Olivier Peyroux : « La durée moyenne de vie dans un bidonville est de cinq ans »

Olivier Peyroux

Olivier Peyroux est sociologue de formation spécialisé sur les Roms des Balkans et la traite des êtres humains. Il a travaillé six ans en Roumanie et mène des missions d’expertise pour l’OSCE, l’UE, le ministère des Affaires étrangères et des ONG internationales.

 

Comment se fait-il que le nombre de Roms habitants en bidonvilles soit stable ?

 

À partir du moment où le Rom qui habite un bidonville intègre un logement, il n’est plus comptabilisé comme « Rom » vu qu’il n’est plus en bidonville. Cela renforce cette idée qu’ils sont condamnés à vivre en marge des sociétés. On a l’impression que les 15 000 comptabilisés sont là depuis plus de vingt ans. En réalité la durée moyenne de vie dans un bidonville est de cinq ans. Il y a des gens qui rentrent dans les bidonvilles et des gens qui en sortent parce qu’ils ont trouvé un logement et un boulot.

 

Pensez-vous qu’il faut stabiliser les bidonvilles existants ?

 

Je ne suis pas du tout un défenseur du bidonville. Ce n’est pas viable sur le long terme et ce n’est pas souhaitable pour les gens, tant les conditions sont dures. Souvent, il n’y a pas l’accès à l’eau et il y a tout un business qui se met en place sur la migration. Il y a des marchands de sommeil, des droits d’entrée, des formes d’endettement qui sont très compliqués à gérer.

 

Quand est-ce que le problème des bidonvilles en France sera résolu ?

 

Lorsqu’il y aura une volonté politique pour le résoudre, ce qui suppose qu’on ait des services sociaux qui aillent au sein du bidonville, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Il faut aussi élargir les dispositifs d’insertion par l’emploi auxquels ces populations accèdent pour le moment très peu.

 

 

Garance Feitama, Clothilde Bru

 

Pourquoi les producteurs de lait sont à bout de souffle ?

Les dirigeants de la grande distribution avaient rendez-vous ce lundi matin à Matignon avec Manuel Valls, Emmanuel Macron et Stéphane Le Foll pour parler de la crise agricole. Une réunion qui intervient après plusieurs jours de mobilisation.

Entre 150 et 200 producteurs laitiers de Loire-Atlantique déversent des centaines de litres de lait, le 01 avril 2010, sur une place du centre de Nantes, pour manifester contre le prix du lait. "Un avertissement" car "on ne passera pas l'année 2010 comme on a vécu l'année 2009", a assuré un responsable de l'Association des producteurs de lait indépendants (APLI) de Loire-Atlantique, qui appelait à la manifestation. AFP PHOTO FRANK PERRY / AFP / FRANK PERRY
Entre 150 et 200 producteurs laitiers de Loire-Atlantique avaient déversé des centaines de litres de lait, le 1er avril 2010, à Nantes. (Photo AFP / FRANK PERRY)

Opérations escargot, barrages, routes bloquées, transport en commun perturbés… Depuis près de 10 jours, une partie de la France est paralysée par des manifestations agricoles. Les producteurs laitiers, porcins, bovins ou de canards protestent contre la chute des prix d’achat. Tous réclament l’instauration d’un tarif minimum et une transparence sur la détermination des prix. Ils en appellent au gouvernement.

Parmi les manifestants, les producteurs laitiers sont de ceux qui donnent le plus de la voix. Et pour cause : depuis avril 2015, les 70 568 exploitations laitières en France tournent au ralenti, les producteurs ne rentrent plus dans leurs frais, les prix du lait dégringolent. Les producteurs laitiers souffrent d’une crise que rien ne semble pouvoir freiner. Les raisons de la crise sont multiples mais cinq d’entre elles semblent néanmoins plus importantes que les autres.


1. La fin des quotas laitiers européens

Pendant trente et un an, les producteurs laitiers des 28 états membres de l’Union européenne (UE) ont été soumis à un système de régulation très stricte. Les producteurs ne pouvaient pas vendre autant de lait qu’ils le souhaitaient. Le but était de contenir un souci de surproduction. Mais le 1er avril 2015, le robinet de lait européen s’est rouvert. Les quotas ont été supprimés,  la concurrence entre États membres a repris. Autorisés à produire plus, les acteurs de la filière laitière inondent le marché de lait. Mais l’offre ne suit pas la demande : les producteurs sont obligés de vendre moins cher, voire à perte, pour ne pas jeter leur stock.

2. Des subventions mal distribuées

A cela s’ajoute la question des subventions européennes. L’Europe a longtemps distribué des aides, sans forcément tenir compte des niveaux de productions. Les années de vache maigre comme celles d’opulence, les agriculteurs ont obtenu les mêmes aides financières. Mais à l’heure des premières restrictions budgétaires, et face aux divergences de vues des différents États membres, l’Europe revoit ses subventions à la baisse. Une baisse à l’impact significatif quand on sait que les subventions européennes représentent jusqu’à 20% du chiffre d’affaires des agricultures en 2012. Les États ont donc dû compenser en ajoutant de l’argent sur la table. Un plan d’aide accordé initialement aux éleveurs a été mis en place par Stéphane Le Foll, le ministre de l’Agriculture. Au total, plus de 825 millions d’euros sont distribués aux agriculteurs. Une somme qui ne résoudra pourtant pas la crise.

3. Le scandale chinois

La Chine, grande consommatrice de lait, souffre depuis plus de sept ans d’une crise de confiance. En 2008, un scandale du lait de vache frelaté éclate. Certains lots de lait produits en Chine (notamment le lait infantile) auraient contenu pendant 10 mois de la mélamine toxique afin de les faire apparaître plus riches en protéines. Depuis, les Chinois ont considérablement diminué leur consommation de lait, même européen. Les importations peinent à augmenter. Plus de 94 000 Chinois souffriraient aujourd’hui d’une maladie liée à la contamination du lait.

4. L’embargo russe

En août 2014, Vladimir Poutine décrète un embargo sur les produits agro-alimentaires en réponse aux sanctions européennes contre des secteurs de l’industrie russe dans le cadre du dossier ukrainien. Un an et demi plus tard, la filière laitière européenne en souffre toujours. En 2015, les ventes de produits transformés à base de lait ont reculé de 78 %, soit une perte de 29 millions d’euros pour la filière laitière. Les cours du beurre et du lait en poudre ont également chuté de 30 %.

5. L’illusion 2014

L’année 2014 est synonyme de dérèglement climatique en Nouvelle-Zélande. Le premier producteur laitier mondial subit les foudres du climat. Le réchauffement inhabituel des eaux du Pacifique-Est (+ 4 à 6°C), nommé El Niño, a provoqué une baisse de la production laitière néo-zélandaise. La Chine, l’un des plus grands importateurs de lait, se tourne alors vers l’Europe. Les exportations montent en flèche. Les cours du lait augmentent : les 1000 litres de lait sont vendus 400 euros, contre 300 euros actuellement. Les producteurs européens investissent à tour de bras dans de nouveaux équipements, persuadés de voir leur carnet de commandes exploser. Mais l’utopie ne dure qu’un temps. La Chine, qui a beaucoup stocké, ne commande plus et la Nouvelle-Zélande se remet de sa crise climatique.

Une crise conjoncturelle et structurelle qui pourrait bien perdurer. En plus des conditions de travail qui se dégradent, les agriculteurs doivent faire face à une crise des vocations. Le métier d’éleveur, perçu comme ingrat et mal payé, n’attire plus. Depuis 2000, le nombre d’exploitations laitières a diminué de 34% par rapport à 2000. Un chiffre qui devrait augmenter si aucune solution n’est trouvée à la crise actuelle. Mais derrière la crise laitière, se joue une autre bataille. Celle des marges imposées par la grande distribution.

Nivin Potros

L’Europe des Britanniques de France

« Grexit » ou encore « Brexit », ces nouveaux mots ont fait leur apparition il y a peu de temps mais ils sont symptomatiques des maux que l’Union européenne connaît en ce moment. Les velléités de sortie de l’Union exprimées par David Cameron qui brandit cette menace auprès des chefs d’états européens lors de sa tournée post-électorale met en lumière ces visions différentes d’une Europe qui peine à devenir la fédération dont rêvaient les pères fondateurs. Mais qu’en pensent les Anglais qui vivent l’Europe au quotidien ? 

Dans les pubs anglais de Paris, les discussions sur la sortie du Royaume-Uni vont bon train / Photo Joits

 

Il est 19 heures passées, et ce lundi soir au Cricketer Pub, situé rue des Mathurins, près de la Madeleine, la bière coule à flot. Le robinet de Guinness est grand ouvert et si les deux serveuses sont ukrainiennes, c’est bien l’anglais qui résonne fort entre les quatre murs de ce haut lieu de la culture britannique dans la capitale française. Des étudiants se mélangent aux hommes d’affaires et aux touristes de passage à Paris.

Théo Gauchet est un jeune Franco-britannique de 25 ans. Après avoir vécu vingt ans à Birmingham, il vit et travail désormais à Paris. Le « Brexit » (ou Britain Exit – pour une sortie de l’Union européenne du Royaume-Uni), il en entend parler dans son entourage mais « ne comprend pas vraiment pourquoi ce débat arrive sur la place publique ». L’Europe, il l’aime et « espère vraiment que les anglais ne feront jamais la bêtise d’en sortir après le vote de 2017″. Parce que la question est là.

La question de la sortie de l’UE centrale dans la vie politique britannique

David Cameron, fraîchement réélu à la tête du gouvernement britannique (voir encadré), en a fait une promesse de campagne. La question sera posée au peuple anglais à l’occasion d’un référendum en 2017. Si l’échéance n’est pas immédiate, la question de la sortie de l’Union européenne est bien présente au Royaume-Uni.

Sophie Pedder, correspondante à Paris pour The Economist, explique que le résident du 10 Downing Street a cédé aux sirènes de la démagogie. « Pour s’assurer une réélection David Cameron devait attirer à lui les électeurs du UKIP de l’europhobe Nigel Farage », explique-t-elle. La question de la sortie de l’UE est centrale en ce moment dans la vie politique britannique. Mais selon la journaliste, « David Cameron, comme les financiers et patrons britanniques, ne veut absolument pas d’une sortie de l’Union. Les conséquences seraient réellement négatives. Pour l’économie, mais aussi pour la cohérence de la politique étrangère du Royaume ».

Michael Nosvorthy, lui, est un patron anglais « marié depuis plus de 25 ans avec une Française ».  Il vit avec sa femme dans le sud de la France mais ses enfants vivent et étudient à Londres. Il se rend dans ce pub à chaque fois qu’il vient à Paris pour le travail. Et pour lui l’Europe est une évidence. « Il suffit de regarder une carte du monde pour éluder la question » semble-t-il s’énerver.

« Comment pourrions nous être crédibles auprès de nos partenaires en demandant le beurre, l’argent du beurre et la crémière ? »

Mais pour Jennie, 28 ans, qui travaille dans la finance à la « City », et ses amis en vacances à Paris, la vision semble bien différente de ces « Anglais de France » comme elle le dit en souriant. « L’Angleterre subit des vagues d’immigration très importantes, et notre vision de ce que doit être l’Union européenne est éloignée de celle que peuvent avoir les Français et les Allemands. »  Elle ne connaît pas la clause dite « d’une Union sans cesse plus étroite entre les peuples européens » mais ses revendications semblent se diriger vers cette question que David Cameron juge centrale. La suppression de cette clause impliquerait de facto un véritable frein à une intégration politique plus importante. Il s’agit pour lui de mettre un terme aux envies de fédéralisme des pays véritablement pro-européens comme la France ou l’Allemagne, et oublier définitivement l’idée des pères fondateurs qui rêvaient des « Etats-Unis d’Europe ». Elle semble d’accord avec David Cameron qui souhaite un « Better Deal » pour les britanniques.

Ce « meilleur accord » consisterait en une révision en plusieurs points des traités instituant la Constitution européenne. Mais les autres pays de l’Union (dont la France) ne souhaitent absolument pas avoir à soumettre un nouveau texte à un référendum populaire : l’échec du précédent vote est encore trop présent. Soit tout le monde se met d’accord, soit le Royaume-Uni bénéficie de nouvelles spécificités qui lui seront propres. Michael, qui n’avait pas entendu parler de ce « Better Deal » est « atterré ». Comment pourrions nous être crédibles auprès de nos partenaires en demandant le beurre, l’argent du beurre et la crémière ? Il faut arrêter de se sentir supérieurs aux autre nations européennes. » Les propos de Michael, Théo les approuve, mais Jennie et ses amis ne semblent pas du tout les entendre.

Le travail entamé par David Cameron lors de sa tournée européenne doit lui permettre de plaider le « oui » auprès des citoyens britanniques qui, en fonction des accords qu’il aura obtenus, seront soit comme Théo et Michael d’accord pour rester dans l’union, ou comme Jennie et ses amis, pour la sortie d’une Union qu’ils jugent inutile.

Gaspard WALLUT.