont appuyés sur 6 000 annonces collectées dans les 15 principales agglomérations françaises. Le think tank Terra Nova s’est associé à l’entreprise spécialisée dans la recherche d’emplois en ligne Jobijoba pour analyser les offres d’emploi sur le territoire français. Verdict : au sein des métropoles, le centre-ville est nettement favorisé.

  • Il y a plus d’offres en centre-ville alors que la population y décroît

Selon les agglomérations, 50 à 60% des offres d’emploi se trouvent en centre-ville, alors que seulement un quart de la population y habite. Une concentration qui s’oppose à la périurbanisation de la société : depuis quelques années, la population s’éloigne du centre pour s’installer en banlieue. Aujourd’hui, les territoires attirant le plus la population sont les couronnes périurbaines. Par conséquent, le trajet moyen entre le domicile et le travail est de plus en plus long. Cette conclusion était l’une des hypothèses de départ de l’étude, mais Thomas Allaire, PDG de Jobijoba, ne s’attendait pas à de telles proportions : « On se doutait que ce chiffre serait élevé, mais pas au point de représenter 50 à 60% des offres d’emploi », a-t-il confié à France Inter.

  • Des emplois plus stables et mieux rémunérés

D’un point de vue qualitatif, les centres-villes sont également privilégiés. La part des emplois en CDI y est plus élevée que dans le reste de l’agglomération. Ainsi, sur la moyenne des 15 zones urbaines étudiées, les offres d’emploi sont des CDI une fois sur deux dans le centre contre deux fois sur cinq en banlieue. De même, le salaire moyen annuel brut y est supérieur, avec un écart moyen de 2 400 euros.

  • Des secteurs d’emploi différents

Cette différence en terme de type de contrat et de rémunération  provient principalement du fait que les principaux secteurs d’activité n’y sont pas les mêmes. En centre-ville, on note une forte présence des activités tertiaires avancées, de l’économie de la connaissance et de l’information ainsi que des fonctions sièges et support des entreprises. En banlieue, les secteurs comme l’industrie sont plus représentés, ainsi que l’économie résidentielle qui comprend notamment les services à la personne.

Laura Daniel

« Le Cluster Paris-Saclay, un potentiel fantastique »

Le « cluster » Paris-Saclay, géré depuis la loi de juin 2010 par l’établissement Public Paris Saclay (EPPS), regroupe un pôle universitaire en mutation et en plein développement, ainsi que des entreprises de pointe dans des secteurs variés comme la pharmaceutique, l’automobile ou l’aérospatiale. Sans le Grand Paris, et le développement de nouvelles infrastructures de transport permettant de désenclaver le lieu, ce projet vieux de plusieurs décennies aurait pu rester un rêve inachevé.

Tout existe pour que le projet décolle. Il ne manque plus que l’intégration de ce territoire à Paris par un réseau de transport adéquat. Patrick Cheene, le directeur du développement économique de l’EPPS est enthousiaste mais réaliste. « Les entreprises ne viendront pas s’installer si le lieu est situé à 1h30 du centre de Paris en heure de pointe. Avec la ligne 18 du métro qui sera opérationnelle à l’horizon 2023, l’intégration sera réellement effective, et ce pôle de recherche aura les moyens de devenir un véritable MIT (Massachusetts Institute of Technology) à la française. ». Et pour Patrick Cheene, c’est bien là l’apport principal du projet du Grand Paris, dont le développement des transports est géré par la Société du Grand Paris.

Le projet du cluster Paris-Saclay est défini comme une opération d’intérêt national (OIN).
Avec la loi de juin 2010 créant l’établissement public Paris-Saclay, l’Etat souhaitait offrir à ce pole technologique d’Île-de-France un nouvel élan.
Situé à une dizaine de kilomètres du centre de la capitale, le plateau de Saclay, qui couvre un territoire à cheval entre les Yvelines et l’Essonne (voir infographie), bénéficie à partir de 2009 du plan campus qui vise à moderniser les structures universitaires afin de les rendre attractives à travers le monde. L’idée de faire de cette place forte du monde universitaire français, un véritable pôle d’attractivité pour les investissement français et internationaux a donc fait son chemin.

Infographie du Cluster « Paris-Saclay »

Patrick Cheene, a travaillé plus de 15 ans aux Etats-Unis sur les campus du MIT à Boston et de la Silicon Valley en Californie. « Ce qui fait la différence entre ces centres universitaires et les autres à travers le monde, c’est l’émulation permanente qui existe entre les étudiants et les startups les plus puissantes de leurs secteurs. C’est pour tenter de faire la même chose ici que je suis venu ! »
« Le potentiel du projet est fabuleux. » C’est avec un réel enthousiasme que Patrick Cheene évoque ce sujet. Le directeur du développement économique de l’EPPS a comme mission de développer l’assise économique du cluster. « Il existe déjà des communautés sectorielles sur l’ensemble du territoire. Ce qu’il faut, c’est renforcer celles qui existent et en attirer d’autres. »

« Sans le Starbuck local, Google n’aurait peut être jamais existé »

Comme dans la Silicon Valley, les entreprises présentes sur le territoire Paris-Saclay adoptent depuis deux ans le label « Paris-Saclay ». « Une preuve que tout le monde croit au développement du lieu. » selon Patrick Cheene. Des entreprises comme Sanofi, Air Liquide, ou Alcatel ont été les pionnières du lieu et toutes ont labellisé leurs centres locaux « Paris-Saclay ». La proximité avec le campus universitaire qui est en pleine mutation et comportera bientôt 19 écoles et universités de pointe offre un vivier exceptionnel d’ingénieurs, d’informaticiens ainsi que de chercheurs qualifiés et motivés.
Le symbole de cette émulation productive que cherche à créer Patrick Cheene est probablement le Proto 204 « Un lieu neutre ou les acteurs du cluster, étudiants, chercheurs ou professionnels, se rencontrent. Il ne faut pas sous estimer ces lieux de rencontre. En Californie par exemple, sans le Starbuck local, Google n’aurait peut être jamais existé.

Nicolas HORLAIT  et Gaspard WALLUT

Voir Aussi :

http://celsalab.fr/?p=5090

http://celsalab.fr/?p=5053

Le Grand Paris est parti pour changer la vie des Franciliens

Paris est la quatrième ville la plus chère au monde en terme d’immobilier. Beaucoup n’ont pas ou plus les moyens de s’y loger. Ils doivent partir en périphérie de la capitale en contrepartie de trajets allongés et difficiles pour le moindre déplacement. Aujourd’hui, les Franciliens ont besoin d’une heure et vingt minutes aller-retour en moyenne pour se rendre sur leurs lieux de travail contre dix minutes il y a soixante ans. Les chantiers du Grand Paris en matière de transport et d’immobilier ont pour but de changer leur quotidien.

Les dates clés de la création du Grand Paris

Né en janvier 2012, le projet Grand Paris Express a pour objectif de rendre aux habitants d’Île-de-France un temps de trajet lieu de vie – lieu de travail raisonnable.

De plus, l’adoption du projet Grand Paris en juin 2010 par le Parlement a entériné un objectif de construction de 70 000 nouveaux logements par an sur vingt-cinq années.

L’objectif combiné de ces deux mesures est de faire tomber les barrières séparant Paris de sa banlieue. Avec plus de 200 kilomètres de rails supplémentaires, la construction de soixante-douze gares et l’ouverture de quatre nouvelles lignes de métro, le Grand Paris va améliorer de façon significative le quotidien des Franciliens. A l’horizon 2030, 90% d’entre eux habiteront à moins de deux kilomètres d’une gare.

Un réseau repensé et modernisé

Dans un premier temps, la ligne 14 sera prolongée. Reliant aujourd’hui Saint-Lazare à Olympiades, elle permettra à l’horizon 2024 de relier le pôle d’affaires de Saint-Denis Pleyel au nord à l’aéroport d’Orly au sud, et ce en moins de vingt minutes. Aujourd’hui un tel trajet nécessite d’emprunter deux métros et un bus pour une durée totale d’une heure et vingt minutes.

La ligne violette, déjà 100% automatique, sera aussi modernisée : de nouvelles rames de huit voitures contre six aujourd’hui verront le jour. La capacité maximale progressera de 30 000 voyageurs par heure à 40 000, les temps d’attente entre chaque rame ont par ailleurs déjà diminué de dix secondes en moyenne.

La RATP souhaite faire de la ligne 14 l’épine dorsale de son nouveau réseau et ainsi désengorger le réseau existant, avec une mobilisation accrue pour la ligne 13. Cette dernière compte en moyenne 4,5 personnes par mètre carré soit une surcharge de 116% par rapport à la norme. De surcroît c’est l’une des lignes que les usagers aiment le moins. La cause de cette surcharge ? 10% du réseau RATP reçoit 40% du trafic ferroviaire francilien.

L’augmentation de 21% du trafic ferroviaire en dix ans n’a rien arrangé à ce déséquilibre. Il était devenu indispensable à la RATP de repenser son réseau. C’est pourquoi elle ouvrira quatre nouvelles lignes de métro d’ici à 2030 et sera au cœur du développement de nouveaux pôles. Ce projet est soutenu par la Cour des comptes qui a conclu le 8 avril 2015 à la nécessité de bâtir des villes aux portes de la métropole.

Ainsi, les quatre nouvelles lignes seront toutes reliées à la station Saint-Denis Pleyel qui a vocation à devenir un véritable pôle d’influence du Grand Paris. Il s’agit déjà d’un vivier d’entreprises intéressant. Selon l’INSEE, le taux d’emploi est de quatre points soit un habitant pour quatre emplois. D’autres centres et pôles économiques profiteront du prolongement du réseau RATP comme par exemple le cluster technologique Paris-Saclay (lire notre article « Le cluster Paris-Saclay, un potentiel fantastique »).

La ligne 15 sera la première nouvelle ligne en service. Elle desservira 34 stations autour de Paris en réalisant un tour complet de la capitale. Les habitants des départements franciliens n’auront plus obligatoirement à passer par Paris dans leurs trajets banlieue – banlieue. C’est un premier pas vers le développement de la périphérie.

INFOGRAPHIE TEMPS DE TRAJET

Les lignes 16, 17 et 18 ont pour rôle de désengorger le RER en reliant des villes de grande banlieue comme Le Mesnil-Amelot ou Orsay. Grâce à elles il sera possible de relier les aéroports d’Orly et de Roissy en une trentaine de minutes, contre plus d’une heure aujourd’hui.

Guillaume Fis, 25 ans, est impatient à l’idée de réduire son temps de trajet par trois : « je vis à Meudon et je travaille à la Plaine-Saint-Denis. Je mets 1H30 chaque jour pour aller au travail et 1H30 pour en revenir. Avec l’Arc Express je mettrai seulement 30 minutes ! » Quant à elle, Marion Cieutat est étudiante et accomplit chaque jour un périple similaire pour se rendre sur son lieu d’études : « Au mieux je mets 35 minutes de Mantes-la-Ville à Saint-Lazare en transilien puis 20 minutes en métro. Au pire c’est 1H10 de transilien plus 20 minutes de métro ».

« Nous allons vers un Paris 2XL avec le doublement des infrastructures ferroviaires, retient le secrétaire national PS au travail François Kalfon. Il sera bientôt possible d’aller de la Seine-et-Marne au fort d’Issy-les-Moulineaux en 20 minutes grâce au métro. C’est aujourd’hui infaisable en voiture, même à minuit. »

Le réseau RATP s’améliorera aussi en confort puisque les usagers pourront bénéficier d’internet dans les rames avec un réseau 5G, soit un débit jusqu’à trente fois supérieur à celui de la 4G.

Le grand pari du logement

On retrouve également de grands chantiers pour étendre l’offre immobilière en banlieue. La loi promulguant le Grand Paris prévoit la construction de soixante-dix mille nouveaux logements par an jusqu’en 2025. La construction en périphérie va dans le sens de l’agrandissement du réseau de la RATP : le but est de désenclaver la banlieue pour l’intégrer dans la métropole que doit constituer le Grand Paris. La chute des frontières entre la capitale et sa périphérie offre à l’agglomération douze millions d’habitants et un tiers du produit intérieur brut français.

Aujourd’hui la région ne parvient pas à respecter le cap fixé par la loi Grand Paris du 20 mai 2010, elle est à peine à quarante mille nouvelles constructions par an. La faute à certains élus qui refusent la construction de logements sociaux dans leurs communes. Le problème devrait cependant rapidement trouver une réponse : l’État réfléchi actuellement à utiliser le processus des opérations d’intérêt national (OIN) dans les zones qui “bloquent”, un cadre juridique qui permet de faire construire dans une commune sans avoir besoin de l’approbation du maire.

Le gouvernement est légitime à agir. Bien que le projet soit géographiquement local il aura un rayonnement sur tout le territoire national, voire même sur le territoire international. D’autant que selon le gouvernement chaque logement construit représente 1,87 emploi durable.

Les travaux du Grand Paris induisent la création d’un certain nombre d’emplois dès aujourd’hui. « Ce projet crée 18 000 emplois directs et 55 000 emplois induits : c’est une véritable opportunité, retient François Kalfon. Le Grand Paris peut devenir un bon démonstrateur de l’effet de levier de l’investissement public. Ca peut devenir un laboratoire de bonnes pratiques. »

En charge de rencontrer les maîtres d’ouvrages, il veut garantir un quart des emplois directs créés aux jeunes issus des zones urbaines sensibles. Un objectif rempli selon lui. Les entrepreneurs « s’insèrent dans le tissu local et recrutent sur place. Cela permet une meilleure insertion des jeunes éloignés de l’emploi, d’après François Kalfon. Les entrepreneurs les recrutent, les forment et les accompagnent vers l’emploi durable. »

Une fois dans l’emploi, ces jeunes verront différents pôles d’habitations et d’emplois se rapprocher d’eux. Un pas de plus dans le désenclavement des banlieues.

Il faut aussi construire les soixante-douze nouvelles gares, et tout ce qui va autour d’elle : commerces, restaurants, services à la personne… Le Grand Paris va bouleverser le quotidien des Franciliens en les rapprochant inévitablement d’un centre d’influence tout en créant des emplois quotidiennement au fil des chantiers.

C’est aussi un projet social qui vise à mettre fin aux inégalités d’accès à l’emploi entre habitants du centre et habitants de la périphérie. D’autant que les établissements publics fonciers (EPF), qui décident de la construction des logements sociaux, devraient fusionner en un EPF unique pour la région. La ministre du logement Sylvia Pinel a annoncé cette mesure pour la fin de l’année 2015. Pour cette dernière c’est « la première pierre du Grand Paris du logement ». C’est en tout cas un moyen de coordonner l’action de l’État en Île-de-France pour passer outre la guerre que se livrent les élus à ce sujet (lire notre article « Le logement au centre d’un clivage politique insoupçonné »).

L’agrandissement du parc immobilier accompagné par une meilleure desserte de la périphérie devrait par ailleurs uniformiser les prix sur le Grand Paris. Aujourd’hui le prix du mètre carré dans Paris même approche les 8 000€ de moyenne en raison de l’offre limitée.

La concurrence pour se loger dans le centre sera moindre avec les opportunités nouvelles offertes par la périphérie : la répartition équilibrée de l’offre de logement aura pour conséquence la diminution générale des coûts de l’immobilier. Un plus non négligeable pour les Franciliens qui doivent actuellement se loger de plus en plus loin de leurs lieux de travail.

On voit aujourd’hui apparaître sur les sites d’agence immobilière de grands projets de construction avec la mention : “desservie par le nouveau métro” explique François Kalfon. Un signe de l’efficacité de l’élargissement de l’offre de transport sur l’offre de logement. Les deux sont intimement liés et entraînent avec eux bien d’autres conséquences positives pour le rayonnement du Grand Paris.

Selon la directrice commercial de l’agence Century 21 Wilson à Saint-Denis Mme Rosard : « Nous développons pour les biens du quartier une argumentation prenant en compte les futures lignes de métro du Grand Paris. Il y a un impact direct sur les ventes. C’est un argument important pour les investisseurs à long terme. » Au contraire, l’agence Titom Transaction située rue Carnot à Saint-Denis constate que : « la préoccupation première est la sécurité. Les transports du Grand Paris ne rentrent pas encore dans l’argumentaire de vente. »

L’écologie au cœur du projet

Là aussi on touche un point qui concerne directement le quotidien des Franciliens. Avec les récents pics de pollution, on a pu observer que le problème ne se réglerait pas en activant la circulation alternée une fois de temps en temps. Il fallait bien un projet pensé sur le long terme.

Avec une grille de transports en commun agrandie ainsi qu’une offre immobilière mieux développée, les temps de trajet de l’extrême majorité des Franciliens diminueront à l’horizon 2030. Une nouvelle frange de la population d’Île-de-France, aujourd’hui habituée à prendre la voiture pour le moindre déplacement, pourrait alors choisir de changer son mode de déplacement pour le métro.

D’autant que les transports en commun pourront recevoir beaucoup plus d’usagers qu’aujourd’hui, laissant ainsi la route à une minorité. Les émissions de CO2 de la région devraient alors diminuer. Lorsque l’on voit l’effet d’une mesure ponctuelle, comme l’est la circulation alternée, sur la qualité de l’air (diminution de la présence dans l’air de particules fines de 6% en un jour d’après l’agence Airparif), on peut imaginer l’influence de mesures réfléchies et pérennes. La ministre de l’écologie Ségolène Royal a elle-même insisté fin mars sur la « nécessité de trouver des réponses globales sur la durée contre la pollution ».

La maire de Paris Anne Hidalgo a elle aussi insisté sur la nécessité de changer les choses car la Ville organise de grands événements sportifs comme par exemple le marathon ce dimanche 12 avril. La France organise aussi le championnat d’Europe de football en 2016 avec une part importante de rencontres jouées au Stade de France.

La métropole a également les yeux rivés sur les Jeux Olympiques 2024 alors il ferait tâche d’apparaître comme une ville polluée couverte par un nuage gris menaçant. L’organisation des JO est un projet intéressant en ce que les villages olympiques pourraient être recyclés en parcs immobiliers de grande taille. Par ailleurs la modernisation et la création de nouvelles infrastructures sportives serviront d’élan à la construction des pôles aux portes du centre “historique”.

Le projet de candidature à l’exposition universelle 2025 fait aussi partie de ces projets qui ont vocation à « fédérer les énergies du Grand Paris » selon les termes de Manuel Valls. Le premier ministre a par ailleurs déclaré fin 2014 qu’il voyait dans cette candidature « une magnifique opportunité pour l’image dans le monde du Grand Paris et de la France ».

Le Grand Paris est un ensemble de mesures destinées à rendre la métropole plus attractive. Avec plus de moyens de transport, plus de logements et la création de nouveaux pôles d’influence hors de la capitale, l’habitat des Franciliens sera mécaniquement rapproché de leur lieu de travail. Un impact positif sur leur quotidien qu’ils verront se matérialiser petit à petit d’aujourd’hui à l’horizon 2030. En attendant, les ateliers du Grand Paris de l’aménagement et du logement se tiendront mi-avril. Ils tiendront informer les élus franciliens des sites qui ont été retenus pour accueillir de grandes opérations immobilières, accompagnées par l’arrivée des gares nouvelles du Grand Paris.

 

Nicolas HORLAIT et Gaspard WALLUT

Voir Aussi :

http://celsalab.fr/?p=5090

http://celsalab.fr/?p=5074