Les Scop, un autre modèle de salariat

Entre 2022 et 2025, le nombre de sociétés coopératives en France a augmenté de 4 %. Plus de 60 000 salariés ont déjà rejoint ce type d’entreprise. Démocratie interne, salaires fixes et un travail qui a du sens : les Scop proposent une alternative crédible au modèle salarial établi.

Quand on rentre dans cette boutique, on oublie presque que Frange Radicale est bel et bien un salon de coiffure et non un café. Implanté au sud du 19ᵉ arrondissement de Paris, Frange Radicale a pris le contre-pied des salons de coiffure classiques. Ici, pas de madame monsieur, les clients et salariés sont au même niveau, “ils accrochent eux-mêmes leur manteau”, plaisante Pierre, 36 ans et cofondateur du salon. Cofondateur oui, puisque le salon a été créé par trois amis qui voulaient un autre modèle d’entrepreneuriat et qui se sont donc tournés vers la Scop (société coopérative et participative). Concrètement, les salariés ont la propriété de leur entreprise. Pour devenir associé, un salarié doit acheter une part de l’entreprise ou reverser une partie de son salaire à l’entreprise chaque mois. Toutes les décisions sont collectives. Peu importe son poste, chacun possède une voix.

Anouck, Mohamed et Pierre sont coiffeurs sociétaires du salon Frange Radicale. Photo : Simon Briand

À Frange Radicale, l’objectif était de montrer qu’une autre voie est possible : “Ce qui nous intéressait, c’était de repenser comment on travaille dans la coiffure parce que c’est un milieu qui est très compétitif. On voulait que ce soit un peu plus collectif”, analyse Anouck, 37 ans, cofondatrice du salon. Cette volonté d’une gestion plus démocratique est à la base de nombreux projets de Scop. Maxime Quijoux, sociologue et chargé de recherche au CNRS, a beaucoup travaillé sur la question et confirme une hausse : “c’est une très belle progression, même si on part de très bas”.

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Roselyne Garnier est directrice des établissements d’Ille-et-Vilaine de CLPS L’enjeu compétences, un organisme de formation pour adultes. La bretonne faisait partie des acteurs principaux ayant soutenu le passage de l’entreprise en Scop en 2015, alors qu’elle était auparavant une association loi 1901. “Les motivations c’était, pour moi, de partager les décisions. De faire vivre le projet de l’entreprise et de représenter le terrain”, explique-t-elle.

Cette démarche se traduit par des changements très  concrets : les salariés associés élisent un conseil d’administration et ce dernier décide des grandes orientations de l’entreprise. Mais ce partage des responsabilités ne se résume pas à cela, selon Maxime Quijoux. Le chercheur précise que la démocratie est “moins dans la rotation des mandats ou dans la fréquence des réunions, mais plus dans des phénomènes de transparence et de communication », note-t-il. “Quand vous êtes une grande Scop, vous ne pouvez pas avoir ce mode de fonctionnement participatif. Donc, elles essayent au maximum de trouver des modalités d’information et de transparence.”

Dans le cas de CLPS L’enjeu compétences, avec ses  440 collaborateurs répartis dans 20 centres de formation, la démocratie directe est difficile à mettre en place. La Scop recherche donc surtout une plus grande transparence. “Les coopérateurs ont accès aux données. Il y a beaucoup de communications autour de la situation financière, des choix, du pourquoi est-ce que le conseil d’administration a voté ça”, confirme Roselyne Garnier.

“Il y a des gens qui s’engueulent”

Démocratie oui, mais elle n’est jamais parfaite. Chez Alternatives Économiques, média constitué en Scop en 1980, le fonctionnement est “horizontal et transparent” selon Sandrine Foulon, rédactrice en chef du site internet. Chacun a la même voix. Malgré tout, “il y a des gens qui s’engueulent, on n’est pas d’accord sur tout. C’est une aventure humaine”, raconte la chroniqueuse de “Ma vie au boulot”, sur France Inter.

Institution du quartier historique de la butte aux cailles, le restaurant Le Temps des cerises s’est constitué en Scop il y a 50 ans. Guy Courtois, ancien gérant, insiste aussi sur cette difficulté. Il va même plus loin en désignant l’absence d’un patron et donc d’un responsable à blâmer comme une vraie limite : “c’est très compliqué de jeter la pierre sur quelqu’un, il peut y avoir des groupes qui se forment”.

Guy Courtois est arrivé au Temps des cerises à 21 ans. Il en a été le gérant avant de passer le relais à son fils. Photo : Manon Latour

Si tous les salariés sont impliqués dans la gestion de l’entreprise, tous n’ont pas les mêmes compétences. Cela peut être source de déséquilibres et de désaccords. Malgré un certain partage des tâches, Roselyne Garnier reconnaît que “parfois il y a des personnes qui peuvent avoir différents niveaux de maturité et de maîtrise”, et que donc les salariés doivent se former à ces tâches nouvelles, en supplément de leur métier. Un investissement lourd, mais qui est “choisi et réparti collectivement” pour Pierre de chez Frange Radicale.

Avant de pouvoir participer, il faut devenir sociétaire. Ce qui n’est pas chose aisée. Il faut investir du capital, souvent via un prélèvement sur son salaire, tous les mois, qui va dans les fonds de l’entreprise. Des Scop comme Alternatives Économiques obligent ses salariés à devenir sociétaires au bout d’un an de CDI. Mais d’autres comme CLPS L’enjeu compétences, n’obligent pas leurs  salariés à le devenir et donc c’est au bon vouloir de chacun. De fait, seul un tiers des salariés de la Scop sont sociétaires. Dans le contexte économique actuel, un jeune salarié n’a pas forcément les moyens de renoncer à une partie de son salaire pour devenir sociétaire. Dès lors, il n’aura aucun rôle décisionnaire dans la vie de l’entreprise. Roseline Garnier, élue au conseil d’administration pendant six ans, reconnaît que cela pourrait poser problème à l’avenir: “On commence à s’interroger sur ce sujet, on y est attentif.” Elle tire même la sonnette d’alarme, car le nombre de sociétaires se réduit chaque année : “il y a plus de sorties que d’entrées.”

Un modèle équitable mais limité

Le modèle  comporte  un vrai avantage économique. Les salaires sont plus équitables. C’est en tout cas la volonté d’Anouck de chez Frange Radicale. Le salon propose une autre forme de paye dans un monde de la coiffure où les travailleurs sont payés au client. Ici, “on touche la même chose”, insiste-t-elle. La cofondatrice continue : “On a le même taux horaire pour tout le monde et on répartit équitablement les bénéfices en fin d’année, avec un petit ratio à l’ancienneté.” Chez Alternatives Économiques, même son de cloche. Sandrine Foulon assure que l’écart entre le plus petit et le plus gros salaire “est très faible”. Dans l’entreprise, personne ne gagne plus de trois fois le salaire minimum.

Source : CGSCOP 2025

Constituer une Scop permet d’avoir des salaires plus justes mais pas forcément plus élevés. Et c’est assumé. Chez Frange Radicale, le projet annonçait la couleur : “Ce n’est pas comme ça qu’on allait s’enrichir. Sinon, c’était vraiment un mauvais calcul”. Eva, jeune journaliste à Alternative Économique, accepte aussi ce modèle : “On est quand même contraint par le fait qu’on ne gagne pas suffisamment d’argent, même si on n’en perd pas trop” constate la journaliste passée par Libération. Les Scop ont beau proposer un autre modèle, elles restent implantées dans un système capitaliste. Vincente est salarié sociétaire au sein de la Biocoop. Pour lui, “l’entreprise, même si c’est une Scop, doit faire des bénéfices”. Il continue : “C’est gratifiant à la fin de l’année de savoir qu’on aura de l’argent  à se partager. C’est peut-être un peu capitaliste, mais c’est comme tout”, conclut-il.

À l’été 2024, alors que Duralex traverse une crise sans précédent, l’entreprise est sauvée par ses salariés en passant en Scop. Malgré ce sauvetage, l’entreprise retourne dans ses travers et demande même son placement en redressement judiciaire. Denis Gravouil, secrétaire confédéral de la CGT, va plus loin. Dans une économie en crise et plus particulièrement un secteur industriel en difficulté, la Scop peut être “une des solutions au déclin de l’industrie française” assure le chef opérateur. Seul problème : “les investissements nécessaires sont très lourds à assumer pour les salariés seuls”.

Le modèle semble pourtant tenir la route : 5 ans après leur création, 79 % des Scop sont encore en activité. C’est 69 % pour l’ensemble des entreprises françaises. Mais une scop reste fragile en cas de période difficile. Sandrine Foulon le dit : “il n’y a aucun gros actionnaire qui va venir nous renflouer et mettre des millions” avertit-elle. Quand des problèmes économiques surviennent, ce sont donc les salariés eux-mêmes qui se serrent la ceinture. Comme lorsqu’en 2014, les salariés du média ont dû voter une augmentation du prélèvement sur leur salaire. La Scop n’est pas en dehors de l’économie de marché. Camille Ternier, post-doctorante au sein de la chaire Espace de l’ENS et autrice d’une thèse autour des Scop, a pu l’observer. Dans une entreprise qu’elle étudiait, la direction a été contrainte de licencier deux salariés face à de graves problèmes économiques.

“On a revalorisé notre métier”

Imparfait, ce mode d’organisation a surtout une vertu: il permet à chacun de donner davantage de sens à son  travail.  Pour le sociologue Maxime Quijoux : « Les gens cherchent un modèle où ils pourront se sentir à la fois plus reconnus, et plus inclus dans la gestion de l’entreprise ». Pour Alice, 26 ans, salariée à Biocoop République depuis le mois d’octobre 2025, rejoindre une Scop lui a permis de trouver un meilleur équilibre. Après la fin de ses études et une pause professionnelle, Alice recherchait un emploi en lien avec ses valeurs et « qui n’ait pas d’impact négatif sur le monde, sur les autres et sur moi-même. ». Elle découvre ce modèle lors de sa prise de poste. Responsable du rayon vrac, elle a la sensation que cette organisation lui donne « plus de responsabilités et donc un sentiment d’avoir plus de liberté dans le magasin ». Ce job est alimentaire . Mais ce modèle lui a permis de trouver sa place : « L’état d’esprit est très différent de ce que j’ai pu connaître, je ne suis pas sociétaire mais j’ai quand même la sensation d’être chez moi ».

Alice est arrivée à la Biocoop en octobre seulement. Le modèle de Scop lui à tout de suite plu. Photo : Manon Latour

Le modèle permet aussi à certains travailleurs d’adapter leur organisation afin de réduire la pénibilité. Dans cette Biocoop, créée en 2014, les salariés se succèdent sur les tâches répétitives : « Avec mes collègues, on tourne toutes les deux heures au niveau des caisses, c’est une vraie reconnaissance sociale », témoigne Alice.

Pour Anouck et Pierre, salariés sociétaires de Frange radicale, cette  liberté d’organisation  est aussi un levier contre la souffrance au travail. Anouck confie : « Dans un salon classique, les cadences sont infernales, tu as mal partout, tu travailles au bon vouloir de ton patron sous une pression constante ». Ce nouveau cadre lui a permis de réapprendre à aimer son métier et de comprendre qu’il est « possible de fonctionner différemment », alors qu’elle était prête à arrêter la coiffure. Son collègue Pierre ajoute : « On a vraiment l’impression d’avoir  créé une entreprise qui nous ressemble, c’est une grande fierté. ». Les deux amis regrettent que leur métier souffre d’une forme de « mépris social » et se réjouissent de pouvoir changer l’image des coiffeurs en devenant leurs propres patrons. Anouck glisse : « Maintenant, on assume le mot coiffeur. On a revalorisé notre métier et ce n’est pas seulement une question d’argent ».

Après une reconversion professionnelle à ses 24 ans, Pierre est devenu coiffeur. Photo : Simon Briand

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Pour autant, la chercheuse Camille Ternier, assure que le management dans les Scop n’est pas à l’abri de dérives. « Les Scop ont toujours été assez sensibles aux tendances managériales. Dans les années 1970, des techniques tayloristes ont été expérimentées par Mondragon, une des plus anciennes coopératives. Elles ont causé énormément d’arrêts de travail. Cela existe toujours sous différentes formes  aujourd’hui ». 

Loin de l’autogestion qu’on imagine, dans la plupart des Scop, les gérants restent des figures d’autorité. Comme le rapporte Alice : « il y a un écart entre la théorie et la pratique. La Scop ne répond pas à tous les problèmes du travail capitaliste. On reste tous à 35 h, voire plus, pour pouvoir subvenir à nos besoins et le responsable du magasin a quand même le dernier mot ». Néanmoins, elle considère qu’il s’agit “du moins pire des systèmes”. Camille Ternier avance le fait que le bénéfice pour le salarié au sein d’une Scop n’est “pas tant d’être propriétaire d’une part sociale, mais la structure de pouvoir” qui permet de révoquer le gérant, offrant ainsi une véritable indépendance aux travailleurs, même si la démocratie au sein des Scop reste un idéal à atteindre.

Rédactrice en cheffe du web d’Alternatives Économiques, Sandrine Foulon est sociétaire depuis plus de 10 ans. Photo : Simon Briand

Il s’avère que dans certains secteurs, notamment la presse, la Scop semble être un modèle très pertinent pour assurer la liberté des journalistes. Christian Chavagneux, journaliste à Alternatives économiques depuis 1998, plaisante : “On ne peut pas avoir un journal qui s’appelle Alternatives économiques sans essayer de la mettre en œuvre !”. Entourée des anciens numéros du mensuel en désordre sur son bureau, Sandrine Foulon affirme que le modèle du journal est ce qui en fait aujourd’hui le seul média économique complètement indépendant en France. En évoquant la situation de la presse, inquiète, elle réfléchit : « Comment on protège l’indépendance ? Comment on résiste ? On a été contacté par des gens qui veulent résister à Bolloré et qui se renseignent sur les Scop. C’est peut-être ça qui nous sauvera… »

Manon Latour et Simon Briand

Parkinson : l’agence du médicament tire la sonnette d’alarme sur les dérives comportementales des traitements

Des addictions aux jeux d’argent, une hypersexualité ou encore des achats compulsifs : l’ANSM alerte sur les effets indésirables méconnus des médicaments dopaminergiques prescrits contre la maladie de Parkinson et appelle à une meilleure information des patients.

Prescrits pour compenser le déficit en dopamine à l’origine des tremblements et de la rigidité musculaire caractéristiques de la maladie, ces traitements peuvent provoquer chez certains patients des comportements compulsifs aux conséquences parfois graves sur leur vie personnelle, familiale ou professionnelle. L’agence sanitaire souligne que ces effets peuvent apparaître progressivement, sans que le patient en ait conscience, y compris à faible dose ou après plusieurs années de traitement. Pour certaines molécules, comme le pramipexole, ces troubles du contrôle des impulsions peuvent toucher jusqu’à une personne sur dix.

L’ANSM appelle les professionnels de santé à informer « systématiquement » leurs patients et à impliquer les proches dans la surveillance des signes d’alerte. Un appel qui fait écho aux inquiétudes de France Parkinson, qui estimait encore le mois dernier que l’information délivrée lors des prescriptions restait insuffisante.

Marie Billat

La Norvège monte les taux, pionnière en Europe dans un contexte géopolitique tendu

Jeudi, la Banque de Norvège a relevé son taux directeur à 4,25%, devenant ainsi la première banque centrale européenne à durcir sa politique monétaire depuis l’embrasement du Moyen-Orient. Une décision due à une inflation tenace, malgré la richesse du pays.

En relevant son taux directeur de 0,25 point, la Banque de Norvège franchit un cap que nul autre établissement central européen n’avait osé franchir depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient. La gouverneure Ida Wolden Bache a justifié ce choix sans détour : « La hausse des prix est trop élevée et se situe au-dessus de l’objectif depuis plusieurs années. » En mars, l’inflation sous-jacente atteignait encore 3,0%, soit un point au-dessus de la cible officielle de 2%.

La banque centrale ne cache pas les incertitudes qui entourent cette décision. Elle pointe la « grande incertitude » que le conflit régional fait peser sur les marchés, avertissant que la hausse des prix de l’énergie pourrait encore alimenter l’inflation. Depuis les frappes contre l’Iran fin février et le blocage du détroit d’Ormuz, les cours du brut avaient fortement progressé avant de refluer sous les 100 dollars.

Marie Billat

 

« Aujourd’hui est la première journée d’un grand mouvement » : devant la gare du Nord, les partisans de la mobilisation « bloquons tout » parlent d’une même voix

À Paris, la gare du Nord a été l’un des principaux foyers de mobilisation ce mardi 10 septembre, dans le cadre de la journée d’action du collectif « Bloquons tout ». Plusieurs milliers de partisans du mouvement ont convergé vers le bâtiment et tenté d’y entrer.

 

Difficile de rentrer dans la gare du Nord, à Paris, ce matin : faute de pouvoir y accéder, la foule compacte converge devant l’édifice, tandis que des CRS sont postés à chaque entrée. En entendant les exclamations qui s’en dégagent, on comprend rapidement que le lieu est devenu un point de ralliement anti -macroniste pour dénoncer les mesures budgétaires adoptées sous l’égide du président. La jeunesse, représentée en nombre, scande des slogans devenus fameux par leur caractère politique : « siamo tutti antifascisti » (nous sommes tous anti-fascistes), et «  Même si Macron ne le veut pas nous on est là ». Dans l’air, des devises telles que « le peuple se soulève », flottent comme des étendards. À contre-courant, les voyageurs souhaitant rejoindre leurs trains sont compressés, l’accès se faisant au compte-gouttes.

La jeunesse en première ligne

L’appel à manifester émanait de la SNCF, mais vers 11h, ce sont en majorité des étudiants ou jeunes travailleurs qui confluent vers la gare, après des tentatives de blocages infructueuses un peu partout dans Paris. « Ce matin, je suis passé à porte de Montreuil, puis à porte de Vincennes, mais ces mouvements ont été bloqués par les CRS », témoigne Stan, jeune intermittent du spectacle s’étant alors tourné vers ce nouveau lieu de rendez-vous. L’édifice devient un point de ralliement pour tous les partisans du mouvement « bloquons tout » lancé cet été sur les réseaux sociaux, tandis que les cheminots tiennent une assemblée générale au Technicentre SNCF de Châtillon avant de le rejoindre. L’incertitude règne quant aux principaux intéressés, comme on peut l’entendre ici ou là : « ils sont où? », « Elle est finie, leur AG? »

En les attendant, une étudiante vêtue de jean face à la foule en noir lance des appels à la « solidarité avec tous les travailleurs » pour « bloquer l’économie » face aux réformes budgétaires : les mesures annoncées par l’ex-Premier Ministre François Bayrou, dont le gouvernement a chuté lundi, est dans tous les esprits. Robin, arborant fièrement sa pancarte « taxez les riches », approuve : «  le gouvernement nous somme sans arrêt de faire plus d’efforts, que l’on fait déjà, alors que les inégalités deviennent de plus en plus flagrantes et qu’on manque d’argents dans les hôpitaux, dans les écoles ». «  Le passé nous a montré que le peuple peut gagner lorsqu’il se mobilise dans la rue », veut croire l’étudiant en histoire.

Devant la gare du Nord, point de rendez-vous du mouvement « bloquons tout », la jeunesse prend les devants avant l’arrivée des cheminots. Margot Mac Elhone

« On a l’impression que nos votes ne servent à rien » : de la manifestation à la colère sociale

«  Il est de plus en plus difficile de s’organiser, d’avoir un vrai lieu de discussion, en raison de tous ces policiers postés partout » tempère Camille, intermittent du spectacle. Sa casquette de cuir vissée sur le crâne, le cinquantenaire se dit néanmoins « fier et optimiste » à la vue de cette jeunesse mobilisée, et se remémore avec nostalgie des manifestations de 2003 contre l’accord sur l’assurance chômage des intermittents du spectacle : « à l’époque, il était encore possible d’obtenir des victoires dans la rue. Aujourd’hui, les décisions se font de plus en plus contre le peuple, venant d’en haut ».

Une conviction regroupe tous ces manifestants : la nomination de Sebastien Lecornu au poste de Premier Ministre ne « changera rien » à la situation. « C’est un fidèle de Macron, qui suivra la même politique. On a l’impression que nos votes ne servent à rien », s’agace Lancelot, brandissant sa pancarte « Stop Pub » aux cotés de son ami Robin.

Lancelot et Robin sont venue depuis l’Aveyron pour prendre part au mouvement « bloquons tout », ce matin devant la gare du Nord. Margot Mac Elhone

Les cheminots rejoignent la foule

Les voix se font de plus en plus fortes et des fumigènes de couleur flottent dans l’air lorsqu’arrivent les cheminots, vers 11h40. Microphone à la main, Anasse Kayib, membre de leur syndicat et du parti Révolution Permanente, martèle au cours d’un débrief express : « Nous espérons qu’aujourd’hui est la première journée d’un grand mouvement ». «  S’il n’y a pas un train qui part de gare du Nord, pas un avion qui sort de Roissy, on sera obligé de nous entendre », scande à son tour Marcel, conducteur de tramway. Selon Émile, technicien de maintenance, l’AG de Châtillon a été « une réussite » : « nous étions 150 et avons cherché à mobiliser tous nos collègues. Depuis 2014, nous n’essuyons que des défaites mais nous pensons que ce mouvement peut changer les choses : le taux de grévistes a été estimé à 40%, et nous avons massivement voté pour la reconduire le 18 septembre ». Émile se dit aller dans le sens des revendications portées par la CGT cheminots, portant sur « une augmentation générale des salaires, l’abrogation de la contre-réforme des retraites de 2023, l’arrêt de toutes les réorganisations et suppressions d’emplois », face à une politique « d’austérité », comme l’indique un communiqué posté hier.

Marcel et Emile, conducteur de tram et technicien de maintenance pour la SNCF, se sont rendus à la mobilisation de la gare du Nord suite à l’Assemblée générale des cheminots. Margot Mac Elhone

Annasse Kayib appelle la foule à s’asseoir, et à qui le souhaite de venir prendre la parole. Le parvis de la gare du Nord se transforme alors en Assemblée Générale géante, où les revendications des cheminots se mêlent à celles de lycéens ou professeurs, déplorant l’insalubrité des établissements scolaires et le manque de personnel.

Vers midi, une réunion entre partisans du mouvement « bloquons tout » s’est improvisée sur le parvis de la gare du Nord. Margot Mac Elhone

«  On a compris les revendications, il faut maintenant s’organiser pour faire bouger les choses! », s’irrite un homme, la réunion devenant manifestement un peu trop longue à son goût. Comme pour lui répondre, la foule se lève comme un seul homme vers 13h30 pour rejoindre l’ultime rendez-vous du mouvement : Châtelet-les-Halles.

Margot Mac Elhone