Les oubliées de la rue

D’après le Samusocial, plus de 20% des sans-abri vivant à Paris sont des femmes. De l’étudiante en philosophie à l’institutrice mère de famille, les chemins qui les ont menées vers la rue sont divers.

Je suis bretonne et scorpion “, martèle fièrement Catherine, 55 ans, arrivée il y a quatre mois à la Cité des Dames. Sa teinture de jais contraste avec le rose de ses ongles et de sa doudoune. Ses bagues et ses boucles d’oreille argentés font ressortir sa peau mate. “Je travaillais dans l’hôtellerie et je m’y connais très bien en oenologie. Je sais reconnaître les vins et le cognac, et leurs années”.  

Cette quinquagénaire est dans la rue depuis sa sortie de prison, il y a presque un an. Après trente ans de mariage et deux enfants, Catherine est retournée vivre chez sa mère à Antony, dans les Hauts-de-Seine. “Elle a Alzheimer. Elle est tombée dans les escaliers et on m’a accusé de la taper. J’ai pris six mois de prison”, tente de justifier Catherine. À sa sortie, elle avait écopé d’une mesure d’éloignement de sa mère pendant trois ans et ne touchait plus le RSA car elle n’avait pas pu renouveler sa demande en prison. “Je suis courageuse”, affirme Catherine, qui raconte avoir perdu un bébé quatre jours après sa naissance. “Mais là j’en peux plus. ça va faire cinq jours que je n’ai pas de nouvelles de mon chéri. Il a disparu. “ Depuis plusieurs mois, Catherine partageait sa vie avec Steven, 32 ans, lui aussi sans domicile. “Il lui est arrivé quelque chose mais je ne sais pas quoi. C’est sûr qu’il m’aime, il ne m’aurait pas laissé. Je suis au bord du suicide mais heureusement je suis chrétienne.”

Devant le bâtiment, la frêle et pâle Léa fait peigner ses longs cheveux bruns par une copine. La jeune femme de 23 ans s’est retrouvée à la rue il y a deux semaines après avoir quitté son compagnon violent. “Le mot pervers narcissique est galvaudé mais je pense que c’en était un. Il me rabaissait tous les jours et voulait tout contrôler. Je voulais reprendre mes études. Il voulait que je travaille. Il m’a éloigné de ma famille et de mes amis.”, raconte Léa, qui révèle par ailleurs avoir subi un viol dans son adolescence. Originaire d’Auxerre, elle a déménagé à Paris après son bac pour étudier la philosophie à l’université de Tolbiac. L’ex-étudiante détentrice d’une licence rêvait également de se lancer dans la musique, sa passion. Léa renoue peu à peu avec sa mère mais refuse encore que celle-ci lui vienne en aide financièrement.

 

 

Un camouflage de protection

 

Les derniers chiffres de l’Observatoire du Samusocial indiquent que 5391 femmes ont composé  le 115 au moins une fois en 2016, soit 23% du total d’appels. Lors de la “Nuit de la solidarité” -grande maraude organisée par la mairie de Paris en février dernier- 10% de femmes sur 3622 personnes sans-abri ont été recensés. Si les femmes comptées sont moins nombreuses lors du recensement physique, c’est qu’elles développent différentes stratégies pour se rendre invisibles.

Un mot revient systématiquement dans la bouche des travailleurs sociaux et des membres d’associations : les femmes sans-abri sont des “proies”. D’après Mathieu Darnault, 95% des femmes qui fréquentent la Cité des Dames ont subi des violences conjugales, dans la rue ou pendant leur parcours migratoire et une grande majorité d’entre elles, des violences sexuelles. Ici on est plus tranquille car on est entre femmes mais quand il y a des hommes c’est beaucoup plus dangereux. On est violentée, harcelée, violée” confesse Mounia, 36 ans. Karine Boinot, psychologue clinicienne au CHU de Nantes qui travaille avec les femmes sans domicile, révèle avoir rencontré de nombreux cas de grossesses issues de viol chez les femmes non-domiciliées.

Sur la place de la République, tous les mardi à 20h, se déroule une grande distribution de repas à destination des sans-abris. Dans la foule, à peine une dizaine de femmes. Elles cachent leur visage sous des couches de vêtements et des capuches. Leur assiette à la main, elles s’écartent de la soupe populaire pour se rapprocher des animations, avant de s’empresser de partir, méfiantes. “Il y a des soirs où on ne voit pas du tout de femmes. Elles essayent de se rendre le moins visibles possibles, surtout dans les lieux où il y a beaucoup d’hommes”, explique Célia Allard, maraudeuse de La Croix- Rouge française.

À lire également : Hygiène, un combat de plus pour les femmes SDF

 

 

Une autre façon de se camoufler est de dissimuler sa situation. Comme Catherine et Léa, la plupart des femmes de la Cité des dames sont soignées sinon coquettes. Beaucoup sont maquillées, portent des bijoux, assortissent leurs vêtements. Des séances de tressage s’organisent entre les femmes d’origine africaine. “Bien habillées, elles passent inaperçues. Elle se fondent dans la masse. Avec leurs valises, on dirait des voyageuses”, explique Mathieu Darnault, coordinateur de la Cité des dames.

Les femmes développent d’autres techniques de protection : passer la nuit dans les gares, les stations de métro et surtout les aéroports où elles passent inaperçues, dormir le jour dans des lieux de passage et se déplacer dans les bus de nuit, simuler une relation de couple, trouver un compagnon, se cacher entre deux voitures dans des parkings ou derrière des poubelles…

 

Des histoires de violence

 

Chaque cas de femme sans-abri est singulier mais on retrouve de façon très récurrente des carences affectives pendant l’enfance et des violences intrafamiliales ”, explique Karine Boinot.

Un accident de parcours comme un licenciement ou une séparation ou un évènement violent sont souvent le point de bascule qui mène à la rue des femmes déjà fragilisées par un passif difficile et un milieu familial éclaté.

Je suis partie parce que c’était trop. Mon mec me battait, confie Mounia. J’ai choisi un homme brutal comme mon père. J’ai fait comme ma maman”. Un sourire timide ou des larmes ponctuent le récit de la femme aux cheveux bouclés. Depuis ses vingt-sept ans, moment où elle rencontre son ex-compagnon, Mounia s’est retrouvée plusieurs fois à la rue. “Ma mère a une maladie mentale et je n’ai plus de lien avec mon frère qui habite dans le 16e arrondissement” raconte-t-elle. Comme Catherine, Mounia est sortie de prison il y a trois mois sans logement ni RSA. Elle y est restée six mois pour violence contre une policière. “ Je dormais dans un hall d’immeuble et elle m’a soulevée par le col en me criant dessus pour que je me réveille. Elle ne voulait pas que je sois là. J’ai pris peur donc je l’ai frappée pour me défendre. ”

La non-domiciliation des femmes étrangères s’explique plutôt par une migration en urgence et une situation irrégulière. Mariama a quitté le Sénégal à cause de “problèmes familiaux”.  “J’ai voulu disparaître quelques temps pour me faire oublier” précise la quinquagénaire.

 

Les stigmates laissés par la survie

 

Les troubles psychologiques ou psychiatriques plus graves se développent souvent une fois qu’on est dans la rue. Bien sûr, à cause de fermetures de lits d’hôpitaux, il y une errance de personnes atteintes de maladie psychiatrique mais les troubles apparaissent principalement à cause de la violence et des conditions de survie. Les produits et l’alcool peuvent les majorer. Certains troubles ne seraient pas advenus chez des personnes avec une fragilité si le cadre affectif et matériel avait été apaisé” , précise Karine Boinot.

Selon la psychologue, les femmes développent une honte et perdent l’estime d’elles-même. “ Je peux pas demander de l’argent. J’ai peur que les gens aient pitié, qu’ils me prennent pour une clocharde. Los clopes, je peux. Tout le monde demande des clopes dans la rue ”, raconte Catherine.

Les enfants de Catherine connaissent sa situation. Ce n’est pas le cas des fils de Mariama, restés au Sénégal. L’un est journaliste et l’autre avocat. “Si je leur dis, je vais souffrir. Je ne veux pas les mêler à ça. Je vais leur causer du tort pour rien et les angoisser”, déclare cette ancienne institutrice. Avant de quitter le Sénégal, elle travaillait dans l’administration du prestigieux lycée pour filles Mariama-Bâ. “Ici, certains travailleurs sociaux ne nous respectent pas toujours et on est obligés de supporter ça. Ils croient qu’on ne connaît rien, qu’on n’a pas de manières. ”

L’estime de soi est affectée à cause du sentiment d’échec mais également d’un rapport au corps très compliqué, qui s’explique parfois par une prostitution contrainte. Les femmes sans-abri développent également une méfiance durable ”, précise Karine Boinot. Placée par le Samusocial dans un hôtel, Mounia s’est fait harceler par le gérant. “Maintenant je suis agressive d’emblée avec les hommes”, affirme-t-elle.

Les traces laissées par l’instabilité et le sentiment d’insécurité mettent du temps à s’effacer mais ne sont pas irréversibles. Plus on attend et plus c’est compliqué d’accéder à une résilience. Les femmes à la rue jeunes ont plus de risques de développer des troubles graves”, précise la psychologue clinicienne.

Elle estime qu’un accompagnement psychologique n’est possible que lorsque la situation d’une personne est stabilisée et non pas dans la phase de mise à l’abri. Les personnes atteintes de troubles psychiatriques sérieux sont mal suivies et placées dans de simples espaces d’hébergement, alors qu’elles devraient être hospitalisées.

D’après Mathieu Darnault, quasiment toutes les femmes du centre d’hébergement sont en état dépressif. “Lorsque quelqu’un est déprimé et saoul, il peut avoir un comportement qui laisse penser qu’il est fou alors qu’il s’agit d’un moment d’égarement.” Mounia et Catherine se disent profondément affectées par le mal-être et la situation des autres résidentes et confient avoir besoin de boire régulièrement pour oublier et dormir. Mariama et Fanny, ex-étudiante en psychologie venue du Gabon, s’efforcent de garder une routine. La première veille à ne pas manquer les séances de prière organisées dans le centre d’accueil de jour Halte aux femmes, dans le 12eme arrondissement. Quant à Fanny, elle se rend régulièrement à la bibliothèque, où elle étudie le droit administratif et juridique. “Il faut bien avoir les outils pour changer les choses et se défendre légalement.”  

 

Des mesures d’urgence pointées du doigt

 

Le nombre de femmes à la rue augmente drastiquement depuis une dizaine d’années. Selon Mathieu Darnault, l’arrivée de migrants explique en partie cette augmentation, mais c’est surtout la hausse de la précarité cumulée à la montée des prix de l’immobilier à Paris qui rend l’accès au logement de plus en plus difficile. “ Les critères pour obtenir un logement à Paris sont de plus en plus durs. C’est quasiment impossible quand on a un CDD, un temps partiel ou qu’on gagne le smic.

Fanny, gabonaise de 28 ans, est venue en France pour étudier la psychologie après son baccalauréat. Comme beaucoup d’étudiants étrangers non-européens, elle n’est pas éligible aux bourses du CROUS, ni prioritaire pour obtenir un logement étudiant. Sans garant pour un logement privé, elle est passée de colocation en colocation, parfois non-déclarées. Cette instabilité et son emploi à mi-temps pour payer ses études occupaient une place trop importante dans sa vie. Malgré l’obtention de sa licence, elle n’a pas pu poursuivre ses études en master. Deux redoublements ont conduit au non-renouvellement de son titre de séjour. “ En France, on a les moyens d’éradiquer l’exclusion du logement, d’intégrer les gens et de leur redonner la possibilité de redevenir autonomes. Les hébergements d’urgence sont un cache-misère. ”

Une enquête sur le droit au logement en France, mené par la rapporteuse de l’ONU Leilani Farha, met en cause les manquements du système français pour l’accès au logement. Dans le Monde, elle affirme que 40 % des appels n’aboutissent pas et que les centres d’hébergement sont saturés”. Alors que la plupart des séjours dans un centre d’hébergement ne durent que quelques jours -quatre à la Cité de dames- , les résidentes doivent appeler le 115 plusieurs fois par semaine. Il n’est pas rare qu’elles attendent des heures avant de pouvoir parler à un interlocuteur, sans aucune garantie d’avoir un lieu où dormir le soir.

Sur 20 000 places d’hébergement pour les personnes sans-domicile à Paris, 140 sont disponibles dans des centres réservés aux femmes seules. La Cité des dames est l’un de ces trois espaces. Il propose cinquante places d’hébergement par nuit : vingt-cinq sur des couchettes pour les femmes les plus vulnérables, le reste sur les canapés individuels de la salle d’accueil de jour. Il est le seul à proposer des consultations médicales et psychologiques. Le centre a ouvert en décembre 2018, comme celui de la mairie du 5ème arrondissement (15 places) et la Halte pour les femmes à l’Hôtel de ville (75 places).

Mounia réside depuis deux mois à la Cité des dames. Elle est l’une de rares à bénéficier d’un séjour plus long. “ Dès son arrivée, Mounia s’est lancée dans des démarches pour trouver un logement. On a fait une demande au Samusocial pour lui donner une stabilité qui lui permet de les poursuivre plus tranquillement”, explique Mathieu Darnault.

À lire également : Le Filon, un accompagnement sur la durée

Malgré l’incertitude, beaucoup continuent de se projeter. “ Si un jour je deviens PDG d’une grande entreprise, je raconterais mon histoire “, plaisante Fanny. De son côté, Mounia envisage de faire une formation pour devenir hôtesse d’accueil. Je ne pensais pas tomber aussi bas mais je ne me fais pas de souci. Je sais que je vais m’en sortir.

 

Eva Mbengue et Antonella Francini

Logement : 20 millions investis par Paris dans les logements sociaux

La ville de Paris a dévoilé mardi 10 avril le plan « Réparer et embellir » doté de 20 millions d’euros pour la rénovation de logements sociaux. 

new-building-3284911_1920
30 000 logements sociaux vont bénéficier de la rénovation des locaux avec le plan « Rénover et embellir » de la mairie de Paris.

« Réparer et embellir ». Telle est la mission de la ville de Paris qui va investir 20 millions d’euros pour améliorer le quotidien des familles en logement social. C’est au coeur du 19e arrondissement de la capitale, au 97/99 avenue Simon Bolivar que la maire de Paris Anne Hidalgo a présenté ce mardi à 16 heures le plan « Réparer et embellir ». Une partie de ce plan avait déjà été présentée en janvier dernier. Cette dotation de plusieurs millions d’euros servira à accélérer la rénovation des parties communes, la réfection des cages d’escaliers, ou encore l’amélioration des espaces extérieurs. 30 000 logements en bénéficieront.

A lire aussi : « Transparence: les Parisien.ne.s voteront pour attribuer les logements sociaux de la Mairie de Paris »

Depuis son élection à la tête de Paris en avril 2014, Anne Hidalgo a fait du logement une priorité de sa mandature. Le plan concerne prioritairement les immeubles de logements sociaux des quartiers populaires, notamment les « briques rouges » des boulevards des Maréchaux.

Lors de la présentation du plan étaient présents au côté d’Anne Hidalgo : Ian Brossat, adjoint à la maire de Paris en charge du logement, de l’habitat durable et de l’hébergement d’urgence, François Dagnaud, maire du 19e arrondissement et Stéphane Dauphin, Directeur général de Paris Habitat. Cette présentation s’est tenue sur un site emblématique du parc social : le groupe Bolivar-Chaufourniers-Moreau, avenue Simon Bolivar (19e).

 

Noémie Gobron

Dans l’actualité de ce mardi à Paris

Plan de rénovation des logements sociaux de la mairie de Paris, des cours en Facebook Live ou encore une campagne contre les animaux sauvages dans les cirques… Voici un récapitulatif de l’actualité 100% Paris de ce mardi 10 avril.

Plusieurs cours sont dispensés en Facebook Live à l'Université Paris-I, suite au blocage de l'Université.
Plusieurs cours sont dispensés en Facebook Live à l’Université Paris-I, suite au blocage de l’Université.
  • La Mairie de Paris présente son plan « Réparer et embellir » 

Anne Hidalgo se rend cet après-midi, à 16 heures, dans le 19e arrondissement pour présenter le plan de la ville de Paris « Réparer et embellir ». Destiné aux familles en logement social, le plan est doté de 20 millions d’euros permettant la rénovation des parties communes, la réfection des cages d’escaliers, ou encore l’amélioration des espaces extérieurs. Anne Hidalgo a fait du bien-être des habitants en logement social l’une des priorités de sa mandature. Le plan cible en priorité les immeubles des quartiers populaires. Les 20 millions d’euros bénéficieront à 30 000 logements.

  • Dernier jour de campagne pour l’association « Paris Animaux Zoopolis »

L’association de défense des intérêts des animaux mènent depuis le 3 avril une campagne d’affichage dans le métro parisien en faveur des cirques sans animaux. 130 affiches, montrant notamment un petit singe vêtu d’un costume d’arlequin, corde autour du coup, avec le slogan « exigeons une loi », ont été réparties dans les couloirs du métro. Lundi, les bénévoles de l’association ont mené un happening devant le ministère de la Transition écologique et solidaire. Cette action se termine aujourd’hui.

 

  • Blocus des Universités : des cours en Facebook Live

Lundi, le CelsaLab vous a proposé un reportage aux côtés des étudiants de Nanterre, bloquant l’accès à leur université pour protester contre la loi Vidal, qui impose la sélection à l’entrée des universités. Le site Tolbiac de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne a voté le blocage illimité jusqu’au retrait de la loi. Cette dernière propose d’ailleurs de suivre les cours avec des Facebook Live afin de palier le blocage de l’université. Lundi, la professeure Laurence Dubin a entamé son cours de « Relations internationales et introduction au droit international public » non pas en amphithéâtre, mais face à son écran d’ordinateur. L’expérience est renouvelée aujourd’hui.

 

 

Noémie Gobron

Le Grand Paris est parti pour changer la vie des Franciliens

Paris est la quatrième ville la plus chère au monde en terme d’immobilier. Beaucoup n’ont pas ou plus les moyens de s’y loger. Ils doivent partir en périphérie de la capitale en contrepartie de trajets allongés et difficiles pour le moindre déplacement. Aujourd’hui, les Franciliens ont besoin d’une heure et vingt minutes aller-retour en moyenne pour se rendre sur leurs lieux de travail contre dix minutes il y a soixante ans. Les chantiers du Grand Paris en matière de transport et d’immobilier ont pour but de changer leur quotidien.

Les dates clés de la création du Grand Paris

Né en janvier 2012, le projet Grand Paris Express a pour objectif de rendre aux habitants d’Île-de-France un temps de trajet lieu de vie – lieu de travail raisonnable.

De plus, l’adoption du projet Grand Paris en juin 2010 par le Parlement a entériné un objectif de construction de 70 000 nouveaux logements par an sur vingt-cinq années.

L’objectif combiné de ces deux mesures est de faire tomber les barrières séparant Paris de sa banlieue. Avec plus de 200 kilomètres de rails supplémentaires, la construction de soixante-douze gares et l’ouverture de quatre nouvelles lignes de métro, le Grand Paris va améliorer de façon significative le quotidien des Franciliens. A l’horizon 2030, 90% d’entre eux habiteront à moins de deux kilomètres d’une gare.

Un réseau repensé et modernisé

Dans un premier temps, la ligne 14 sera prolongée. Reliant aujourd’hui Saint-Lazare à Olympiades, elle permettra à l’horizon 2024 de relier le pôle d’affaires de Saint-Denis Pleyel au nord à l’aéroport d’Orly au sud, et ce en moins de vingt minutes. Aujourd’hui un tel trajet nécessite d’emprunter deux métros et un bus pour une durée totale d’une heure et vingt minutes.

La ligne violette, déjà 100% automatique, sera aussi modernisée : de nouvelles rames de huit voitures contre six aujourd’hui verront le jour. La capacité maximale progressera de 30 000 voyageurs par heure à 40 000, les temps d’attente entre chaque rame ont par ailleurs déjà diminué de dix secondes en moyenne.

La RATP souhaite faire de la ligne 14 l’épine dorsale de son nouveau réseau et ainsi désengorger le réseau existant, avec une mobilisation accrue pour la ligne 13. Cette dernière compte en moyenne 4,5 personnes par mètre carré soit une surcharge de 116% par rapport à la norme. De surcroît c’est l’une des lignes que les usagers aiment le moins. La cause de cette surcharge ? 10% du réseau RATP reçoit 40% du trafic ferroviaire francilien.

L’augmentation de 21% du trafic ferroviaire en dix ans n’a rien arrangé à ce déséquilibre. Il était devenu indispensable à la RATP de repenser son réseau. C’est pourquoi elle ouvrira quatre nouvelles lignes de métro d’ici à 2030 et sera au cœur du développement de nouveaux pôles. Ce projet est soutenu par la Cour des comptes qui a conclu le 8 avril 2015 à la nécessité de bâtir des villes aux portes de la métropole.

Ainsi, les quatre nouvelles lignes seront toutes reliées à la station Saint-Denis Pleyel qui a vocation à devenir un véritable pôle d’influence du Grand Paris. Il s’agit déjà d’un vivier d’entreprises intéressant. Selon l’INSEE, le taux d’emploi est de quatre points soit un habitant pour quatre emplois. D’autres centres et pôles économiques profiteront du prolongement du réseau RATP comme par exemple le cluster technologique Paris-Saclay (lire notre article « Le cluster Paris-Saclay, un potentiel fantastique »).

La ligne 15 sera la première nouvelle ligne en service. Elle desservira 34 stations autour de Paris en réalisant un tour complet de la capitale. Les habitants des départements franciliens n’auront plus obligatoirement à passer par Paris dans leurs trajets banlieue – banlieue. C’est un premier pas vers le développement de la périphérie.

INFOGRAPHIE TEMPS DE TRAJET

Les lignes 16, 17 et 18 ont pour rôle de désengorger le RER en reliant des villes de grande banlieue comme Le Mesnil-Amelot ou Orsay. Grâce à elles il sera possible de relier les aéroports d’Orly et de Roissy en une trentaine de minutes, contre plus d’une heure aujourd’hui.

Guillaume Fis, 25 ans, est impatient à l’idée de réduire son temps de trajet par trois : « je vis à Meudon et je travaille à la Plaine-Saint-Denis. Je mets 1H30 chaque jour pour aller au travail et 1H30 pour en revenir. Avec l’Arc Express je mettrai seulement 30 minutes ! » Quant à elle, Marion Cieutat est étudiante et accomplit chaque jour un périple similaire pour se rendre sur son lieu d’études : « Au mieux je mets 35 minutes de Mantes-la-Ville à Saint-Lazare en transilien puis 20 minutes en métro. Au pire c’est 1H10 de transilien plus 20 minutes de métro ».

« Nous allons vers un Paris 2XL avec le doublement des infrastructures ferroviaires, retient le secrétaire national PS au travail François Kalfon. Il sera bientôt possible d’aller de la Seine-et-Marne au fort d’Issy-les-Moulineaux en 20 minutes grâce au métro. C’est aujourd’hui infaisable en voiture, même à minuit. »

Le réseau RATP s’améliorera aussi en confort puisque les usagers pourront bénéficier d’internet dans les rames avec un réseau 5G, soit un débit jusqu’à trente fois supérieur à celui de la 4G.

Le grand pari du logement

On retrouve également de grands chantiers pour étendre l’offre immobilière en banlieue. La loi promulguant le Grand Paris prévoit la construction de soixante-dix mille nouveaux logements par an jusqu’en 2025. La construction en périphérie va dans le sens de l’agrandissement du réseau de la RATP : le but est de désenclaver la banlieue pour l’intégrer dans la métropole que doit constituer le Grand Paris. La chute des frontières entre la capitale et sa périphérie offre à l’agglomération douze millions d’habitants et un tiers du produit intérieur brut français.

Aujourd’hui la région ne parvient pas à respecter le cap fixé par la loi Grand Paris du 20 mai 2010, elle est à peine à quarante mille nouvelles constructions par an. La faute à certains élus qui refusent la construction de logements sociaux dans leurs communes. Le problème devrait cependant rapidement trouver une réponse : l’État réfléchi actuellement à utiliser le processus des opérations d’intérêt national (OIN) dans les zones qui “bloquent”, un cadre juridique qui permet de faire construire dans une commune sans avoir besoin de l’approbation du maire.

Le gouvernement est légitime à agir. Bien que le projet soit géographiquement local il aura un rayonnement sur tout le territoire national, voire même sur le territoire international. D’autant que selon le gouvernement chaque logement construit représente 1,87 emploi durable.

Les travaux du Grand Paris induisent la création d’un certain nombre d’emplois dès aujourd’hui. « Ce projet crée 18 000 emplois directs et 55 000 emplois induits : c’est une véritable opportunité, retient François Kalfon. Le Grand Paris peut devenir un bon démonstrateur de l’effet de levier de l’investissement public. Ca peut devenir un laboratoire de bonnes pratiques. »

En charge de rencontrer les maîtres d’ouvrages, il veut garantir un quart des emplois directs créés aux jeunes issus des zones urbaines sensibles. Un objectif rempli selon lui. Les entrepreneurs « s’insèrent dans le tissu local et recrutent sur place. Cela permet une meilleure insertion des jeunes éloignés de l’emploi, d’après François Kalfon. Les entrepreneurs les recrutent, les forment et les accompagnent vers l’emploi durable. »

Une fois dans l’emploi, ces jeunes verront différents pôles d’habitations et d’emplois se rapprocher d’eux. Un pas de plus dans le désenclavement des banlieues.

Il faut aussi construire les soixante-douze nouvelles gares, et tout ce qui va autour d’elle : commerces, restaurants, services à la personne… Le Grand Paris va bouleverser le quotidien des Franciliens en les rapprochant inévitablement d’un centre d’influence tout en créant des emplois quotidiennement au fil des chantiers.

C’est aussi un projet social qui vise à mettre fin aux inégalités d’accès à l’emploi entre habitants du centre et habitants de la périphérie. D’autant que les établissements publics fonciers (EPF), qui décident de la construction des logements sociaux, devraient fusionner en un EPF unique pour la région. La ministre du logement Sylvia Pinel a annoncé cette mesure pour la fin de l’année 2015. Pour cette dernière c’est « la première pierre du Grand Paris du logement ». C’est en tout cas un moyen de coordonner l’action de l’État en Île-de-France pour passer outre la guerre que se livrent les élus à ce sujet (lire notre article « Le logement au centre d’un clivage politique insoupçonné »).

L’agrandissement du parc immobilier accompagné par une meilleure desserte de la périphérie devrait par ailleurs uniformiser les prix sur le Grand Paris. Aujourd’hui le prix du mètre carré dans Paris même approche les 8 000€ de moyenne en raison de l’offre limitée.

La concurrence pour se loger dans le centre sera moindre avec les opportunités nouvelles offertes par la périphérie : la répartition équilibrée de l’offre de logement aura pour conséquence la diminution générale des coûts de l’immobilier. Un plus non négligeable pour les Franciliens qui doivent actuellement se loger de plus en plus loin de leurs lieux de travail.

On voit aujourd’hui apparaître sur les sites d’agence immobilière de grands projets de construction avec la mention : “desservie par le nouveau métro” explique François Kalfon. Un signe de l’efficacité de l’élargissement de l’offre de transport sur l’offre de logement. Les deux sont intimement liés et entraînent avec eux bien d’autres conséquences positives pour le rayonnement du Grand Paris.

Selon la directrice commercial de l’agence Century 21 Wilson à Saint-Denis Mme Rosard : « Nous développons pour les biens du quartier une argumentation prenant en compte les futures lignes de métro du Grand Paris. Il y a un impact direct sur les ventes. C’est un argument important pour les investisseurs à long terme. » Au contraire, l’agence Titom Transaction située rue Carnot à Saint-Denis constate que : « la préoccupation première est la sécurité. Les transports du Grand Paris ne rentrent pas encore dans l’argumentaire de vente. »

L’écologie au cœur du projet

Là aussi on touche un point qui concerne directement le quotidien des Franciliens. Avec les récents pics de pollution, on a pu observer que le problème ne se réglerait pas en activant la circulation alternée une fois de temps en temps. Il fallait bien un projet pensé sur le long terme.

Avec une grille de transports en commun agrandie ainsi qu’une offre immobilière mieux développée, les temps de trajet de l’extrême majorité des Franciliens diminueront à l’horizon 2030. Une nouvelle frange de la population d’Île-de-France, aujourd’hui habituée à prendre la voiture pour le moindre déplacement, pourrait alors choisir de changer son mode de déplacement pour le métro.

D’autant que les transports en commun pourront recevoir beaucoup plus d’usagers qu’aujourd’hui, laissant ainsi la route à une minorité. Les émissions de CO2 de la région devraient alors diminuer. Lorsque l’on voit l’effet d’une mesure ponctuelle, comme l’est la circulation alternée, sur la qualité de l’air (diminution de la présence dans l’air de particules fines de 6% en un jour d’après l’agence Airparif), on peut imaginer l’influence de mesures réfléchies et pérennes. La ministre de l’écologie Ségolène Royal a elle-même insisté fin mars sur la « nécessité de trouver des réponses globales sur la durée contre la pollution ».

La maire de Paris Anne Hidalgo a elle aussi insisté sur la nécessité de changer les choses car la Ville organise de grands événements sportifs comme par exemple le marathon ce dimanche 12 avril. La France organise aussi le championnat d’Europe de football en 2016 avec une part importante de rencontres jouées au Stade de France.

La métropole a également les yeux rivés sur les Jeux Olympiques 2024 alors il ferait tâche d’apparaître comme une ville polluée couverte par un nuage gris menaçant. L’organisation des JO est un projet intéressant en ce que les villages olympiques pourraient être recyclés en parcs immobiliers de grande taille. Par ailleurs la modernisation et la création de nouvelles infrastructures sportives serviront d’élan à la construction des pôles aux portes du centre “historique”.

Le projet de candidature à l’exposition universelle 2025 fait aussi partie de ces projets qui ont vocation à « fédérer les énergies du Grand Paris » selon les termes de Manuel Valls. Le premier ministre a par ailleurs déclaré fin 2014 qu’il voyait dans cette candidature « une magnifique opportunité pour l’image dans le monde du Grand Paris et de la France ».

Le Grand Paris est un ensemble de mesures destinées à rendre la métropole plus attractive. Avec plus de moyens de transport, plus de logements et la création de nouveaux pôles d’influence hors de la capitale, l’habitat des Franciliens sera mécaniquement rapproché de leur lieu de travail. Un impact positif sur leur quotidien qu’ils verront se matérialiser petit à petit d’aujourd’hui à l’horizon 2030. En attendant, les ateliers du Grand Paris de l’aménagement et du logement se tiendront mi-avril. Ils tiendront informer les élus franciliens des sites qui ont été retenus pour accueillir de grandes opérations immobilières, accompagnées par l’arrivée des gares nouvelles du Grand Paris.

 

Nicolas HORLAIT et Gaspard WALLUT

Voir Aussi :

http://celsalab.fr/?p=5090

http://celsalab.fr/?p=5074