Bruno Retailleau annonce près de 200 interpellations ce mercredi matin lors de la mobilisation organisée dans toute la France. 80.000 agents des forces de l’ordre sont mobilisés.
Dans un point presse à 10h ce mercredi 10 septembre, le ministre de l’Intérieur démissionnaire Bruno Retailleau a annoncé que les forces de l’ordre ont procédé à près de 200 interpellations partout en France, au cours de la mobilisation « Bloquons tout ». Selon la préfecture de police de Paris, 132 personnes ont été interpellées dans l’agglomération parisienne.
Plusieurs actions ont lieu sur l’ensemble du territoire, dans l’Hexagone comme dans les Outre-mers, dans le cadre de cette mobilisation annoncée depuis plusieurs mois sur les réseaux sociaux. A la Gare du Nord, à Paris, où près d’un millier de manifestants se sont rassemblés, des tentatives d’intrusion ont été déjouées par la police. Des blocages de rond-points ont lieu à Lyon ou encore Toulouse, tandis que deux personnes ont été interpellées à la Réunion pour des tags.
Plusieurs actions sont également recensées devant des lycées, à Paris, Montpellier ou Rennes. L’établissement Henri IV, dans le 5e arrondissement de la capitale, a été débloqué par les forces de l’ordre. A Rennes, une cinquantaine d’élèves ont bloqué le lycée Emile Zola avec des poubelles et des barrières. Des tentatives ont eu lieu à Lille, sans qu’aucun établissement ne soit complètement bloqué.
Bruno Retailleau a annoncé lors de son point presse que 80.000 agents des forces de l’ordre ont été mobilisées aujourd’hui, alors qu’ils étaient 65.000 lors du 14 juillet. « On a mis les moyens » a-t-il déclaré. Il accuse de nouveau « la mouvance de l’extrême-gauche » d’avoir capté cette mobilisation qui n’a « rien d’une mobilisation citoyenne ».
Trois femmes, victimes durant des années de violences conjugales au sein de leur foyer ont tué leur mari pour mettre fin à leurs sévices. L’une a était acquitté pour légitime défense, les deux autres déclaré coupable de meurtre. Explication.
« Et si ma seule façon de survivre c’était de tuer ? ». Alexandra Lange, Valérie Bacot, Jacqueline Sauvage : toutes trois ont tué leur compagnon après des années de violences conjugales. Si la première a été acquittée, ayant agi en pleine agression, les deux autres ont été condamnées, leurs actes n’ayant pas eu lieu lors d’un épisode de violences. Ces affaires médiatisées ont soulevé la question des limites de la légitime défense en France, où l’imminence du danger reste un critère clé. Leurs avocates ont plaidé une légitime défense différée, inspirée du droit canadien, qui reconnaît un état de danger permanent. Une notion encore non reconnue en droit français.
Alors que les plateformes numériques se sont immiscées partout dans notre quotidien, beaucoup tentent de s’en déconnecter. Qu’est-ce qui explique le choix radical de ces exilés volontaires, encore minoritaires ?
« Twitter a été la source d’une dépression profonde jusqu’à mes 17-18 ans. » Pour Ariel, 26 ans, loin d’un espace de sociabilisation, les réseaux sociaux se sont révélés être un enfer. Aujourd’hui, cet étudiant en master de Géopolitique de l’art et de la culture à Sorbonne-Nouvelle, installé dans son canapé, respire : « Ça fait quatre ans que je n’ai pas Twitter. J’ai un compte Instagram qui traîne, mais j’ai bien écrit qu’il était inactif. »
Selon une étude réalisée par le think tank Destin commun, en 2024, un Français sur deux préférerait vivre dans un monde où les réseaux sociaux n’auraient jamais existé. Pourtant, selon le Digital Report 2025 de We Are Social, seuls 9,5 % des Français de seize ans et plus qui utilisent internet sont absents des plateformes numériques. Ariel fait partie de la minorité de personnes qui ont pris leurs distances avec ces dernières. Un choix d’autant plus radical qu’il a passé la majeure partie de son adolescence en ligne : « J’ai commencé avec Orkut et Facebook à 11 ans, puis ma vie c’était Twitter de mes 14 à mes 22 ans. » David-Julien, 41 ans, rédacteur en chef adjoint à L’ADN était aussi un « fervent utilisateur de X depuis 2011 », mais l’application n’est plus sur son téléphone « depuis un peu moins d’un an ». Pour d’autres, cette séparation s’est faite sans déchirement. Clara, 21 ans, a quitté les réseaux dès la troisième. « Ça ne m’a jamais vraiment manqué par la suite. Ce que je rate n’est pas important pour moi », avoue la stagiaire en urbanisme. Même chose pour Camille : « Instagram me prenait beaucoup de temps pour rien », un temps précieux pour cette étudiante en médecine de 24 ans.
Un ras-le-bol dû à une ambiance nocive
Si ces exilés volontaires se multiplient, il n’existe pas d’estimations précises de leur nombre. « Il est difficile de dire s’il y a eu un phénomène massif de départ des usagers » d’après Servanne Monjour, chercheuse en humanités numériques. Cela s’explique par l’absence d’études approfondies sur le sujet, le cumul de plusieurs comptes entre les mains des mêmes utilisateurs et la prolifération des faux comptes, ou bots. X serait « l’exemple clé » de ce dernier phénomène : on y trouve « près de 50 % » de faux utilisateurs. Cette prolifération « s’inscrit dans un mouvement plus général d’emmerdification du web ». D’après l’experte, les fils de discussion se retrouvent ainsi pollués par de nombreux contenus non sollicités. Quant aux bots, ils sont devenus des « agents d’influence et de retournement des opinions parfois très agressifs ».
D’où une ambiance délétère sur les réseaux, à l’origine d’un ras-le-bol chez les internautes. « Je me suis rendu compte que Twitter était une course à la popularité », déplore Ariel. Selon lui, les compteurs de likes et de retweets encouragent les utilisateurs à vouloir être les plus sarcastiques et les plus caustiques. Lui-même reconnaît avoir « pu être toxique à des moments », même s’il n’était pas « la personne la plus drôle ». Sur Twitter, Ariel a aussi été témoin de « guerres d’identité » : « Les gens se regroupent entre personnes qui pensent la même chose. » Ce qui, loin de renforcer les liens sociaux, exacerbe les tensions d’après l’étudiant.
Cette idée est renforcée par le mécanisme inhérent aux plateformes : « Il y a aujourd’hui un phénomène de dégradation de la qualité des services des grands réseaux sociaux devenus hégémoniques », pointe Servanne Monjour. Depuis le rachat du réseau X par Elon Musk en 2022, David-Julien a l’impression « d’ouvrir les portes de l’enfer » à chaque fois qu’il s’y rend. Le milliardaire est selon lui responsable d’une « viralité de bas étage » qui entretient la haine sur la plateforme : « Il y a évidemment plus de racisme, plus d’avis catastrophiques que jamais. » Pour Clara, cette toxicité concerne tous les réseaux. Le cyberharcèlement, notamment, y est légion : « On risque d’être impacté par des gens qui ne sont même pas là. » Elle regrette également « l’impunité sur les réseaux sociaux », qui permet d’assumer des comportements aussi problématiques que « l’exhibitionnisme » via l’envoi de photos non sollicitées.
« Parfois, la sidération te fait passer dix secondes devant un contenu »
À cela s’ajoute la surcharge informationnelle, source de frustration et d’énervement à laquelle les utilisateurs ne consentent pas forcément. « Le fait de se rendre toujours disponible devient une vulnérabilité », dénonce la jeune femme, qui assume de ne répondre aux messages que lorsqu’elle le souhaite. Un sentiment d’être « submergée » que dénonce également Camille : « Tomber sur des storiesde mes amis en vacances alors que je suis bloquée à Paris pour mes études aggrave encore mon état », souffle-t-elle. Elle se sent aussi dépassée par l’actualité anxiogène qui circule sur les réseaux sociaux et cite des « vidéos d’enfants palestiniens » qui l’affectent particulièrement. Face à ces contenus, Ariel est catégorique : « Je n’ai pas envie d’y avoir accès, tout comme je n’ai pas envie de constamment donner mon opinion et prendre part à des combats. On n’est pas obligé de réagir à tout. » Mais le jeune homme n’est pas dupe et sait que le fonctionnement des plateformes numériques joue contre leurs utilisateurs : « Parfois, la sidération te fait passer dix secondes devant un contenu, ce qui fait qu’on te le recommande encore plus. »
Les géants du numérique mettent volontairement en place ce genre de mécanismes pour capter l’attention des utilisateurs, dont dépend leur chiffre d’affaires. Par exemple, TikTok possède « un fonctionnement algorithmique fondé sur le principe des “putaclics” », affirme Servanne Monjour. À cette fin, les plateformes privilégient également les contenus courts et dynamiques.
Addicts aux réseaux ?
Ce mécanisme est bien connu des médecins : « Le design des réseaux sociaux est fait pour maintenir l’attention », affirme Victor Leroy, psychiatre addictologue à Clinic Les Alpes en Suisse. Certes, « il n’y a pas encore de consensus » sur l’existence d’une addiction à ces plateformes. Mais des points communs s’observent entre les personnes victimes d’addictions et certains internautes, à savoir « des comportements incontrôlables qui créent de la détresse avec des symptômes de manque ». Le médecin estime ainsi qu’environ 15 % de la population mondiale est touchée par cette dépendance. De plus, elle concerne tous les profils, les réseaux se voulant « les plus inclusifs possible ».
Au niveau du cerveau, les plateformes numériques sécrètent des « hormones du plaisir » et activent « les mêmes circuits » que l’héroïne ou la cocaïne. Leur capacité à capter l’attention repose aussi sur un « système de récompense », fondé notamment sur une « quête du like qui provoque un renforcement positif extrêmement puissant », ajoute le médecin. Camille, qui aspire à devenir psychiatre, en a fait le constat : « Tu scrolles et tu te rends compte que tu as passé trente minutes à scroller pour rien. Je me sens comme devant un paquet de chips vraiment addictives, sauf que le paquet se finit à un moment, alors que tu peux faire défiler les contenus à l’infini. »
Une spirale infernale qui a durement impacté la vie d’Ariel dans son adolescence. « Reclus » dans sa chambre, le jeune homme faisait défiler les contenus de Twitter. D’après Victor Leroy, le fait d’avoir recours à ces « comportements à risque » est « toujours une solution à un problème masqué » auquel il faut d’abord s’attaquer. Par exemple, l’addiction aux réseaux sociaux est souvent une manière de soulager une phobie sociale : « Mes amis étaient exclusivement en ligne », se remémore ainsi Ariel. Ce mode de vie hyperconnecté suscite une vulnérabilité constante à laquelle s’ajoute le risque de cyberharcèlement, dont l’impact sur les jeunes est d’autant plus « terrible » qu’il « commence à l’école et poursuit l’adolescent jusqu’à la chambre à coucher », selon Victor Leroy. Cela exacerbe certaines pathologies mentales et en sortir n’est pas chose aisée : « La majorité des gens vivent d’abord énormément de frustration, d’énervement et d’anxiété. »
Se reconnecter au réel
En guise de solution, le gouvernement français a lancé en mai le défi « Dix jours sans écran » à destination notamment des enfants et des adolescents. Victor Leroy est quant à lui partisan du principe de pause numérique, qui sera instauré dans tous les collèges de France à compter de septembre 2025. Les élèves devront déposer leurs téléphones portables dès leur entrée dans l’établissement et ne les récupéreront qu’à la fin des cours. « Faire une pause et ne pas pouvoir s’y tenir est le signe que l’on a un problème. C’est très bien pour faire du dépistage », affirme le médecin. Multiplier les pauses régulières permettrait ainsi de prendre conscience de ses difficultés et d’exercer son cerveau à pratiquer d’autres activités.
De fait, réussir sa déconnexion se révèle souvent bénéfique. Depuis qu’il est parti, Ariel est de meilleure humeur, se sent moins susceptible et investit mieux son temps et son énergie. Il s’intéresse notamment aux contenus longs qui lui « rendent de la concentration », comme les jeux vidéo hors ligne et les « vidéos de huit heures sur YouTube », où il évite les espaces commentaires. « J’ai l’impression d’être plus humain ; j’ai resitué le réel dans ma tête. » Il a aussi appris à cesser de s’enfermer dans des groupes et à exprimer ses biais avant ses opinions : « Je me suis rendu compte que c’était comme ça que j’avais réussi à développer mon identité d’aujourd’hui. »
De son côté, Clara emploie son temps à lire, à écouter de la musique voire à ne rien faire. « Les gens ne savent plus s’ennuyer », regrette-t-elle. Un constat partagé par Camille, bien que l’étudiante exploite au maximum le temps que lui accorde la désintoxication numérique. « Quand tu enlèves les cinq minutes que tu passes par-ci par-là sur les réseaux, ça fait trois heures en plus dans ta journée. J’en profite pour faire autre chose : je lis, je joue du piano… » Comme Ariel, elle privilégie les formats longs comme les films et les séries plutôt que le scrolling : « De manière générale, un contenu intéressant, tu ne le fais pas en une minute. La plupart des contenus courts sont un peu débiles. »
Vivre avec les réseaux : une fatalité ?
Pourtant, l’étudiante ne quitte les réseaux que ponctuellement, pour une durée de « dix jours à deux semaines », lorsqu’elle a « d’autres choses à penser », examens ou problèmes familiaux. Elle a ainsi trouvé un équilibre : hors périodes de déconnexion, elle utilise Instagram « deux heures et demie par jour en moyenne ». Vivre sans les réseaux n’est donc pas une sinécure. Ariel l’a vécu : il a supprimé Twitter une première fois à l’âge de quinze ans, ce qui coïncidait avec ses premières visites chez le psychiatre. Six mois plus tard, il était de retour sur la plateforme avec un compte en privé cette fois-ci, ce qui ne l’empêchait pas d’être confronté à des contenus toxiques. S’il a mis un terme à son usage non professionnel des réseaux, ses études le retiennent sur Instagram : « Je ne l’utilise que pour contacter des gens dans le cadre de mes recherches. »
Pour David-Julien, la situation est encore plus compliquée. En qualité de spécialiste des usages du numérique, il ne peut pas s’en passer : « Vu que le web est mon terrain d’enquête et de travail, j’ai du mal à me déconnecter complètement. » Le journaliste a donc dû s’adapter : il se rend désormais sur X « uniquement pour le travail » et opte pour des alternatives. Parmi elles, Reddit, une plateforme qu’il décrit comme « un endroit où l’on peut discuter un peu plus en profondeur » et qui serait « mieux modérée que X ».
Il faut dire que les réseaux jouent désormais un rôle prépondérant dans nos sociétés. Les utilisateurs s’en servent pour se maintenir en contact avec leurs proches et en dépendent beaucoup pour se renseigner au quotidien. En témoigne l’émergence de la FOMO (fear of missing out), la peur de passer à côté de quelque chose, que Camille a pu éprouver. Elle évoque certains restaurants qui ne passent plus que par les plateformes, notamment Instagram, pour présenter leur carte. En outre, « il y a beaucoup de lieux de communauté queer que je fréquente et qui postent leurs évènements uniquement sur les réseaux sociaux. » Pour préserver sa vie sociale, la jeune femme est obligée de s’adapter : « Je préviens par une story que je vais partir pour quelques temps et je passe par d’autres moyens de communication comme les SMS. »
La déconnexion est d’autant plus compliquée que certaines communautés en ligne « favorisent l’accès à l’aide » selon Victor Leroy: « Quand on tape “suicide” ou “anorexique” sur Instagram, on met la personne en lien avec des ressources de soutien. » Le médecin souligne aussi l’empathie de la nouvelle génération, plus connectée donc plus ouverte aux problèmes de chacun.
Sans compter le coût social de ce mode de vie : « Les gens qui n’utilisent pas de smartphones doivent se justifier auprès de ceux qui s’en servent », souligne Victor Leroy. Clara en a payé le prix : « Pendant mon stage, ma cheffe passait tout son temps sur TikTok. Elle me disait que j’étais une intellectuelle parce que je n’étais pas sur les réseaux sociaux », relate-t-elle avec amertume. Si certaines personnes réussissent à quitter les plateformes numériques, la majorité les relègue ainsi au rang de marginaux.
Margot Mac Elhone et Eliott Vaissié
DES MOTS SUR DES MAUX
Emmerdification :
Traduction du mot anglais « enshittification », créé en 2022 par le blogueur canado-britannique Cory Doctorow. Dégradation de la qualité des services sur les plateformes numériques.
FOMO :
« Fear of missing out » (peur de rater quelque chose). Sentiment désagréable de passer à côté d’une actualité ou d’un événement important (fête, match, concert) lorsque l’on se distancie des réseaux sociaux.
Infobésité :
Aussi nommée surcharge informationnelle. Excès d’information propre à l’ère du numérique (Le Robert).
Putaclic :
Principe publicitaire visant à rendre un contenu numérique (texte, image, vidéo) particulièrement attirant afin d’inviter un maximum d’utilisateurs à cliquer dessus.
Story :
Contenu publié par un internaute sur un réseau social et visible pendant une durée limitée.
Streameur :
Personne qui diffuse en direct des vidéos sur Internet tout en interagissant avec sa communauté d’internautes. (Larousse)
Vidéo : ces stars des réseaux qui ont choisi la déconnexion
Bien que les réseaux sociaux soient le cœur de leur activité professionnelle, certains influenceurs, sous la pression de la notoriété, ont fait le choix de s’en éloigner. C’est par exemple le cas du streamer Zod ou de l’influenceuse Léna Situation.
Face à un climat qu’elles jugent islamophobe, de nombreuses françaises musulmanes envisagent l’exil. Insultées, discriminées, marginalisées, elles cherchent la possibilité de vivre leur foi librement ou de nouvelles opportunités professionnelles. Canada, Malaisie ou Maghreb, deviennent des terres d’espoir, loin d’une France qu’elles aiment… mais qu’elles quittent.
“Retourne en Iran”. C’est l’une des agressions verbales subies par Meriem, étudiante de 21 ans, alors qu’elle se promenait voilée, place de la Bastille à Paris. Comme elle, face à la montée des actes islamophobes en France, de nombreuses femmes musulmanes envisagent de s’exiler seules ou en famille, dans les pays anglo-saxons comme l’Angleterre et le Canada et musulmans, principalement, la Malaisie, les Emirats-Arabes Unies ou les pays d’Afrique du nord (Maroc, Algérie).
De nombreuses femmes recherchent des pays où elles peuvent porter le voile dans le milieu professionnel. Crédits : AEI
INFOGRAPHIE : où partent les femmes musulmanes qui décident de quitter la France en raison de « l’atmosphère islamophobe » qu’elles affirment ressentir ?
Source : données statistiques issues de l’ouvrage La France tu l’aimes mais tu la quittes, Enquête sur la diaspora française musulmane, Olivier ESTEVES, Alice PICARD, Julien TALPIN
Cette vague de départs a été mise en lumière en 2024 par une enquête sociologique des chercheurs Olivier Esteves, Julien Talpin et Alice Picard. Elle a fait l’objet d’un livre : La France tu l’aimes, mais tu la quittes. (c.f interview ci-dessous). Et malgré le débat suscité par ce livre, la situation n’a pas changé.
Trois question à Olivier Esteves et Alice Picard, auteurs de La France tu l’aimes mais tu la quittes, Editions du Seuil, 2024
Est-ce que ce phénomène d’exil lié à l’islamophobie est spécifique à la France ?
O.E : Non, ce n’est pas un phénomène totalement spécifique à la France, même si l’ampleur et la forme qu’il prend ici sont particulières. On retrouve des dynamiques similaires dans d’autres pays européens, mais la France se distingue par la centralité du débat sur la laïcité et la visibilité du voile. Par exemple, au Royaume-Uni ou en Belgique, la diversité religieuse est mieux acceptée, même si les discriminations existent aussi. Mais la France, avec son histoire coloniale et son obsession autour du voile, produit une atmosphère particulièrement pesante pour les personnes concernées.
Pourquoi les femmes qui partent sont-elles majoritairement très diplômées ?
A.P : La majorité des personnes interrogées sont souvent Bac+5 ou plus. Ce n’est pas anodin : être diplômé facilite l’installation à l’étranger, notamment dans des pays du Nord ou en Amérique du Nord qui valorisent les compétences et l’expertise. Cela montre que la France perd une partie de ses élites formées, qui auraient pu contribuer à la société, mais qui choisissent de partir à cause d’un sentiment d’exclusion.
O.E : Effectivement, c’est un point essentiel : ce ne sont pas uniquement des personnes en situation de précarité qui partent, mais aussi des profils qualifiés, parfois avec des carrières prometteuses. Leur départ est une perte pour la France, car ils emportent avec eux un capital humain important. Cela souligne aussi que la discrimination touche même ceux qui, sur le papier, ont toutes les chances de réussir.
Le départ est-il toujours définitif, ou observe-t-on des retours en France ?
O.E : On observe ce qu’on appelle des « carrières migratoires » : certains partent, reviennent, puis repartent à nouveau, souvent parce qu’ils réalisent que rien n’a changé en France. Mais, globalement, neuf personnes sur dix ne souhaitent pas revenir. Le sentiment d’être perçu comme « l’autre », même pour des personnes non musulmanes mais à l’apparence arabe, reste un frein majeur au retour.
« Aujourd’hui, j’ai envie de dire « pauvre France » ». Mounia, 45 ans.
Quand le départ se concrétise : un nouvelle vie à l’étranger
Pour Mounia, par exemple, partir est un gage de sécurité pour sa famille. Cette mère de deux petites filles est originaire du Maroc. Avec son mari, elle se prépare à déménager à Marrakech : “je vais ouvrir mon agence immobilière là-bas, et mon mari, médecin, son cabinet. Je veux offrir un meilleur avenir à mes filles” déclare-t-elle. Mounia s’est fixé deux ans pour partir, le temps pour ses filles de terminer le collège.
Émeline Cardon, 28 ans, a fait ce choix. Il y a cinq ans, encore étudiante, elle quitte la France et s’installe à Londres. Aujourd’hui elle est professeure de Français dans la capitale britannique, et peut librement porter son voile au travail. “Ici, ce n’est même pas un sujet de discussion avec mes collègues » se réjouit Émeline Cardon qui s’est tout de suite sentie « bien accueillie » en tant que musulmane et n’envisage « pas du tout » un retour en France.malaisie
Dans sa nouvelle vie londonienne, Émeline Cardon se réjouit de pouvoir enseigner avec le voile. Crédits : Émeline Cardon
« J’aime ce pays mais je n’ai pas d’autre choix que de le quitter. Des violences islamophobes, je sais que ça va me tomber dessus ici, un jour ou l’autre », Meriem, 21 ans.
Contrairement à ces deux femmes, la plupart des Françaises musulmanes n’osent pas encore franchir le pas et le départ reste souvent un projet. La plupart n’ont jamais vécu à l’étranger et savent que la culture française pourrait leur manquer : “je sais que je pourrais moins sortir pour m’amuser et puis le pain et le fromage ça va me manquer quand même”, sourit Meriem, une étudiante de 21 ans qui prévoit de s’installer en Algérie après ses études.
Niveththika, elle, rêve de s’installer en Malaisie dans les prochaines années. Pour l’instant, elle se contente d’imaginer cette nouvelle vie à travers les réseaux sociaux et les récits de ses amies déjà installées là-bas. Cette destination fait rêver de nombreuses femmes musulmanes françaises : “Je n’ai eu que des retours positifs. Ils n’y a pas de souci par rapport à l’islam », affirme -t-elle. La Malaise lui apparaît comme un lieu “d’ouverture” où l’on peut “pratiquer librement” sa religion.
Beaucoup de femmes musulmanes s’accordent sur un point : selon elles, la laïcité n’est pas appliquée de la même manière pour toutes les religions en France. Crédits : AEI
L’islamophobie en France, la grande coupable des départs pour les femmes musulmanes
Le climat d’islamophobie que ces femmes musulmanes ressentent en France devient pour la plupart insupportable. « Aujourd’hui, j’ai envie de dire ‘pauvre France””, s’exclame Mounia. Meriam, elle, encourage toute personne qui le peut à partir : « J’aime ce pays mais je n’ai pas d’autre choix que de le quitter. Des violences islamophobes, je sais que ça va me tomber dessus ici, un jour ou l’autre » regrette-t-elle. Mounia est convaincue « Si je pars, c’est définitif, le départ est vital ». Ces femmes musulmanes se sentent étrangères dans leur propre pays. Pour elles, c’est un « départ par dépit d’un pays lié à la mentalité fermée en France “, note Mounia : « En France, il y a la phobie de tout ce qui est différent de nous, de l’étranger au sens propre du terme.“ Aujourd’hui, être musulman ce n’est même plus vu comme une religion mais comme une origine ». Un climat anxiogène qu’Amira ressent depuis les attentats contre Charlie Hebdo en 2015.
L’islamophobie est la première raison qui poussent toutes ces femmes à partir. Nassima*, étudiante, ne se sent plus en sécurité : “On m’a déjà suivie dans la rue, insultée, craché au visage, parce que je suis voilée.” Entre janvier et mars 2025, 79 actes antimusulmans (agressions physiques, verbales, assassinats, viols) ont été recensés en France par la direction nationale du renseignement territorial (DNRT), selon le ministère de l’Intérieur. Ces chiffres sont en hausse de 72% par rapport au premier trimestre 2024. Il ne s’agit que d’actes des signalés aux autorités.
Pour de nombreuses femmes musulmanes considèrent la Grande Mosquée de Paris comme un lieu sûr où elles peuvent pratiquer sereinement leur religion. Crédits : AEI
L’islamophobie est la première raison qui poussent toutes ces femmes à partir. Nassima, étudiante, ne se sent plus en sécurité : “On m’a déjà suivie dans la rue, insultée, crachée au visage, parce que je suis voilée.” Entre janvier et mars 2025, 79 actes antimusulmans (agressions physiques, verbales, assassinats, viols) ont été recensés en France par la direction nationale du renseignement territorial (DNRT), selon le ministère de l’Intérieur. Ces chiffres sont en hausse de 72% par rapport au premier trimestre 2024. Il ne s’agit que d’actes des signalés aux autorités.
INFOGRAPHIE : quels sont les principaux motifs qui poussent au départ les femmes musulmanes qui affirment ressentir une « atmosphère islamophobe » en France ?
Le voile, un signe religieux au coeur de l’islamophobie ressentie par les femmes musulmanes
Depuis son choix de porter le voile, Nassima s’attriste d’avoir perdu progressivement des amies. Elle a constaté dès l’enfance que le voile de sa mère posait problème : « pour les sorties scolaires, les enseignants trouvaient toujours des excuses pour qu’elle ne vienne pas. En 2023, la proposition de loi pour interdire les signes religieux lors des sorties scolaires, a heurté les musulmanes et suscité des débats médiatiques.
Meriem, elle, est consciente que ce signe religieux va de pair avec de nombreuses idées reçues. Depuis qu’elle porte le voile, elle explique ressentir un changement dans le regard des gens. « On me voit tout de suite comme une femme dure ou coincée. Les gens pensent qu’avec le voile, on pratique la religion à l’extrême. Heureusement, mes amies ont compris que j’étais restée la même » se rassure la française d’origine kabyle. Selon elle, son voile devrait être perçu positivement. « Il m’apporte de la sérénité, je me sens appartenir davantage à une communauté. Il faut rappeler que personne ne nous oblige à le porter, c’est un choix personnel ». De son côté Nassima. s’est parfois étonnée de voir des personnes lui parler comme si elle ne comprenait pas le français. « À cause du voile, j’ai l’impression qu’on est vues comme des bêtes de foire, les gens se croient tout permis ».
Islamophobie : un phénomène spécifique à la France ?
Toutes, relèvent en France une « obsession » autour des musulmans dans le débat public, tant au niveau médiatique que politique. « En France, les gens sont contre nous. Je pense qu’il y a d’autres problèmes plus importants à traiter dans le média, ils ne parlent que des musulmans, c’est déprimant » déplore Mounia. Si la mère de famille porte un intérêt plutôt marqué pour l’actualité, elle avoue avoir arrêté de regarder la télévision. « Elle véhicule les mauvais messages sur les musulmans, surtout depuis le 7 octobre 2023, et les gens n’ont pas forcément tous les éléments pour les interpréter ». Meriem pointe du doigt un problème de représentativité de la communauté musulmane à la télévision. « Les femmes musulmanes ne sont jamais invitées sur les plateaux lors des débats sur le voile » s’agace-t-elle.
Pour les femmes rencontrées les principales violences qu’elles subissent dans l’espace public sont initiées par l’identifcation de leur voile. Crédits : AEI
En France, le mot “islamophobie” est loin d’être neutre : il cristallise les tensions et divise jusque dans les plus hautes sphères de l’État. De Sébastien Chenu (Rassemblement national) à Aurore Bergé (ministre déléguée chargée de l’Égalité femmes-hommes), en passant par le député socialiste Jérôme Guedj, nombreux sont les responsables politiques à refuser de l’employer. Au sein du gouvernement, Manuel Valls s’est montré particulièrement virulent sur RTL en avril 2025. Reprenant les arguments de l’essayiste Caroline Fourest, il affirme que le terme aurait été forgé “il y a plus de 30 ans par les mollahs iraniens”, et qu’il ne faut “jamais employer les mots de l’adversaire”. Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau parle, lui, d’“actes anti-musulmans”, tout comme Gabriel Attal. Aurore Bergé, elle pense que « islamophobie » « n’est pas un terme approprié ». Une position largement partagée dans la majorité présidentielle. Pourtant, des chercheurs comme Marwan Mohammed et Abdellali Hajjat rappellent que le mot apparaît dès 1910, utilisé par des ethnologues pour désigner un préjugé occidental à l’égard de l’islam. Le seul membre du gouvernement à avoir publiquement parlé d’“ignominie islamophobe” esT François Bayrou, lui-même chef de ce gouvernement, dans un tweet le 26 avril, après l’assassinat d’Aboubakar Cissé, 23 ans, tué dans une mosquée du Gard.
La laïcité en France : à revoir ?
Ces jeunes femmes s’accordent sur un point : la laïcité n’est pas appliquée de la même manière pour toutes les religions. « Les chrétiens ou les juifs qui portent une croix ou une kippa posent moins problème que nous, avec le voile. Pourtant, c’est un signe religieux comme les autres, on devrait tous être traités pareils », soupire Meriem. Elle considère que le concept de « laïcité à la française » est à revoir. « Il est temps d’évoluer avec son temps. Il y a des pays qui autorisent la pratique de la religion dans l’espace public, comme dans le modèle anglo-saxon ou canadien. Il faudrait selon moi permettre tous les signes. Ça s’appelle juste le respect de la religion des autres ». Mounia explique : « Pour moi, il n’y a pas de différence entre être musulman ou Français. On est Français, puis après la religion relève de l’ordre du privé ».
Le voile, entre France, Angleterre et Iran : trois modèles, trois visions
France et Angleterre incarnent deux modèles opposés sur la question du voile. En France, la laïcité se traduit par une législation stricte : depuis 2004, les signes religieux ostensibles, dont le voile, sont interdits à l’école publique, et la loi de 2010 bannit le voile intégral dans l’espace public. Cette politique vise à préserver la neutralité de l’espace public, quitte à restreindre la liberté individuelle.
À l’inverse, l’Angleterre défend la liberté religieuse : aucune loi n’interdit le port du voile, qu’il soit simple ou intégral, dans l’espace public ou à l’école. L’Equality Act de 2010 protège le droit d’exprimer sa foi, et la majorité des écoles autorisent le port du voile avec l’uniforme. Les codes vestimentaires existent mais doivent respecter la non-discrimination. Ainsi, le port du voile reste un choix personnel, visible et accepté dans toutes les sphères de la société britannique.
Mais à l’autre bout du spectre, certains pays moins démocratiques rendent le port du voile obligatoire. En Iran, la loi impose le hijab à toutes les femmes, locales ou étrangères, sous peine de sanctions sévères : amendes, emprisonnement, voire flagellation. La récente législation iranienne renforce encore cette obligation, malgré une contestation sociale croissante.
*Le prénom a été modifié
INFOGRAPHIE : qui sont les femmes musulmanes qui décident de quitter la France en raison de « l’atmosphère islamophobe » qu’elles affirment ressentir ?
Source : données statistiques issues de l’ouvrage La France tu l’aimes mais tu la quittes, Enquête sur la diaspora française musulmane, Olivier ESTEVES, Alice PICARD, Julien TALPIN
VIDÉO : 5 minutes pour comprendre nos infographies à propos des femmes musulmanes qui décident de quitter la France
Fatou-Laure Diouf, Elena Vazquez, Ana Escapil-Inchauspé