Les Scop, un autre modèle de salariat

Entre 2022 et 2025, le nombre de sociétés coopératives en France a augmenté de 4 %. Plus de 60 000 salariés ont déjà rejoint ce type d’entreprise. Démocratie interne, salaires fixes et un travail qui a du sens : les Scop proposent une alternative crédible au modèle salarial établi.

Quand on rentre dans cette boutique, on oublie presque que Frange Radicale est bel et bien un salon de coiffure et non un café. Implanté au sud du 19ᵉ arrondissement de Paris, Frange Radicale a pris le contre-pied des salons de coiffure classiques. Ici, pas de madame monsieur, les clients et salariés sont au même niveau, “ils accrochent eux-mêmes leur manteau”, plaisante Pierre, 36 ans et cofondateur du salon. Cofondateur oui, puisque le salon a été créé par trois amis qui voulaient un autre modèle d’entrepreneuriat et qui se sont donc tournés vers la Scop (société coopérative et participative). Concrètement, les salariés ont la propriété de leur entreprise. Pour devenir associé, un salarié doit acheter une part de l’entreprise ou reverser une partie de son salaire à l’entreprise chaque mois. Toutes les décisions sont collectives. Peu importe son poste, chacun possède une voix.

Anouck, Mohamed et Pierre sont coiffeurs sociétaires du salon Frange Radicale. Photo : Simon Briand

À Frange Radicale, l’objectif était de montrer qu’une autre voie est possible : “Ce qui nous intéressait, c’était de repenser comment on travaille dans la coiffure parce que c’est un milieu qui est très compétitif. On voulait que ce soit un peu plus collectif”, analyse Anouck, 37 ans, cofondatrice du salon. Cette volonté d’une gestion plus démocratique est à la base de nombreux projets de Scop. Maxime Quijoux, sociologue et chargé de recherche au CNRS, a beaucoup travaillé sur la question et confirme une hausse : “c’est une très belle progression, même si on part de très bas”.

À lire aussi : Les Scop, un modèle peu connu

Roselyne Garnier est directrice des établissements d’Ille-et-Vilaine de CLPS L’enjeu compétences, un organisme de formation pour adultes. La bretonne faisait partie des acteurs principaux ayant soutenu le passage de l’entreprise en Scop en 2015, alors qu’elle était auparavant une association loi 1901. “Les motivations c’était, pour moi, de partager les décisions. De faire vivre le projet de l’entreprise et de représenter le terrain”, explique-t-elle.

Cette démarche se traduit par des changements très  concrets : les salariés associés élisent un conseil d’administration et ce dernier décide des grandes orientations de l’entreprise. Mais ce partage des responsabilités ne se résume pas à cela, selon Maxime Quijoux. Le chercheur précise que la démocratie est “moins dans la rotation des mandats ou dans la fréquence des réunions, mais plus dans des phénomènes de transparence et de communication », note-t-il. “Quand vous êtes une grande Scop, vous ne pouvez pas avoir ce mode de fonctionnement participatif. Donc, elles essayent au maximum de trouver des modalités d’information et de transparence.”

Dans le cas de CLPS L’enjeu compétences, avec ses  440 collaborateurs répartis dans 20 centres de formation, la démocratie directe est difficile à mettre en place. La Scop recherche donc surtout une plus grande transparence. “Les coopérateurs ont accès aux données. Il y a beaucoup de communications autour de la situation financière, des choix, du pourquoi est-ce que le conseil d’administration a voté ça”, confirme Roselyne Garnier.

“Il y a des gens qui s’engueulent”

Démocratie oui, mais elle n’est jamais parfaite. Chez Alternatives Économiques, média constitué en Scop en 1980, le fonctionnement est “horizontal et transparent” selon Sandrine Foulon, rédactrice en chef du site internet. Chacun a la même voix. Malgré tout, “il y a des gens qui s’engueulent, on n’est pas d’accord sur tout. C’est une aventure humaine”, raconte la chroniqueuse de “Ma vie au boulot”, sur France Inter.

Institution du quartier historique de la butte aux cailles, le restaurant Le Temps des cerises s’est constitué en Scop il y a 50 ans. Guy Courtois, ancien gérant, insiste aussi sur cette difficulté. Il va même plus loin en désignant l’absence d’un patron et donc d’un responsable à blâmer comme une vraie limite : “c’est très compliqué de jeter la pierre sur quelqu’un, il peut y avoir des groupes qui se forment”.

Guy Courtois est arrivé au Temps des cerises à 21 ans. Il en a été le gérant avant de passer le relais à son fils. Photo : Manon Latour

Si tous les salariés sont impliqués dans la gestion de l’entreprise, tous n’ont pas les mêmes compétences. Cela peut être source de déséquilibres et de désaccords. Malgré un certain partage des tâches, Roselyne Garnier reconnaît que “parfois il y a des personnes qui peuvent avoir différents niveaux de maturité et de maîtrise”, et que donc les salariés doivent se former à ces tâches nouvelles, en supplément de leur métier. Un investissement lourd, mais qui est “choisi et réparti collectivement” pour Pierre de chez Frange Radicale.

Avant de pouvoir participer, il faut devenir sociétaire. Ce qui n’est pas chose aisée. Il faut investir du capital, souvent via un prélèvement sur son salaire, tous les mois, qui va dans les fonds de l’entreprise. Des Scop comme Alternatives Économiques obligent ses salariés à devenir sociétaires au bout d’un an de CDI. Mais d’autres comme CLPS L’enjeu compétences, n’obligent pas leurs  salariés à le devenir et donc c’est au bon vouloir de chacun. De fait, seul un tiers des salariés de la Scop sont sociétaires. Dans le contexte économique actuel, un jeune salarié n’a pas forcément les moyens de renoncer à une partie de son salaire pour devenir sociétaire. Dès lors, il n’aura aucun rôle décisionnaire dans la vie de l’entreprise. Roseline Garnier, élue au conseil d’administration pendant six ans, reconnaît que cela pourrait poser problème à l’avenir: “On commence à s’interroger sur ce sujet, on y est attentif.” Elle tire même la sonnette d’alarme, car le nombre de sociétaires se réduit chaque année : “il y a plus de sorties que d’entrées.”

Un modèle équitable mais limité

Le modèle  comporte  un vrai avantage économique. Les salaires sont plus équitables. C’est en tout cas la volonté d’Anouck de chez Frange Radicale. Le salon propose une autre forme de paye dans un monde de la coiffure où les travailleurs sont payés au client. Ici, “on touche la même chose”, insiste-t-elle. La cofondatrice continue : “On a le même taux horaire pour tout le monde et on répartit équitablement les bénéfices en fin d’année, avec un petit ratio à l’ancienneté.” Chez Alternatives Économiques, même son de cloche. Sandrine Foulon assure que l’écart entre le plus petit et le plus gros salaire “est très faible”. Dans l’entreprise, personne ne gagne plus de trois fois le salaire minimum.

Source : CGSCOP 2025

Constituer une Scop permet d’avoir des salaires plus justes mais pas forcément plus élevés. Et c’est assumé. Chez Frange Radicale, le projet annonçait la couleur : “Ce n’est pas comme ça qu’on allait s’enrichir. Sinon, c’était vraiment un mauvais calcul”. Eva, jeune journaliste à Alternative Économique, accepte aussi ce modèle : “On est quand même contraint par le fait qu’on ne gagne pas suffisamment d’argent, même si on n’en perd pas trop” constate la journaliste passée par Libération. Les Scop ont beau proposer un autre modèle, elles restent implantées dans un système capitaliste. Vincente est salarié sociétaire au sein de la Biocoop. Pour lui, “l’entreprise, même si c’est une Scop, doit faire des bénéfices”. Il continue : “C’est gratifiant à la fin de l’année de savoir qu’on aura de l’argent  à se partager. C’est peut-être un peu capitaliste, mais c’est comme tout”, conclut-il.

À l’été 2024, alors que Duralex traverse une crise sans précédent, l’entreprise est sauvée par ses salariés en passant en Scop. Malgré ce sauvetage, l’entreprise retourne dans ses travers et demande même son placement en redressement judiciaire. Denis Gravouil, secrétaire confédéral de la CGT, va plus loin. Dans une économie en crise et plus particulièrement un secteur industriel en difficulté, la Scop peut être “une des solutions au déclin de l’industrie française” assure le chef opérateur. Seul problème : “les investissements nécessaires sont très lourds à assumer pour les salariés seuls”.

Le modèle semble pourtant tenir la route : 5 ans après leur création, 79 % des Scop sont encore en activité. C’est 69 % pour l’ensemble des entreprises françaises. Mais une scop reste fragile en cas de période difficile. Sandrine Foulon le dit : “il n’y a aucun gros actionnaire qui va venir nous renflouer et mettre des millions” avertit-elle. Quand des problèmes économiques surviennent, ce sont donc les salariés eux-mêmes qui se serrent la ceinture. Comme lorsqu’en 2014, les salariés du média ont dû voter une augmentation du prélèvement sur leur salaire. La Scop n’est pas en dehors de l’économie de marché. Camille Ternier, post-doctorante au sein de la chaire Espace de l’ENS et autrice d’une thèse autour des Scop, a pu l’observer. Dans une entreprise qu’elle étudiait, la direction a été contrainte de licencier deux salariés face à de graves problèmes économiques.

“On a revalorisé notre métier”

Imparfait, ce mode d’organisation a surtout une vertu: il permet à chacun de donner davantage de sens à son  travail.  Pour le sociologue Maxime Quijoux : « Les gens cherchent un modèle où ils pourront se sentir à la fois plus reconnus, et plus inclus dans la gestion de l’entreprise ». Pour Alice, 26 ans, salariée à Biocoop République depuis le mois d’octobre 2025, rejoindre une Scop lui a permis de trouver un meilleur équilibre. Après la fin de ses études et une pause professionnelle, Alice recherchait un emploi en lien avec ses valeurs et « qui n’ait pas d’impact négatif sur le monde, sur les autres et sur moi-même. ». Elle découvre ce modèle lors de sa prise de poste. Responsable du rayon vrac, elle a la sensation que cette organisation lui donne « plus de responsabilités et donc un sentiment d’avoir plus de liberté dans le magasin ». Ce job est alimentaire . Mais ce modèle lui a permis de trouver sa place : « L’état d’esprit est très différent de ce que j’ai pu connaître, je ne suis pas sociétaire mais j’ai quand même la sensation d’être chez moi ».

Alice est arrivée à la Biocoop en octobre seulement. Le modèle de Scop lui à tout de suite plu. Photo : Manon Latour

Le modèle permet aussi à certains travailleurs d’adapter leur organisation afin de réduire la pénibilité. Dans cette Biocoop, créée en 2014, les salariés se succèdent sur les tâches répétitives : « Avec mes collègues, on tourne toutes les deux heures au niveau des caisses, c’est une vraie reconnaissance sociale », témoigne Alice.

Pour Anouck et Pierre, salariés sociétaires de Frange radicale, cette  liberté d’organisation  est aussi un levier contre la souffrance au travail. Anouck confie : « Dans un salon classique, les cadences sont infernales, tu as mal partout, tu travailles au bon vouloir de ton patron sous une pression constante ». Ce nouveau cadre lui a permis de réapprendre à aimer son métier et de comprendre qu’il est « possible de fonctionner différemment », alors qu’elle était prête à arrêter la coiffure. Son collègue Pierre ajoute : « On a vraiment l’impression d’avoir  créé une entreprise qui nous ressemble, c’est une grande fierté. ». Les deux amis regrettent que leur métier souffre d’une forme de « mépris social » et se réjouissent de pouvoir changer l’image des coiffeurs en devenant leurs propres patrons. Anouck glisse : « Maintenant, on assume le mot coiffeur. On a revalorisé notre métier et ce n’est pas seulement une question d’argent ».

Après une reconversion professionnelle à ses 24 ans, Pierre est devenu coiffeur. Photo : Simon Briand

À lire aussi : Les coopératives ouvrières, l’ancêtre des Scop

Pour autant, la chercheuse Camille Ternier, assure que le management dans les Scop n’est pas à l’abri de dérives. « Les Scop ont toujours été assez sensibles aux tendances managériales. Dans les années 1970, des techniques tayloristes ont été expérimentées par Mondragon, une des plus anciennes coopératives. Elles ont causé énormément d’arrêts de travail. Cela existe toujours sous différentes formes  aujourd’hui ». 

Loin de l’autogestion qu’on imagine, dans la plupart des Scop, les gérants restent des figures d’autorité. Comme le rapporte Alice : « il y a un écart entre la théorie et la pratique. La Scop ne répond pas à tous les problèmes du travail capitaliste. On reste tous à 35 h, voire plus, pour pouvoir subvenir à nos besoins et le responsable du magasin a quand même le dernier mot ». Néanmoins, elle considère qu’il s’agit “du moins pire des systèmes”. Camille Ternier avance le fait que le bénéfice pour le salarié au sein d’une Scop n’est “pas tant d’être propriétaire d’une part sociale, mais la structure de pouvoir” qui permet de révoquer le gérant, offrant ainsi une véritable indépendance aux travailleurs, même si la démocratie au sein des Scop reste un idéal à atteindre.

Rédactrice en cheffe du web d’Alternatives Économiques, Sandrine Foulon est sociétaire depuis plus de 10 ans. Photo : Simon Briand

Il s’avère que dans certains secteurs, notamment la presse, la Scop semble être un modèle très pertinent pour assurer la liberté des journalistes. Christian Chavagneux, journaliste à Alternatives économiques depuis 1998, plaisante : “On ne peut pas avoir un journal qui s’appelle Alternatives économiques sans essayer de la mettre en œuvre !”. Entourée des anciens numéros du mensuel en désordre sur son bureau, Sandrine Foulon affirme que le modèle du journal est ce qui en fait aujourd’hui le seul média économique complètement indépendant en France. En évoquant la situation de la presse, inquiète, elle réfléchit : « Comment on protège l’indépendance ? Comment on résiste ? On a été contacté par des gens qui veulent résister à Bolloré et qui se renseignent sur les Scop. C’est peut-être ça qui nous sauvera… »

Manon Latour et Simon Briand

L’avionneur Boeing dans les turbulences après la décision d’une grève massive

Coup dur pour Boeing, le géant de l’aviation américaine. Vendredi 13 septembre 2024, les salariés de la firme concurrente d’Airbus ont voté largement pour une grève à effet immédiat, dans une usine de Seattle aux États-Unis, berceau de l’entreprise depuis 1916. La raison? Un désaccord sur leur nouvelle convention collective qui n’avait pas été changé depuis 2008.

Le syndicat de machinistes de Boeing, situé à Seattle, a décidé de se mettre en grève, vendredi 13 septembre 2024. LUC OLINGA / AFP.

La situation ne semble pas s’améliorer pour l’avionneur américain Boeing. À Seattle, sur la côte ouest des États-Unis, le syndicat des machinistes a voté une grève à effet immédiat avec une écrasante majorité: 96 %. Cette décision n’est pas sans justifications et trouve ses racines dans les négociations salariales découlant d’une nouvelle convention de la direction. Cela faisait 16 ans que cette dite convention n’avait pas été changée, date à laquelle la dernière grève a eu lieu durant 57 jours.

Un grand syndicat

À l’origine de ce mouvement social, le syndicat des machinistes IAM-District 751 (Association Internationale des Machinistes), comptant environ 33.000 membres dans la région de Seattle: « Nous ferons grève à minuit (heure locale) », annonce le syndicat dans une publication sur leur compte X (Twitter).


Il y a quelques semaines, l’IAM réclamait une augmentation des salaires d’au moins 40 % sur l’espace de trois ans, ainsi que de meilleurs avantages, notamment sur les retraites. D’après Jon Holden, président du syndicat, les salaires « stagnent depuis des années, malgré une inflation massive ».
Sous la menace d’une grève depuis plusieurs mois, l’avionneur et le syndicat avaient pourtant trouvé un accord quant à cette nouvelle convention collective en début de semaine. IAM-District 751 réclamait 40 % de hausse des salaires, la direction avait décidé qu’elle serait de 25 %. Jon Holden s’était d’ailleurs félicité de ces négociations, « c’est le meilleur contrat que nous n’ayons jamais eu ».

Boeing dans la tourmente

Ces efforts n’ont pas convaincu les machinistes qui ont rejeté cette convention à une majorité écrasante de 94.6 %. Cette décision est un coup dur pour Boeing, la grève va entraîner la fermeture de deux grandes usines de la firme dans la région de Seattle. Contacté, le siège de Boeing France n’a pas souhaité en dire plus sur la suite des événements. Quelques heures après le vote des salariés, le groupe Boeing, au travers d’un communiqué, assure entendre les réclamations: « Le message a été clair (…). Nous restons déterminés à rétablir nos relations avec nos employés et le syndicat, et nous sommes prêts à retourner à la table des négociations pour parvenir à un nouvel accord. »
Bien « qu’engagés » dans la négociation, les jours à venir sont encore incertains pour le géant de l’aviation déjà dans la tourmente

Jon Holden, le président du syndicat des machinistes IAM-District 751, jeudi 12 septembre 2024. JASON REDMOND / AFP.

L’affaire des 737 MAX

En plus de la grève massive, l’affaire de son modèle phare, le 737 MAX, ne fini de faire parler de lui avec les différentes affaires, l’une des dernières en date, l’incident début janvier sur un 737 MAX d’Alaska Airlines qui avait perdu une porte en plein vol.
Autorisé à voler en 2017 par le régulateur américain de l’aviation, le 737 MAX devait faire la fierté de Boeing. Le premier accident sur ce modèle intervient l’année d’après, en 2018, avec le crash d’un Boeing de la compagnie Lion Air faisait 189 morts. La flotte des 737 MAX est par la suite clouée au sol pendant plusieurs mois dans le monde entier. Tous ces déboires ont précarisé la situation financière du constructeur, en concurrence directe avec Airbus, dont la réputation ne cesse de chuter.
Selon les analystes de TD Cowen, banque d’investissement américaine, une grève de 50 jours priverait Boeing de 3 à 3.5 milliards de dollars de liquidités et aurait un impact de 5.5 milliards sur le chiffre d’affaires. Dans les échanges électroniques avant l’ouverture de la Bourse de New York vendredi, le titre du constructeur chutait d’ailleurs de près de 4 %.

Yan Daniel

Grande démission : un symptôme post-Covid qui affecte la France ?

Depuis la pandémie de Covid-19, le terme de « Grande démission » est de plus en plus présent dans les médias. Avec les bouleversements liés à la pandémie, le rapport au sens du travail change, poussant plusieurs milliers d’employés à quitter leur emploi. À l’instar du virus, ce phénomène de « grande démission » se serait exporté à l’étranger, plus particulièrement en France. S’agit-il vraiment d’un phénomène inédit post-covid ? 

Charlotte Montel nous répond du Népal. Elle s’y est installée depuis bientôt trois mois et s’est convertie en digital nomad. Cette expression anglophone désigne les personnes qui n’ont pas de lieu de travail fixe et se déplacent constamment, souvent à l’étranger.

C’est le genre d’existence auquel aspire la jeune femme désormais. Âgée de 33 ans, elle a quitté son « ancienne vie de cadre parisienne » et tente de se lancer comme auto-entrepreneure. Auparavant consultante en conseil dans le marketing et le management, elle a pris la décision de quitter son entreprise en 2020, après la première vague du Covid. « Le confinement m’a fait énormément de bien : ça m’a permis d’avoir une phase d’introspection et de prendre du recul », confie-t-elle.

Une hausse des démissions après la pandémie

Charlotte n’est pas un cas isolé. Elle fait partie de ceux qui ont rendu le tablier, alimentant les rumeurs d’un phénomène de « Grande démission » en France. Traduction de l’expression « Great resignation », employée par les médias américains pour parler d’une vague de démission sans précédent, ce constat est d’abord observé dans le pays de l’Oncle Sam après le premier confinement. Le nombre de travailleurs américains quittant leur poste – pour une reconversion, un autre emploi, ou sortir du marché du travail – a nettement augmenté.

Dans l’hexagone, au quatrième trimestre 2021 et au premier trimestre 2022, le nombre de démissions a « atteint un niveau historiquement haut » selon la Dares, la direction chargée de recenser les données sur le travail.

Sur ces deux périodes, la Dares évalue environ à 520 000 le nombre de démissions par trimestre, dont 470 000 démissions de CDI, sans compter les ruptures conventionnelles, relativement stables. Du jamais vu depuis une quinzaine d’années. Au vu de ces chiffres, les médias nationaux se sont emparés de la question, au point de parler d’un phénomène français.

Loetitia Thorez a démissionné en juillet 2022. Sa décision découle directement du Covid. La fermeture des commerces en mars 2020 lui a permis de remettre en question son environnement de travail où les conditions s’étaient détériorées, mettant sa santé mentale et physique en péril. Conseillère-esthéticienne dans un centre commercial à Saint-Etienne (42), elle souffre de douleurs au dos toujours plus fortes et envisage de changer de voie. 

Cette période incertaine lui donne « le temps de réfléchir et de penser à ce [qu’elle] veut vraiment ». Le questionnement a été encore plus fort avec la réouverture des magasins, où se mêlaient pression du chiffre et contraintes sanitaires. Difficile pour la mère de 48 ans de retrouver le plaisir de son métier. « Je me suis rendue compte que je ne pouvais plus rester dans ce secteur d’activité. Le Covid m’a fait réaliser tout cela », soutient-elle. 

En janvier 2022, Loetitia entame une démarche de reconversion professionnelle. En poste en CDI dans son entreprise, elle conserve son salaire et se lance dans une formation de comptabilité, avant de rendre sa démission. Une de ses collègues a suivi le même chemin. « La pression a été ressentie par toute l’équipe pendant la pandémie », explique la Stéphanoise. Aujourd’hui, elle a repris des études et réalise un BTS en comptabilité tout en étant embauchée en contrat professionnalisant.

Grande démission, vraiment ?

Contrairement à ce que pourrait laisser penser les chiffres bruts, le taux de démission pour les cinq derniers trimestres n’est pas si élevé comparé aux années précédentes. D’après la Dares, le taux de démission (nombre de démissions rapporté au nombre de salariés) est évalué à 2,7% pour le premier trimestre 2022. C’est « en deçà » des niveaux atteints début 2008. Le taux de démission s’élevait à cette époque à 2,9%. 

Outre-Atlantique aussi, le taux de démission est élevé, mais pas inédit. Notamment dans l’industrie manufacturière, où il est identique à celui du début des années 1950, 1960 ou 1970. Le processus de démission ne nécessite pas de préavis aux Etats-Unis, donnant ainsi une impression de « vague » lorsqu’elles sont nombreuses en peu de temps. Même si les méthodes de calcul de ce taux diffèrent avec ceux de la France (démographie, type de contrat etc), il est intéressant de voir que le phénomène survient dans les deux pays peu après une crise (financière comme en 2008 ou sanitaire comme en 2020).

Au vu de ces données, « dans le contexte actuel, la hausse du taux de démission apparaît comme normale » et non comme symptomatique d’un véritable phénomène selon la Dares. L’économiste américain Bart Hobjin note d’ailleurs, dans une étude publiée en avril 2022 pour la Federal Reserve Bank of San Fransisco, que « des vagues de démissions d’emplois se sont produites au cours de toutes les reprises rapides d’après-guerre. »

Aux États-Unis, le chercheur observe que « l’augmentation du taux de démissions est due aux travailleurs jeunes et moins scolarisés dans les professions qui ont été les plus durement touchées par la pandémie. »

La Grande démission ne serait-elle que du vent ? « C’est un phénomène médiatique plus qu’un phénomène concrètement analysé », souligne Aurélie Gonnet, sociologue du travail au Cnam (Conservatoire national des arts et métiers). Elle estime, elle aussi, que le phénomène des démissions « massives » est normal, surtout « dans les métiers en tension qui ne sont pas durables », comme la sécurité, le service à la personne, ou  l’hôtellerie-restauration (des emplois souvent moins qualifiés). « Les crises ont un effet de destruction des emplois », explique-t-elle, « le sens du travail et les conditions de travail sont remis en question. »

La démission comme prise de conscience du sens du travail 

Aurélie Gonnet constate aussi qu’il y a un désir de reconversion plus fort, semblable à l’expérience de Loetitia, même si, en l’absence de chiffres, il est difficile de le calculer. La sociologue juge qu’il n’y a pas de causalité entre le chômage et la démission, et s’oppose à l’idée reçue que « les gens ne veulent plus travailler ». Selon elle, les démissions sont fréquemment accompagnées d’une reconversion professionnelle, facilitée par un marché du travail dynamique. 

Sans oublier que les conditions renforcées pour le droit au chômage n’incitent pas les travailleurs démissionnaires à s’inscrire à Pôle Emploi. C’est le cas de Meagan*, infirmière, qui a démissionné en sachant qu’elle n’aurait aucune aide.

La jeune femme de 30 ans travaillait dans une clinique en Ile-de-France. Après la quatrième vague du Covid, en mars 2021, elle pose sa démission. « J’ai mis de l’argent de côté au moment du Covid, il n’y avait plus de sorties, de resto… J’ai démissionné en sachant que je n’allais pas avoir droit à des Assedic, au chômage, aucune aide financière. Ça m’était égal », raconte-t-elle. Ses deux mois de préavis en poche, elle s’envole vers sa Guadeloupe natale et s’y installe définitivement.

Face à l’épuisement moral en tant que soignante, mais surtout aux pressions de rendement de sa direction, elle évoque le besoin de faire une « pause ». « Ce n’est pas le Covid en lui-même mais la gestion qui m’avait dégoutée du milieu », poursuit Meagan, « c’est vraiment à ce moment-là que j’ai compris que ce n’était que du business, plus rien n’avait de sens. » Aujourd’hui, après sept mois de congé sabbatique, elle a retrouvé un poste dans une clinique guadeloupéenne. Un CDI difficile à obtenir tant les recruteurs sont difficiles dans l’archipel. 

Aurélie Gonnet relève qu’il faudrait davantage regarder du côté des recruteurs, de « plus en plus déconnectés de l’état du marché du travail », et remettre en question les méthodes de recrutement. La sociologue estime qu’il faut aussi ajouter à cela les pertes d’emploi couplées aux démissions. A l’instar des métiers de la santé et du soin à la personne, où les conditions de travail sont pénibles. « Ils veulent changer d’environnement de travail, et pas forcément de métier », développe-t-elle. 

Charlotte, par exemple, se dit « soulagée », et parle d’une rupture « sereine » et « apaisée » : « Je suis complètement en train de revoir ma conception du travail telle que la société nous l’inculque. »  D’après le baromètre Elabe pour l’Unédic sur la perception du chômage et de l’emploi (décembre 2022), six personnes sur dix ont en tête de changer de métier, d’employeur ou de secteur d’activité. Pour les plus jeunes, 65% des 18-24 ans et 58% des 25-34 ans ont déjà songé à démissionner au cours des 12 derniers mois, selon une enquête YouGov France pour le Huffpost parue en avril 2023.

Si le Covid a joué un rôle déclencheur dans la hausse des démissions en France en questionnant le sens et les valeurs portés au travail, cette hausse a aussi été entraînée par la reprise économique favorable au marché du travail. « Des fois, partir permet de voir l’herbe plus verte ailleurs », affirme Loetitia.

L’entreprise dans laquelle elle travaille actuellement souhaite prolonger son contrat après son contrat pro, à cause des difficultés de recrutement dans le secteur de la comptabilité. La mère de famille reste néanmoins méfiante envers le monde du travail. Elle exprime le souhait de signer plus tard des CDD pour plus de mobilité : « A un moment de notre vie, on cherche le CDI pour la sécurité, mais maintenant, je cherche la liberté », conclut-elle. 

Danaé Piazza & N’namou Sambu

*Le prénom a été modifié

« Je dois ma reconversion au confinement » : ces cadres devenus artisans grâce au Covid-19

L’épidémie de Covid-19 et ses conséquences sur l’économie française semblent avoir été un moteur de reconversion dans l’artisanat, en particulier chez les cadres.

Perte d’emploi, chômage partiel, travail à distance, chute brutale du chiffre d’affaires, contraintes sanitaires, réorganisation des entreprises… Le Covid-19, et les trois confinements auxquels les Français ont été confrontés en un peu plus d’un an – entre mars 2020 et mai 2021 –, ont considérablement modifié le marché du travail dans le pays. Cette situation inédite a non seulement impacté les entreprises mais aussi le ressenti et les aspirations des travailleurs. « Aujourd’hui, je m’accorde du temps, j’avais besoin de donner du sens à mon métier et de me recentrer sur moi-même », explique Camille Lassin, ancienne cadre désormais artisan brodeuse. 

Alors cheffe de projet marketing dans un grand groupe de cosmétiques, elle se met à la broderie pendant le premier confinement. Puis décide, lors du deuxième confinement, de vendre ses créations – des broderies sur des vêtements – sur Etsy et Instagram. Un pari gagnant : en avril 2021 lorsqu’elle se rend compte qu’elle peut vivre de la broderie, la Lyonnaise pose sa démission auprès de son employeur pour se consacrer à plein temps à son auto-entreprise créée en janvier 2021.

« Ce qui était un passe temps durant le confinement est devenu une passion puis mon métier », résume-t-elle. Finies les contraintes horaires, la jeune femme de 29 ans travaille désormais chez elle. Surtout, la broderie lui apporte cet aspect créatif qui lui manquait. « Ce métier me donne une grande satisfaction et un nouveau sens à ma vie car on produit chaque jour quelque chose, poursuit-elle. On se sert de ses dix doigts ! Je me sens tellement plus heureuse. »

20% des nouvelles entreprises artisanales créées par des cadres reconvertis

Comme elle, de nombreuses personnes se sont lancées dans l’aventure artisanale pendant ou après la crise sanitaire. Selon l’Institut supérieur des métiers (ISM), le nombre d’entreprises artisanales créées a augmenté de 18,2% entre 2018 et 2022, passant de 44 000 à 52 010. Alors qu’un peu plus de 10% d’entre elles avaient été créés par des cadres reconvertis il y a cinq ans, ce cas de figure représentait plus de 20% des nouvelles entreprises artisanales l’année dernière. 

Peut-on y voir un effet Covid-19 ? Oui, selon Antoine Dain, auteur de la thèse “Changer de travail pour être heureux? Reconversions professionnelles des cadres, mobilité sociale et rapport au travail ». « Parmi la centaine de reconvertis que j’ai interrogés, la crise sanitaire et les confinements ont été des moteurs de reconversion. Ils ont accéléré une tendance déjà ancrée en particulier chez les cadres », expose le doctorant en sociologie à l’Université Aix-Marseille, également rattaché au LEST (Laboratoire d’Economie et de Sociologie du Travail). Exercer un métier plus proche de ses passions, donner une nouvelle orientation à sa vie professionnelle ou encore donner plus de sens à sa vie : telles sont les principales raisons évoquées par les personnes souhaitant se reconvertir, c’est-à-dire changer de métier – et parfois même de secteur.

« J’ai redonné un sens à mon métier »

Mais sauter le pas n’est pas toujours évident. Pendant quatre ans, Pierre Passirot a envisagé de quitter son emploi dans la finance, qui lui permet de gagner confortablement sa vie, pour devenir pâtissier, ce métier qui le fait tant rêver depuis le lycée mais que ses parents n’auraient pas aimé le voir exercer à l’époque. Ce n’est qu’en 2020, à l’aube de ses quarante ans et après avoir trouvé le temps d’y réfléchir et de pratiquer sa passion en amateur grâce à la crise sanitaire, qu’il se donne enfin ce défi. « Je dois ma reconversion au confinement et aux vidéos de Cyril Lignac sur Instagram ! », s’exclame le Montpelliérain.

Le voilà désormais aux fourneaux depuis près de deux ans, avec un CAP pâtisserie en poche – une formation d’une année qu’il a financée avec son épargne, lui qui n’a pas d’enfants. Si son ancien et nouvel emplois sont, à première vue, aux antipodes, il leur trouve pourtant des points communs. « Les deux ont des horaires décalés, je n’ai plus de soirées entre amis mais j’ai redonné un sens à mon métier”, fait-il valoir, assurant que malgré cette contrainte, il « ne regrette rien ». 

Mais avant de poursuivre son rêve, Pierre Passirot s’est confronté à la réalité et s’est interrogé sur la faisabilité et la viabilité de son projet de reconversion. “Je ne me serais pas reconverti si ce n’était pas vers un métier où j’étais assuré d’un emploi derrière, précise-t-il. La pâtisserie embauche beaucoup et c’est une sécurité. Cela rassure énormément [… ] et ça m’a aidé à me projeter et à faire ce choix. »

Le bâtiment et l’alimentation plébiscités par les reconvertis

D’après l’Insee, l’artisanat regroupe toutes les personnes physiques ou morales exerçant à titre principal ou secondaire une activité professionnelle indépendante de production, de transformation, de réparation ou de prestations de services. Un conducteur de taxi est donc artisan, tout comme un boulanger, un maçon, un plombier ou un photographe. L’activité artisanale rassemble ainsi une large palette de métiers. Les secteurs les plus plébiscités sont le bâtiment et l’alimentation.

En 2021, trois activités du BTP figurent parmi les 10 premières activités de création artisanale, selon l’étude sur la démographie des établissements réalisée par l’Insee.  “Ce sont les secteurs qui recrutent le plus, cela explique pourquoi il y a beaucoup de reconvertis dans ces secteurs”, commente le chercheur Antoine Dain. D’après l’Institut supérieur des métiers, près de 58% des reconvertis se dirigent vers l’artisanat du bâtiment ou de l’alimentation en 2021.

Si l’on constate bien une augmentation des cadres reconvertis créateurs d’entreprises artisanales depuis la crise sanitaire, il est difficile de connaître la tendance globale des reconvertis dans l’artisanat. “Nous avons besoin encore de recul sur les trois dernières années pour savoir s’il y a une véritable recrudescence de reconvertis après la crise sanitaire”, tempère Antoine Dain. 

Et d’ajouter cependant : “La crise sanitaire, bien que source d’incertitudes à de nombreux égards, n’aurait par ailleurs pas découragé les bifurcations et aurait même pu en susciter de nouvelles.” Selon le troisième baromètre de la formation et de l’emploi (Centre Inffo / CSA), 21% des actifs préparaient une reconversion en janvier 2022. Des opportunités qu’ils n’auraient peut-être pas saisi sans cette crise.

Juliette Picard & Laura Pottier