Les Scop, un autre modèle de salariat

Entre 2022 et 2025, le nombre de sociétés coopératives en France a augmenté de 4 %. Plus de 60 000 salariés ont déjà rejoint ce type d’entreprise. Démocratie interne, salaires fixes et un travail qui a du sens : les Scop proposent une alternative crédible au modèle salarial établi.

Quand on rentre dans cette boutique, on oublie presque que Frange Radicale est bel et bien un salon de coiffure et non un café. Implanté au sud du 19ᵉ arrondissement de Paris, Frange Radicale a pris le contre-pied des salons de coiffure classiques. Ici, pas de madame monsieur, les clients et salariés sont au même niveau, “ils accrochent eux-mêmes leur manteau”, plaisante Pierre, 36 ans et cofondateur du salon. Cofondateur oui, puisque le salon a été créé par trois amis qui voulaient un autre modèle d’entrepreneuriat et qui se sont donc tournés vers la Scop (société coopérative et participative). Concrètement, les salariés ont la propriété de leur entreprise. Pour devenir associé, un salarié doit acheter une part de l’entreprise ou reverser une partie de son salaire à l’entreprise chaque mois. Toutes les décisions sont collectives. Peu importe son poste, chacun possède une voix.

Anouck, Mohamed et Pierre sont coiffeurs sociétaires du salon Frange Radicale. Photo : Simon Briand

À Frange Radicale, l’objectif était de montrer qu’une autre voie est possible : “Ce qui nous intéressait, c’était de repenser comment on travaille dans la coiffure parce que c’est un milieu qui est très compétitif. On voulait que ce soit un peu plus collectif”, analyse Anouck, 37 ans, cofondatrice du salon. Cette volonté d’une gestion plus démocratique est à la base de nombreux projets de Scop. Maxime Quijoux, sociologue et chargé de recherche au CNRS, a beaucoup travaillé sur la question et confirme une hausse : “c’est une très belle progression, même si on part de très bas”.

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Roselyne Garnier est directrice des établissements d’Ille-et-Vilaine de CLPS L’enjeu compétences, un organisme de formation pour adultes. La bretonne faisait partie des acteurs principaux ayant soutenu le passage de l’entreprise en Scop en 2015, alors qu’elle était auparavant une association loi 1901. “Les motivations c’était, pour moi, de partager les décisions. De faire vivre le projet de l’entreprise et de représenter le terrain”, explique-t-elle.

Cette démarche se traduit par des changements très  concrets : les salariés associés élisent un conseil d’administration et ce dernier décide des grandes orientations de l’entreprise. Mais ce partage des responsabilités ne se résume pas à cela, selon Maxime Quijoux. Le chercheur précise que la démocratie est “moins dans la rotation des mandats ou dans la fréquence des réunions, mais plus dans des phénomènes de transparence et de communication », note-t-il. “Quand vous êtes une grande Scop, vous ne pouvez pas avoir ce mode de fonctionnement participatif. Donc, elles essayent au maximum de trouver des modalités d’information et de transparence.”

Dans le cas de CLPS L’enjeu compétences, avec ses  440 collaborateurs répartis dans 20 centres de formation, la démocratie directe est difficile à mettre en place. La Scop recherche donc surtout une plus grande transparence. “Les coopérateurs ont accès aux données. Il y a beaucoup de communications autour de la situation financière, des choix, du pourquoi est-ce que le conseil d’administration a voté ça”, confirme Roselyne Garnier.

“Il y a des gens qui s’engueulent”

Démocratie oui, mais elle n’est jamais parfaite. Chez Alternatives Économiques, média constitué en Scop en 1980, le fonctionnement est “horizontal et transparent” selon Sandrine Foulon, rédactrice en chef du site internet. Chacun a la même voix. Malgré tout, “il y a des gens qui s’engueulent, on n’est pas d’accord sur tout. C’est une aventure humaine”, raconte la chroniqueuse de “Ma vie au boulot”, sur France Inter.

Institution du quartier historique de la butte aux cailles, le restaurant Le Temps des cerises s’est constitué en Scop il y a 50 ans. Guy Courtois, ancien gérant, insiste aussi sur cette difficulté. Il va même plus loin en désignant l’absence d’un patron et donc d’un responsable à blâmer comme une vraie limite : “c’est très compliqué de jeter la pierre sur quelqu’un, il peut y avoir des groupes qui se forment”.

Guy Courtois est arrivé au Temps des cerises à 21 ans. Il en a été le gérant avant de passer le relais à son fils. Photo : Manon Latour

Si tous les salariés sont impliqués dans la gestion de l’entreprise, tous n’ont pas les mêmes compétences. Cela peut être source de déséquilibres et de désaccords. Malgré un certain partage des tâches, Roselyne Garnier reconnaît que “parfois il y a des personnes qui peuvent avoir différents niveaux de maturité et de maîtrise”, et que donc les salariés doivent se former à ces tâches nouvelles, en supplément de leur métier. Un investissement lourd, mais qui est “choisi et réparti collectivement” pour Pierre de chez Frange Radicale.

Avant de pouvoir participer, il faut devenir sociétaire. Ce qui n’est pas chose aisée. Il faut investir du capital, souvent via un prélèvement sur son salaire, tous les mois, qui va dans les fonds de l’entreprise. Des Scop comme Alternatives Économiques obligent ses salariés à devenir sociétaires au bout d’un an de CDI. Mais d’autres comme CLPS L’enjeu compétences, n’obligent pas leurs  salariés à le devenir et donc c’est au bon vouloir de chacun. De fait, seul un tiers des salariés de la Scop sont sociétaires. Dans le contexte économique actuel, un jeune salarié n’a pas forcément les moyens de renoncer à une partie de son salaire pour devenir sociétaire. Dès lors, il n’aura aucun rôle décisionnaire dans la vie de l’entreprise. Roseline Garnier, élue au conseil d’administration pendant six ans, reconnaît que cela pourrait poser problème à l’avenir: “On commence à s’interroger sur ce sujet, on y est attentif.” Elle tire même la sonnette d’alarme, car le nombre de sociétaires se réduit chaque année : “il y a plus de sorties que d’entrées.”

Un modèle équitable mais limité

Le modèle  comporte  un vrai avantage économique. Les salaires sont plus équitables. C’est en tout cas la volonté d’Anouck de chez Frange Radicale. Le salon propose une autre forme de paye dans un monde de la coiffure où les travailleurs sont payés au client. Ici, “on touche la même chose”, insiste-t-elle. La cofondatrice continue : “On a le même taux horaire pour tout le monde et on répartit équitablement les bénéfices en fin d’année, avec un petit ratio à l’ancienneté.” Chez Alternatives Économiques, même son de cloche. Sandrine Foulon assure que l’écart entre le plus petit et le plus gros salaire “est très faible”. Dans l’entreprise, personne ne gagne plus de trois fois le salaire minimum.

Source : CGSCOP 2025

Constituer une Scop permet d’avoir des salaires plus justes mais pas forcément plus élevés. Et c’est assumé. Chez Frange Radicale, le projet annonçait la couleur : “Ce n’est pas comme ça qu’on allait s’enrichir. Sinon, c’était vraiment un mauvais calcul”. Eva, jeune journaliste à Alternative Économique, accepte aussi ce modèle : “On est quand même contraint par le fait qu’on ne gagne pas suffisamment d’argent, même si on n’en perd pas trop” constate la journaliste passée par Libération. Les Scop ont beau proposer un autre modèle, elles restent implantées dans un système capitaliste. Vincente est salarié sociétaire au sein de la Biocoop. Pour lui, “l’entreprise, même si c’est une Scop, doit faire des bénéfices”. Il continue : “C’est gratifiant à la fin de l’année de savoir qu’on aura de l’argent  à se partager. C’est peut-être un peu capitaliste, mais c’est comme tout”, conclut-il.

À l’été 2024, alors que Duralex traverse une crise sans précédent, l’entreprise est sauvée par ses salariés en passant en Scop. Malgré ce sauvetage, l’entreprise retourne dans ses travers et demande même son placement en redressement judiciaire. Denis Gravouil, secrétaire confédéral de la CGT, va plus loin. Dans une économie en crise et plus particulièrement un secteur industriel en difficulté, la Scop peut être “une des solutions au déclin de l’industrie française” assure le chef opérateur. Seul problème : “les investissements nécessaires sont très lourds à assumer pour les salariés seuls”.

Le modèle semble pourtant tenir la route : 5 ans après leur création, 79 % des Scop sont encore en activité. C’est 69 % pour l’ensemble des entreprises françaises. Mais une scop reste fragile en cas de période difficile. Sandrine Foulon le dit : “il n’y a aucun gros actionnaire qui va venir nous renflouer et mettre des millions” avertit-elle. Quand des problèmes économiques surviennent, ce sont donc les salariés eux-mêmes qui se serrent la ceinture. Comme lorsqu’en 2014, les salariés du média ont dû voter une augmentation du prélèvement sur leur salaire. La Scop n’est pas en dehors de l’économie de marché. Camille Ternier, post-doctorante au sein de la chaire Espace de l’ENS et autrice d’une thèse autour des Scop, a pu l’observer. Dans une entreprise qu’elle étudiait, la direction a été contrainte de licencier deux salariés face à de graves problèmes économiques.

“On a revalorisé notre métier”

Imparfait, ce mode d’organisation a surtout une vertu: il permet à chacun de donner davantage de sens à son  travail.  Pour le sociologue Maxime Quijoux : « Les gens cherchent un modèle où ils pourront se sentir à la fois plus reconnus, et plus inclus dans la gestion de l’entreprise ». Pour Alice, 26 ans, salariée à Biocoop République depuis le mois d’octobre 2025, rejoindre une Scop lui a permis de trouver un meilleur équilibre. Après la fin de ses études et une pause professionnelle, Alice recherchait un emploi en lien avec ses valeurs et « qui n’ait pas d’impact négatif sur le monde, sur les autres et sur moi-même. ». Elle découvre ce modèle lors de sa prise de poste. Responsable du rayon vrac, elle a la sensation que cette organisation lui donne « plus de responsabilités et donc un sentiment d’avoir plus de liberté dans le magasin ». Ce job est alimentaire . Mais ce modèle lui a permis de trouver sa place : « L’état d’esprit est très différent de ce que j’ai pu connaître, je ne suis pas sociétaire mais j’ai quand même la sensation d’être chez moi ».

Alice est arrivée à la Biocoop en octobre seulement. Le modèle de Scop lui à tout de suite plu. Photo : Manon Latour

Le modèle permet aussi à certains travailleurs d’adapter leur organisation afin de réduire la pénibilité. Dans cette Biocoop, créée en 2014, les salariés se succèdent sur les tâches répétitives : « Avec mes collègues, on tourne toutes les deux heures au niveau des caisses, c’est une vraie reconnaissance sociale », témoigne Alice.

Pour Anouck et Pierre, salariés sociétaires de Frange radicale, cette  liberté d’organisation  est aussi un levier contre la souffrance au travail. Anouck confie : « Dans un salon classique, les cadences sont infernales, tu as mal partout, tu travailles au bon vouloir de ton patron sous une pression constante ». Ce nouveau cadre lui a permis de réapprendre à aimer son métier et de comprendre qu’il est « possible de fonctionner différemment », alors qu’elle était prête à arrêter la coiffure. Son collègue Pierre ajoute : « On a vraiment l’impression d’avoir  créé une entreprise qui nous ressemble, c’est une grande fierté. ». Les deux amis regrettent que leur métier souffre d’une forme de « mépris social » et se réjouissent de pouvoir changer l’image des coiffeurs en devenant leurs propres patrons. Anouck glisse : « Maintenant, on assume le mot coiffeur. On a revalorisé notre métier et ce n’est pas seulement une question d’argent ».

Après une reconversion professionnelle à ses 24 ans, Pierre est devenu coiffeur. Photo : Simon Briand

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Pour autant, la chercheuse Camille Ternier, assure que le management dans les Scop n’est pas à l’abri de dérives. « Les Scop ont toujours été assez sensibles aux tendances managériales. Dans les années 1970, des techniques tayloristes ont été expérimentées par Mondragon, une des plus anciennes coopératives. Elles ont causé énormément d’arrêts de travail. Cela existe toujours sous différentes formes  aujourd’hui ». 

Loin de l’autogestion qu’on imagine, dans la plupart des Scop, les gérants restent des figures d’autorité. Comme le rapporte Alice : « il y a un écart entre la théorie et la pratique. La Scop ne répond pas à tous les problèmes du travail capitaliste. On reste tous à 35 h, voire plus, pour pouvoir subvenir à nos besoins et le responsable du magasin a quand même le dernier mot ». Néanmoins, elle considère qu’il s’agit “du moins pire des systèmes”. Camille Ternier avance le fait que le bénéfice pour le salarié au sein d’une Scop n’est “pas tant d’être propriétaire d’une part sociale, mais la structure de pouvoir” qui permet de révoquer le gérant, offrant ainsi une véritable indépendance aux travailleurs, même si la démocratie au sein des Scop reste un idéal à atteindre.

Rédactrice en cheffe du web d’Alternatives Économiques, Sandrine Foulon est sociétaire depuis plus de 10 ans. Photo : Simon Briand

Il s’avère que dans certains secteurs, notamment la presse, la Scop semble être un modèle très pertinent pour assurer la liberté des journalistes. Christian Chavagneux, journaliste à Alternatives économiques depuis 1998, plaisante : “On ne peut pas avoir un journal qui s’appelle Alternatives économiques sans essayer de la mettre en œuvre !”. Entourée des anciens numéros du mensuel en désordre sur son bureau, Sandrine Foulon affirme que le modèle du journal est ce qui en fait aujourd’hui le seul média économique complètement indépendant en France. En évoquant la situation de la presse, inquiète, elle réfléchit : « Comment on protège l’indépendance ? Comment on résiste ? On a été contacté par des gens qui veulent résister à Bolloré et qui se renseignent sur les Scop. C’est peut-être ça qui nous sauvera… »

Manon Latour et Simon Briand

Malgré un taux d’emploi accru, les seniors toujours discriminés à l’embauche

Le taux d’emploi des seniors a atteint son pic en 2023. Selon les données de la Dares (ministère du Travail), 58,4% des 55-64 ans ont un emploi : une nette progression par rapport à l’année précédente. Une tendance constante depuis plusieurs années, mais qui n’empêche pas les demandeurs d’emploi seniors d’être confrontés à d’importants obstacles. 

La Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques (Dares) a annoncé mercredi que le taux d’emploi des personnes âgées de 55 à 64 ans était de 58,4% en 2023, soit une augmentation de 1,5 points par rapport à l’année précédente. Mais ce taux varie en fonction de l’âge des seniors : si les 55-59 ans sont 77% encore en emploi, ce n’est le cas que de 38,9 % des 60-64 ans. Cependant, ce dernier taux est le plus haut enregistré dans les 50 dernières années.

Si l’emploi des seniors a atteint un record cette année, cela s’inscrit dans une tendance générale à la hausse de la participation de nos aînés au marché du travail ces dernières années. L’un des principaux facteurs n’est d’autre que les trois réformes des retraites successives qui ont eu lieues ces dernières années. « Le taux d’emploi des seniors augmente quasi continûment depuis 2000, en lien avec les réformes des retraites allongeant les durées de cotisation puis reculant l’âge d’ouverture des droits », indique la Dares. La nouvelle réforme l’établissant à 64 ans, entrée en vigueur en septembre, devrait accélérer cette tendance. 

Malgré ses progrès, la France reste toutefois mauvaise élève en Europe en matière d’insertion professionnelle des seniors, où elle reste inférieure à la moyenne européenne. Elle occupe en effet la 17e place sur les 27 pays de l’UE à ce sujet, soit 5 points et demi en-dessous de la moyenne européenne s’élevant à 63,9%, selon les données d’Eurostat.. Par exemple, l’Allemagne dépassent les 74 %, la Suède les 78 % et en Islande ce taux atteint même les 81 %.

L’âge, un critère d’embauche toujours discriminant

Parmi les explications qui compliquent l’accès à l’emploi des seniors : la discrimination à l’embauche. Selon une étude publiée par Grant Alexander en octobre 2023, menée par Opinionway, 45% des DRH affirment avoir déjà reçu pour consigne de la part de sa direction de privilégier à ces seniors des profils plus jeunes, s’ils ont le choix. Et plus d’un tiers (32%) aurait déjà écarté d’emblée les candidatures de profils seniors, toujours sur demande de sa direction.

Parmi les raisons mises en avant dans cette étude, les DRH interrogés évoquent l’idée d’une difficile compréhension par les seniors des attentes des jeunes talents rejoignant leur équipe (72 %) et de leur processus de travail (70 %), ou encore l’appréhension d’une mauvaise adaptation aux évolutions technologiques et digitales (63%)

Une crainte de discrimination qui se fait ressentir parmi les demandeurs d’emploi. D’après la synthèse du baromètre de perception de l’égalité des chances en entreprise du Medef de 2022, sur les personnes qui craignent d’être victime de discrimination sur le marché du travail, 43% des répondants cite le critère de l’âge comme principale préoccupation. Cela constitue la première source de discrimination potentielle selon eux, devant l’apparence physique (23 %), le diplôme (23 %) et le sexe (21 %).

Des initiatives pour favoriser l’insertion des seniors

Face à cette problématique, des initiatives voient le jour pour aider les seniors en recherche d’emploi. L’association Senior4Good accompagne par exemple des professionnelles de plus de 45 ans qui cherche un emploi, et tente de visibiliser et valoriser leurs profils auprès des entreprises en luttant contre les stéréotypes. Frédérique Jeske, présidente de l’association, évoquait dans un article du Figaro un contexte favorable à l’emploi des seniors : «  Les tensions de recrutement poussent les entreprises à garder leurs salariés expérimentés en emploi, motivés et productifs. Mais également à élargir leur palette à l’embauche vers des profils plus âgés. »

Des propositions au niveau politique, bien que très débattues voient aussi le jour. C’est le cas de la proposition du « bonus emploi seniors » dans le cadre de la réforme de l’assurance chômage.  Cette dernière consisterait à allouer au employeur une prime permettant d’embaucher un senior à un coût moins élevé et permettrait à un demandeur d’emploi âgé de plus de 57 ans de cumuler, pendant un an, son indemnité chômage avec un salaire perçu dans le cadre de son nouvel emploi.

Marie Scagni 

« Je dois ma reconversion au confinement » : ces cadres devenus artisans grâce au Covid-19

L’épidémie de Covid-19 et ses conséquences sur l’économie française semblent avoir été un moteur de reconversion dans l’artisanat, en particulier chez les cadres.

Perte d’emploi, chômage partiel, travail à distance, chute brutale du chiffre d’affaires, contraintes sanitaires, réorganisation des entreprises… Le Covid-19, et les trois confinements auxquels les Français ont été confrontés en un peu plus d’un an – entre mars 2020 et mai 2021 –, ont considérablement modifié le marché du travail dans le pays. Cette situation inédite a non seulement impacté les entreprises mais aussi le ressenti et les aspirations des travailleurs. « Aujourd’hui, je m’accorde du temps, j’avais besoin de donner du sens à mon métier et de me recentrer sur moi-même », explique Camille Lassin, ancienne cadre désormais artisan brodeuse. 

Alors cheffe de projet marketing dans un grand groupe de cosmétiques, elle se met à la broderie pendant le premier confinement. Puis décide, lors du deuxième confinement, de vendre ses créations – des broderies sur des vêtements – sur Etsy et Instagram. Un pari gagnant : en avril 2021 lorsqu’elle se rend compte qu’elle peut vivre de la broderie, la Lyonnaise pose sa démission auprès de son employeur pour se consacrer à plein temps à son auto-entreprise créée en janvier 2021.

« Ce qui était un passe temps durant le confinement est devenu une passion puis mon métier », résume-t-elle. Finies les contraintes horaires, la jeune femme de 29 ans travaille désormais chez elle. Surtout, la broderie lui apporte cet aspect créatif qui lui manquait. « Ce métier me donne une grande satisfaction et un nouveau sens à ma vie car on produit chaque jour quelque chose, poursuit-elle. On se sert de ses dix doigts ! Je me sens tellement plus heureuse. »

20% des nouvelles entreprises artisanales créées par des cadres reconvertis

Comme elle, de nombreuses personnes se sont lancées dans l’aventure artisanale pendant ou après la crise sanitaire. Selon l’Institut supérieur des métiers (ISM), le nombre d’entreprises artisanales créées a augmenté de 18,2% entre 2018 et 2022, passant de 44 000 à 52 010. Alors qu’un peu plus de 10% d’entre elles avaient été créés par des cadres reconvertis il y a cinq ans, ce cas de figure représentait plus de 20% des nouvelles entreprises artisanales l’année dernière. 

Peut-on y voir un effet Covid-19 ? Oui, selon Antoine Dain, auteur de la thèse “Changer de travail pour être heureux? Reconversions professionnelles des cadres, mobilité sociale et rapport au travail ». « Parmi la centaine de reconvertis que j’ai interrogés, la crise sanitaire et les confinements ont été des moteurs de reconversion. Ils ont accéléré une tendance déjà ancrée en particulier chez les cadres », expose le doctorant en sociologie à l’Université Aix-Marseille, également rattaché au LEST (Laboratoire d’Economie et de Sociologie du Travail). Exercer un métier plus proche de ses passions, donner une nouvelle orientation à sa vie professionnelle ou encore donner plus de sens à sa vie : telles sont les principales raisons évoquées par les personnes souhaitant se reconvertir, c’est-à-dire changer de métier – et parfois même de secteur.

« J’ai redonné un sens à mon métier »

Mais sauter le pas n’est pas toujours évident. Pendant quatre ans, Pierre Passirot a envisagé de quitter son emploi dans la finance, qui lui permet de gagner confortablement sa vie, pour devenir pâtissier, ce métier qui le fait tant rêver depuis le lycée mais que ses parents n’auraient pas aimé le voir exercer à l’époque. Ce n’est qu’en 2020, à l’aube de ses quarante ans et après avoir trouvé le temps d’y réfléchir et de pratiquer sa passion en amateur grâce à la crise sanitaire, qu’il se donne enfin ce défi. « Je dois ma reconversion au confinement et aux vidéos de Cyril Lignac sur Instagram ! », s’exclame le Montpelliérain.

Le voilà désormais aux fourneaux depuis près de deux ans, avec un CAP pâtisserie en poche – une formation d’une année qu’il a financée avec son épargne, lui qui n’a pas d’enfants. Si son ancien et nouvel emplois sont, à première vue, aux antipodes, il leur trouve pourtant des points communs. « Les deux ont des horaires décalés, je n’ai plus de soirées entre amis mais j’ai redonné un sens à mon métier”, fait-il valoir, assurant que malgré cette contrainte, il « ne regrette rien ». 

Mais avant de poursuivre son rêve, Pierre Passirot s’est confronté à la réalité et s’est interrogé sur la faisabilité et la viabilité de son projet de reconversion. “Je ne me serais pas reconverti si ce n’était pas vers un métier où j’étais assuré d’un emploi derrière, précise-t-il. La pâtisserie embauche beaucoup et c’est une sécurité. Cela rassure énormément [… ] et ça m’a aidé à me projeter et à faire ce choix. »

Le bâtiment et l’alimentation plébiscités par les reconvertis

D’après l’Insee, l’artisanat regroupe toutes les personnes physiques ou morales exerçant à titre principal ou secondaire une activité professionnelle indépendante de production, de transformation, de réparation ou de prestations de services. Un conducteur de taxi est donc artisan, tout comme un boulanger, un maçon, un plombier ou un photographe. L’activité artisanale rassemble ainsi une large palette de métiers. Les secteurs les plus plébiscités sont le bâtiment et l’alimentation.

En 2021, trois activités du BTP figurent parmi les 10 premières activités de création artisanale, selon l’étude sur la démographie des établissements réalisée par l’Insee.  “Ce sont les secteurs qui recrutent le plus, cela explique pourquoi il y a beaucoup de reconvertis dans ces secteurs”, commente le chercheur Antoine Dain. D’après l’Institut supérieur des métiers, près de 58% des reconvertis se dirigent vers l’artisanat du bâtiment ou de l’alimentation en 2021.

Si l’on constate bien une augmentation des cadres reconvertis créateurs d’entreprises artisanales depuis la crise sanitaire, il est difficile de connaître la tendance globale des reconvertis dans l’artisanat. “Nous avons besoin encore de recul sur les trois dernières années pour savoir s’il y a une véritable recrudescence de reconvertis après la crise sanitaire”, tempère Antoine Dain. 

Et d’ajouter cependant : “La crise sanitaire, bien que source d’incertitudes à de nombreux égards, n’aurait par ailleurs pas découragé les bifurcations et aurait même pu en susciter de nouvelles.” Selon le troisième baromètre de la formation et de l’emploi (Centre Inffo / CSA), 21% des actifs préparaient une reconversion en janvier 2022. Des opportunités qu’ils n’auraient peut-être pas saisi sans cette crise.

Juliette Picard & Laura Pottier

500 personnes embauchées par Amazon en Moselle

Le géant américain Amazon a annoncé avoir embauché plus de 500 personnes pour son centre de distribution près de Metz (Moselle), jeudi 23 septembre. L’entreprise a promis de créer 1000 nouveaux emplois dans les trois prochaines années pour ce nouveau site.

500 nouveaux postes et que des contrats à durée indéterminée. Sur les 1000 créations d’emplois promises par Amazon pour son nouveau centre de distribution à Augny (Moselle), la moitié a ainsi été réalisée, selon l’entreprise.

Un coup de pouce pour l’emploi local : la moitié des personnes embauchées étaient des chômeurs de longue durée. 16 % d’entre elles percevaient le RSA. « C’est un bonus pour la commune au niveau de la taxe foncière, du rayonnement de la métropole et du développement économique », estime le maire de la commune, François Aurion.

Le e-commerce est régulièrement visé par des accusations de destruction des emplois. Pour Frédéric Duval, directeur général d’Amazon France, ces embauches sont l’occasion de prouver le contraire. Il affirme que ces 500 CDI vont « contribuer à la croissance de la région ». 

Mercredi 22 septembre, Amazon a déjà affirmé que 12 000 travailleurs saisonniers seront employés en France pour la période des fêtes de fin d’année. Parmi eux, 2 000 seront embauchés pour le site d’Augny.

A.G.