“ J’ai toujours été la sœur de ” : face au handicap, la lourde charge des fratries féminines

Une enquête de l’Unapei menée auprès de 2 300 frères et sœurs de personnes en situation de handicap lève le voile sur une réalité méconnue. Souvent devenues « co-parentes » dès le plus jeune âge, les sœurs se retrouvent en première ligne d’un rôle d’aidante qui pèse sur leur santé, leurs choix de vie et leur avenir.

Donner à manger à six ans pour soulager sa mère. À douze ans, éplucher les annuaires médico-sociaux pour trouver un établissement spécialisé, tout en enchaînant les nuits aux urgences pour des crises d’épilepsie avant de filer en classe le lendemain. « On a toujours dit de moi que j’étais très mature pour mon âge », se souvient Leonora, 31 ans, qui veille depuis l’enfance sur son aînée, Joyce, atteinte de paralysie cérébrale.

Cette trajectoire illustre les conclusions de l’Unapei : 83 % des frères et sœurs interrogés déclarent avoir développé un sens aigu des responsabilités dès le plus jeune âge. Mais derrière cette maturité précoce se niche une fracture genrée. L’association Je t’aide rappelle que 60 % des aidants sont des femmes, un taux grimpant à 74 % lorsque les soins des personnes aidées deviennent plus contraignants physiquement et psychiquement. Dans les fratries, l’Unapei observe que 45 % des sœurs se considèrent aidantes, contre 37 % des frères. « Mais, pour moi, ce n’est pas naturel, c’est une construction sociale », analyse Leonora. Même constat chez Delphine, dont le frère cadet de 57 ans a été diagnostiqué autiste sur le tard : « Ma mère a pu compter sur ses sœurs et sur celles de mon père pour s’occuper de lui. »

Épuisement physique et présence à distance

L’impact sur la santé mentale et physique touche d’abord les femmes : l’Unapei révèle que 82 % des répondants en situation d’isolement et 75 % de ceux en épuisement extrême sont des sœurs. Chez Leonora, cela s’est traduit par des douleurs physiques : « À force d’avoir porté ma sœur, je souffre de tendinites chroniques depuis mes 14 ans. » Pour rester disponible, elle a dû restreindre sa mobilité géographique et opter pour un travail alimentaire en Bretagne.

Pour Delphine, l’aidance a pris une autre forme, marquée par l’éloignement géographique et les séparations institutionnelles subies depuis l’enfance : « Nous n’avons pas vécu le quotidien ensemble, mais cela a toujours été une préoccupation constante. Le voir en souffrance sans pouvoir faire grand-chose était très dur. » Si sa mère gère encore l’administratif, Delphine assure un soutien moral quotidien au téléphone et l’accueille régulièrement chez elle : « Il vient les week-ends, parfois une semaine entière. »

Rompre l’isolement et penser l’après

Pour accompagner ces parcours dès le plus jeune âge, des structures viennent en aide. L’association JADE (Jeunes Aidants Ensemble) déploie des séjours et des ateliers de répit sur tout le territoire et sensibilise les professionnels. « Les jeunes aidants ont avant tout besoin de sortir du domicile familial, de souffler et de rencontrer des personnes qui partagent leur réalité », souligne Pauline, chargée de mission de l’association.

Cette libération de la parole a sauvé la relation de Leonora avec sa sœur : « Grâce à un suivi thérapeutique et à des échanges avec d’autres aidants, j’ai pu poser des limites et redevenir sa sœur, pas juste son aidante. » Reste une angoisse commune : celle du relais parental. Avec des mères qui vieillissent et s’épuisent, l’avenir pose question. « C’est un rôle qui me reviendra probablement au décès de ma mère », anticipe Delphine.

Face à ce constat, l’Unapei demande aux pouvoirs publics de reconnaître enfin le statut et l’expertise des fratries, et de garantir des solutions d’accompagnement pérennes. L’objectif : faire en sorte que l’engagement des sœurs demeure un choix libre, et non un devoir dicté par le défaut de prise en charge publique.

Elisa Dutertre

Insertion professionnelle : des personnes en situation de handicap aidées pour obtenir une alternance

« Parlez de votre handicap, mais seulement en termes positifs lors des entretiens d’embauche », conseille François de Malliard, chargé de la Mission handicap chez Cap Emploi. Ce vendredi se tenait au 40 quai de la Rapée à Paris, le forum annuel pour aider les personnes en situation de handicap sur la voie de l’alternance, proposé par les associations, Cap Emploi, Agephip et l’Apec.

 

Le 2 juin 2023, à Paris (12e). À l’APEC, un forum a pris place pour l’insertion en alternance de personnes en situation de handicap. Crédit : Juliette Roussel

 

Au 13e étage d’un immeuble longeant la Seine près de Gare de Lyon à Paris, Samuel, souffrant de problèmes d’asthme très conséquents, participe à un forum d’insertion en alternance pour personnes handicapées. « Ma valeur ajoutée ? C’est d’être RQTH » (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé, ndlr), répond le jeune homme au regard espiègle, quand on l’interroge sur ses qualités.

Dès 9h, il a participé à quatre ateliers afin de prendre confiance en lui, savoir se présenter, répondre aux questions difficiles, ainsi que comparer des offres d’alternance. « Je veux surtout faire du X design web en tant que chargé de projet ou designer », explique le jeune homme de 24 ans.

Aux côtés de consultants, sur des fauteuils en cuir de couleur, il a notamment appris comment se vendre en entretien d’embauche. Par exemple, une membre de l’association lui a conseillé de mettre en avant le fait qu’il soit déjà en alternance aujourd’hui pour sa troisième année de licence et qu’il sait donc comment agir en entreprise. « Vous avez sûrement dû accomplir des challenges lors de votre année, mettez-les en avant quand on vous pose des questions sur vous », lui recommande Keira Outsmani, du groupe APEC. Samuel arrive ensuite à mettre en avant trois qualités : autonomie, persévérance et sérieux.

Des futurs alternants très diversifiés

« Le forum ça permet surtout de me rassurer. L’année dernière j’avais trouvé mon entreprise surtout grâce au campus, mais aujourd’hui je pense que j’avais besoin de prise en charge pour apprendre à mieux me vendre », avoue Samuel. Il a déambulé avec trois autres personnes en situation de handicap entre les stands de conseil.Tous n’ont ni le même âge ni le même domaine d’études.

Mohamed, par exemple, a 50 ans et est en pleine reconversion professionnelle « Je quitte le domaine de l’assurance pour aller vers celui de l’immobilier », commente-t-il avec le sourire. Lui souffre de maux de dos, et doit donc avoir un fauteuil ergonomique au travail. Il a appris comment le mentionner en entretien d’embauche subtilement avec François de Malliard, représentant de Cap emploi. Ce dernier lui a donné une technique : « Vous devez faire la méthode sandwich ; une bonne nouvelle, une moins bonne, et pour finir quelque chose de positif« . Donc, pour annoncer son mal de dos, Mohamed devra dire : « Je peux travailler sans problème 8h par jour, mais je dois avoir ce modèle de fauteuil là pour m’aider, et Cap Emploi propose de le financer« .

En plus de ces conseils, l’enjeu du jour est double pour les 13 participants du forum. Après s’être amélioré le matin en entretien, en présentation et en rédaction de CV,  l’après-midi c’est face aux entreprises que le vrai travail commence. Elles sont une quinzaine à être partenaires des associations mobilisées et chacune propose une trentaine d’offres. Samuel, lui, en a profité pour s’inscrire à deux entretiens : l’un pour l’entreprise de publicité Publicis en web design et l’autre en chef de projet pour le comité des Jeux olympiques de Paris 2024. Une occasion de mettre à profit les conseils du matin.

Donner « concrètement » des solutions aux recruteurs

Mélissa Devenat, alternante à l’APEC, est là pour conseiller les futurs alternants. Elle a été recrutée suite au forum de l’année dernière et témoigne de son parcours. « L’accès à l’emploi et à l’alternance est encore plus compliqué pour nous, parce qu’un recruteur veut toujours prendre la meilleure personne pour un poste et nos conditions nous limitent parfois« , atteste-t-elle. Pour lutter contre ces difficultés, une seule manière : être concret lorsqu’on parle de son handicap. « Cela ne sert à rien de dire toute sa maladie ou son handicap, il faut juste concrètement expliquer quelles sont les solutions adaptées à nos problèmes« . Cette manière de ne pas laisser les entreprises démunis, d’apporter une solution directe permet, selon cette jeune femme, de montrer sa force et sa capacité d’adaptation.

Melissa Devenat, est actuellement en alternance à l’APEC, suite au forum de l’année précédente. Crédit : Juliette Roussel

Cette journée de forum d’insertion sous forme d’initiation de 8h permettra à certains d’avoir une alternance avec les entreprises présentes, ou au moins un premier contact. C’est aussi l’occasion pour d’autres personnes handicapées de s’inscrire à l’APEC et donc de bénéficier d’un réel suivi personnel plus poussé sur du long terme.

À lire aussi : « L’alternance comme entrée dans le monde du travail pour les salariés handicapés »

Juliette Roussel