Au rayon jeunesse, Martine s’éloigne lentement de sa cuisine

Quels clichés transmet-on aux enfants par la lecture ? / crédit : Louise Boutard
Quels clichés transmet-on aux enfants par la lecture ? / crédit : Louise Boutard

Dans les albums jeunesse, les rôles de l’homme et de la femme sont souvent répartis de façon traditionnelle. De même, les qualités que garçons et filles sont encouragés à développer développent les clichés de chaque genre. Pourtant, quelques maisons d’édition s’attaquent à ces clichés.

Une jeune princesse dans sa jolie robe blanche. Emue, dans son château, à l’idée d’épouser bientôt son prince charmant. Mais un jour, un dragon apparaît. Il attrape le beau prince charmant par la peau des fesses et d’un jet de flammes, il brûle la jolie robe. La belle, désormais en guenilles, part alors à la recherche de son dulciné afin de botter le derrière du vilain dragon.

La Princesse et le dragon, est l’un des contes peu ordinaires que l’on peut lire aux éditions Talents Hauts. La maison d’édition est spécialisée depuis sa création (entre autre) dans le militantisme féministe. Son catalogue comprend désormais 44 albums jeunesse, mais également des ouvrages pour les adolescents.

Son combat s’étend désormais à d’autres discriminations, afin de diversifier le contenu et de garder un lectorat. « Talents Hauts propose des albums et des romans antisexistes qui sont tout aussi beaux, drôles, poétiques, etc. que les autres livres, mais qui ne laissent pas de place au sexisme, explique Justine Haré. Nous recevons plus de 1.500 manuscrits par an et chaque semaine, des illustrateurs proposent leurs books… Cette littérature parle à beaucoup de monde. » raconte Justine Haré, éditrice chez Talents Hauts. Mais la petite maison d’édition indépendante, n’est pas la seule à résister encore et toujours.

Un mouvement « lent et silencieux »

Les albums « anticlichés » ont vu le jour dans les années 1960. Ils initient un mouvement lent et discret vers une déconstruction des clichés. En France, Adela Turin est l’une des figures militantes de ce mouvement. Son album le plus connu, paru en 1975, est iconique. Rose bonbon raconte l’histoire d’une jeune éléphante différente : elle est grise comme les mâles, et non rose comme les autres jeunes femelles. De plus, elle refuse de porter des collerettes et de vivre dans un enclos. Bientôt, les autres éléphantes l’imitent et viennent s’amuser librement. « Les éditeurs et les auteurs  indépendants et militants ont été les premiers à proposer des modèles différents », raconte Doriane Montmasson, chercheuse en sociologie, spécialiste de la réception de la littérature jeunesse.

Désormais, il semblerait que les tabous soient de moins en moins présents, notamment dans la représentation des parents. Quelques collections mettent en lumière cette évolution. C’est le cas de « T’choupi » qui existe depuis 1997. En 2012, son père s’est mis à la cuisine, et l’on voit sa mère revenir de l’extérieur. Des détails hautement symboliques.

Les livres jeunesse féministes sont arrivés... et les garçons ?/crédit : Louise Boutard
Les livres jeunesse féministes sont arrivés… mais pour quel succès ?/crédit : Louise Boutard

Les clichés ont la peau dure

L’offre jeunesse est l’une des plus prolifiques. Les publications sont nombreuses et variées. Pourtant, il suffit d’entrer dans n’importe quel rayon jeunesse pour constater que les ouvrages reproduisant les stéréotypes de genre sont les plus nombreux. Certaines collections divisent même leur public avec une partie destinée aux garçons et l’autre aux filles.

C’est le cas de la collection « Petit Ange parfait » et « Petite Princesse parfaite ». « Ces doubles collections auraient pu être une bonne idée, estime la sociologue Doriane Montmasson, on a une histoire semblable dans laquelle chacun peut s’identifier au héros/à l’héroïne. Sauf qu’on ne renvoie pas les mêmes normes. La petite fille est culpabilisée, on lui apprend à ne pas trop manger. En revanche le garçon a le droit d’être gourmand car il part se dépenser en jouant dehors. »

Ce type d’album se vend très bien. Il est le reflet d’une autre forme de militantisme, inverse à la volonté de Talent Hauts. Un courant prônant le retour aux valeurs genrées traditionnelles. Les maison d’édition telles que Talent Hauts en subissent des conséquences en magasin, mais aussi dans leur quotidien.

« Nos livres sont régulièrement la cible d’associations type Salon beige (blog catholique d’actualité NDLR) ou « Manif pour tous »… raconte Justine Haré, de Talents Hauts. Nous avons reçu notre lot de mails haineux ou de courriers mal intentionnés, mais globalement, ils ne vont pas au-delà. » Malgré ces clivages, les différents acteurs du milieux affirment que les albums visant la parité sont de plus en plus nombreux.

Une question de point de vente

Pour les éditeurs, il existe une réelle rupture en fonction des lieux où sont achetés les livres. Les librairies indépendantes promeuvent régulièrement les ouvrages luttant contre les stéréotypes.

Dans les grandes surfaces, les livres sont moins chers. Pour les éditeurs, la « chasse aux clichés » prend du temps en discussion du moindre détail à la fois avec l’auteur et l’illustrateur. Les éditeurs de masse prennent rarement de telles précautions. Ce clivage entre ventes de masse et indépendants, montre que selon leur milieu social, les enfants ne lisent pas les mêmes livres.

« C’est un reflet du clivage social, constate Isabelle Péhourticq, éditrice chez Actes Sud Junior. Certains parents n’osent pas entrer dans une librairie. Mais heureusement, les bibliothèques et l’école sont là pour montrer des ouvrages différents à tous les enfants. Leur rôle est très important. »

Le banal comme idéal

La variété des représentations de genre dans la littérature jeunesse est d’autant plus importante qu’elle s’adresse aux citoyens de demain. Au cours de son étude, Doriane Montmasson a comparé la réception de différents ouvrages auprès d’enfants : « Les 4-5 ans comprennent les livres au regard de ce qui se passe chez eux. Vers 7-8 ans en revanche, les enfants sont prêts à accepter des modèles différents. »

Les albums luttant contre les stéréotypes ne sont donc pas uniquement ceux dont l’histoire est centrée sur la déconstruction des clichés. D’autres montrent simplement des situations où ces clichés ne sont pas présents. Sans pointer du doigt cette absence.

Cette « banalisation » de la parité est tout aussi importante. C’est la ligne choisie par Actes Sud Junior. « Nous ne voulons pas raconter uniquement des histoires sur ce sujet, déclare Isabelle Péhourticq, mais nous refusons toutes les propositions de livres trop stéréotypés. C’est aussi du politiquement correct, il faut rester en accord avec nos principes. »

Les princes et les chevaliers d’abord !

Dans les albums, « les héros masculins sont toujours deux fois plus nombreux. Les personnages secondaires en revanche, sont majoritairement féminins », affirme la chercheuse Doriane Montmasson. L’une des explications serait que le personnage créé pour être « neutre », devient le plus souvent un homme.

« Il est vrai que nos collections ont des héros masculins, admet Isabelle Péhourticq. Nous faisons des livres « neutres », mais si l’héroïne est une princesse -féministe ou pas-, on sait qu’il sera surtout lu par des filles. » Le blocage viendrait en grande partie des parents, acceptant difficilement que leur fils lise un livre dont le héros est une héroïne.

La lutte contre les stéréotypes a commencé avec un mouvement féministe. Les femmes souhaitaient être mieux représentées dans la littérature. Mais les garçons souffrent également des clichés actuels. Et bien souvent, les efforts des auteurs et éditeurs pour que les héros portent du rose et ne prônent pas la virilité comme seule vertu sont encore moins bien acceptés que les réclamations féministes. Un argument expliquant que l’on parle de livres anti-clichés plutôt que d’ouvrages féministes.

Les albums jeunesse sont avant tout un moyen de partage. À la fois arme et miroir de la société, ils aident à faire évoluer les mentalités et à transmettre des valeurs. Mais ils ne peuvent rien faire sans un mouvement plus général. Il faudra donc continuer de surveiller Martine et T’choupi, mais aussi leurs parents.

Louise Boutard

Le Goncourt, prix du cirque médiatique ?

Le Prix Goncourt n’est pas uniquement le prix littéraire le plus prestigieux de France. Chaque année il est accompagnée d’images impressionnantes de journalistes qui, dans un espace extrêmement restreint, doivent recueillir des images et des témoignages des jurés et lauréats. Cette cuvée 2016 n’a pas fait exception.

Une vingtaine de journalistes sont massés à proximité du restaurant Drouant, dans le deuxième arrondissement de Paris. Duplexs, off, coups de téléphone, le journaliste est en pleine action. A l’intérieur on trouve environ le même nombre de cartes de presse. Les caméras, alignées sur quatre mètres à peine, sont braquées sur l’escalier qui doit voir descendre l’un des jurés du Goncourt, celui qui annoncera dans quinze minutes le nom du vainqueur. L’entrée du restaurant n’est étonnamment pas du tout surveillée, chacun peut aller et venir comme il le souhaite. Claudette est une retraitée curieuse, une amie l’a invitée à venir voir ce qui se passe ici. “Je fais partie d’un club de livres, j’apprécie plutôt les auteurs du 19ème, mais je voulais voir comment ça se passe”, lance-t-elle dans un sourire.

Le Prix Goncourt, c’est une récompense littéraire prestigieuse. Mais c’est aussi, chaque année, une marée de journalistes qui se bousculent pour obtenir les images, les réactions, qui satisferont leur rédaction respective. Cette cuvée 2016 n’a pas fait exception. On s’est bousculé pour avoir les photos de l’annonce du prix Goncourt et du prix Renaudot. Pour recueillir les premières phrases de Yasmina Reza, celles de Leïla Slimani. Du taxi garé à proximité du restaurant à l’entrée dans l’établissement difficile de distinguer un échange entre l’auteure et les journalistes tant c’est la confusion.

L’ambiance paradoxalement est bonne enfant. Les journalistes savent que l’annonce du prix Goncourt est toujours très agitée, et certains médias comme Quotidien (ex-Petit Journal) s’en amusent depuis longtemps. De l’autre côté le jury, Bernard Pivot en tête, joue le jeu et se sent probablement flatté d’être le centre d’autant d’attention. “S’il vous plaît tournez la tête Monsieur Pivot!” ; “Regardez moi Yasmina!” ; “Leïla qu’est-ce que ça vous fait d’avoir remporté le prix Goncourt ?”.

Une minute après l’annonce des résultats, les journalistes se mettent en quête du prochain interlocuteur. Ils attendront notamment une vingtaine de minutes dans l’escalier qui mène à la salle où ont mangé les quatre jurés du Goncourt. On y croise Bernard Pivot, Fréderic Beigbeder également juré qui répondent aux nombreuses interviews avec le sourire. Une dame d’une cinquantaine d’années, verre à la main, est invité à quitter les lieux. “Vous faites quoi Madame?! Vous êtes journaliste?” Visiblement cette dame n’était pas journaliste. Quelques accrochages plus tard pour que chaque média obtienne la réponse à sa question, sa séquence, une dame sonne la fin de la récréation : “Allez tout le monde descend c’est terminé!”. Quotidien aura à n’en pas douter de quoi nourrir une chronique sur cette messe annuelle.

V.W

Prix Goncourt : le tourbillon médiatique

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Baignée d’un soleil hivernal, la Place Gaillon, au coeur de Paris, était le centre de toutes les attentions, ce midi. Une heure avant l’annonce des gagnants des Prix Goncourt et Renaudot 2016, de nombreux journalistes faisaient déjà le pied de grue devant le restaurant centenaire Drouant, rendez-vous traditionnel de l’évènement. Et si, chaque année, c’est le même rituel, l’atmosphère qui y règne est toujours aussi saisissante.

12h30 – hommes de lettres et journalistes se pressent dans le hall de l’établissement, d’où s’élève une rumeur grandissante. Chacun y va de son pronostic, et le nom de la jeune Franco-marocaine Leïla Slimani est dans toutes les bouches. Une masse se forme au pied des marches d’où doit descendre le jury du Goncourt et l’on commence à se marcher dessus, à mesure que l’heure tourne.

Pourtant l’atmosphère est plutôt calme dans l’établissement parisien. Les clients du restaurant affichent un air indifférent, comme s’ils n’avaient pas conscience de l’animation environnante, et les critiques littéraires discutent, accoudés au bar. Seule la foule des journalistes est en pleine effervescence, se préparant à capter le moindre petit détail, le moindre petit mot. On se bouscule déjà, alors que le jury est encore en train de déjeuner et de délibérer dans l’intimité des salons, à l’étage.

Un peu avant 13h, le jury fait son entrée. Du haut de l’escalier, l’écrivain et juré Didier Decoin annonce de manière lapidaire les lauréates du jour. Les pronostics ne se sont pas trompés, le prix Goncourt est décerné à Leïla Slimani pour Chanson douce (éd. Gallimard). Quelques amateurs applaudissent. Ils sont vite rabroués par les journalistes soucieux des images et des sons qu’ils ramèneront à leur rédaction. Le juré reprend, pressé par la foule. La lauréate du prix Renaudot est la romancière et dramaturge Yasmina Reza, pour son roman Babylone (éd. Flammarion). Une fois les noms dévoilés, la masse compacte se disperse pour revenir sur la place, devant le Drouant.

Commence alors une attente impatiente de l’arrivée des deux lauréates, prévenues de leur nomination. Cette fois, malgré le temps clément, l’atmosphère est carrément électrique. Les présentatrices télé piétinent, jetant des coups d’œil inquiets à leur montre, pendant que caméras, perches et micros forment une véritable haie d’honneur au bord de la route. Yasmina Reza est la première à pointer le bout de son nez, Place Gaillon, entourée de deux amies. En quelques secondes, le temps que les journalistes reconnaissent l’auteur-lauréate, la horde l’encercle et l’assaille de questions. Cachée derrière ses lunettes de soleil, elle parvient à s’arracher à la ronde des médias, cramponnée par un voiturier du Drouant, et grimpe vite à l’étage, où l’attendent les jurés.

À l’arrivée de la gagnante du prix Goncourt, la horde se transforme en meute. Sous l’oeil hagard des amateurs venus pour l’occasion, un mouvement de foule se crée autour de Leïla Slimani, qui manque plusieurs fois de se prendre un coup de perche. Bombardée de flashs et de questions, elle finit par abandonner et décide de ne donner aucune réaction avant d’être installée à l’étage, dans le salon gardé par la sécurité.

Après les secousses provoquées par les deux égéries littéraires de 2016, les journalistes quittent les lieux au compte-goutte, tournant les talons sur l’établissement centenaire, laissé en pagaille par ce tourbillon médiatique annuel. Rendez-vous en 2017!

 

Winny Claret

L’auto-édition numérique : un tremplin pour les auteurs en quête de reconnaissance

Anna Todd, E. L. James, Hugh Howey… ces auteurs ont contribué à l’essor de l’auto-édition en ligne. Si le phénomène semblait d’abord concentré sur les Etats-Unis, il touche aujourd’hui d’autres pays comme la France. Mais ce modèle ne représente pas une menace pour l’édition classique, comme la finalité pour ces auteurs reste l’édition papier. L’essentiel est la mise en valeur du texte.

C’est au 4 rue des Anglais à Paris, en plein quartier des libraires et des éditeurs, que la plateforme d’auto-publication Librinova a implanté son siège, dans un ancien cabaret datant du dix-neuvième siècle. L’intérieur, bien que sombre, n’en est pas moins intimiste et délicat. Des fresques restaurées courent le long des murs, en-dessous desquelles s’alignent des bureaux et des étagères garnies de livres, qui mettent à l’honneur ceux publiés en version papier grâce à Librinova. Deux grandes blondes nous accueillent, le sourire aux lèvres. Quinze jours plus tôt, de nombreux écrivains en herbe, lecteurs et éditeurs défilaient à leur stand au Salon du livre.

 

Charlotte Allibert et Laure Prétalat, devant le siège de Librinova
Charlotte Allibert et Laure Prétalat, devant le siège de Librinova

« Plusieurs représentants de l’auto-édition étaient présents. Les gens se sont globalement montrés intéressés, ce qui nous prouve que cela marche. Aujourd’hui, il existe une quinzaine de plateformes en France. Nous sommes un tremplin pour les auteurs, mais nous ne pouvons pas garantir leur succès. » Charlotte Allibert, 29 ans, est co-fondatrice et directrice générale de la plateforme française Librinova. Selon elle, tout auteur mérite d’être publié, et de manière simple. Librinova propose une alternative aux maisons d’édition classiques et permet de donner une chance à tous ceux qui rêvent de devenir écrivains. « Beaucoup de gens viennent chez nous car ils ont envoyé leur manuscrit à un éditeur et ont essuyé un refus. Mais on reçoit également les ouvrages de personnes qui ont été publiés dans les années 1980 et qui souhaitent donner une seconde vie à leur livre. »

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Librinova a vu le jour en 2014, alors que l’auto-édition connaissait un véritable succès aux Etats-Unis. Le phénomène a en effet pris de l’ampleur avec la parution du roman d’Anna Todd, After, publié sur le site internet Wattpad – une plateforme tournée vers la publication en série, et le partage avec les lecteurs – en 2013, et en version papier un an plus tard. Le best-seller a vite été convoité par des maisons d’édition étrangères, et est sorti en France en janvier 2015.

 

Le phénomène Anna Todd s'est répandu en France
Le phénomène Anna Todd s’est répandu en France

 

Dans les années 2010, Charlotte Allibert et Laure Prételat, également co-fondatrice et présidente de la plateforme, décident de s’associer et de s’inspirer du modèle américain, persuadées qu’il y a « quelque chose à en tirer ». Si le concept met un certain temps à être clairement défini, le site est créé en moins d’un an, en 2013, pour être finalement lancé l’année suivante. Et c’est une réussite. « Depuis la naissance de Librinova, nous avons publié près de 500 livres en France, en Europe, aux Etats-Unis et au Canada, notamment de la littérature grand public, poursuit Charlotte Allibert. Et depuis janvier 2016, nous publions un livre et demi par jour. C’est bien la preuve que notre projet porte ses fruits ! »

 

Source: Librinova - Xavier d'Almeida Crédit: Piktochart
Source: Librinova – Xavier d’Almeida
Crédit: Piktochart

 

« Nous n’intervenons pas en amont, ajoute Charlotte Allibert. Il y a donc bel et bien un risque de perte de la qualité. Cependant, nous essayons de repérer les fautes grâce au résumé que nous transmet l’auteur. Si nous nous apercevons qu’il y a une faute toutes les quatre lignes, nous le prévenons. » En revanche, il existe une forme de contrôle avant toute publication. « Nous avons un détecteur de mots clés pour repérer les textes étranges. En tout, nous en avons refusé deux. L’un divaguait totalement, et l’autre portait sur Kadhafi. De même, si certains passages nous paraissent osés ou violents, nous pouvons demander à l’auteur de les atténuer. »

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TheBookEdition, Bookelis, monBestSeller, Librinova,, Edilivre, Amazon… La concurrence entre les plateformes d’auto-édition est très forte, d’autant plus que certains auteurs passent facilement de l’une à l’autre. Mais, toutes n’offrent pas la même formule, ce qui permet de les distinguer. Certaines proposent une impression papier et numérique, d’autres une impression exclusivement numérique, d’autres encore permettent aux auteurs de créer leur propre site. « En ce qui nous concerne, Laure et moi sommes les seules à venir de l’édition classique, explique Charlotte Allibert. Cela donne confiance aux auteurs qui choisissent de nous déposer leur manuscrit. Et de notre côté, nous pouvons plus facilement établir des liens avec les éditeurs et trouver des partenaires en vue d’une future publication papier. » Quatre titres lancés par Librinova sont ainsi parus chez un éditeur et la sortie d’un cinquième est prévue pour juin.

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Librinova ne prélève rien sur les ventes de ses auteurs, du moins avant le millier d’exemplaires. Le seul forfait imposé est celui du dépôt du manuscrit. L’auteur touche alors 70% du prix de ses livres dont le montant ne dépasse jamais 5 euros, alors qu’il n’en gagnerait que 10% s’il avait signé un contrat avec un éditeur classique. Pour un livre numérique au prix de 2,99 euros, entre 20 et 30% sont prélevés par les plateformes de distribution et l’écrivain touche 2 euros. « Les auteurs de l’auto-publication n’ont rien à envier aux auteurs de l’édition classique. Et quand leur livre marche, ils gagnent assez vite plusieurs milliers d’euros. »

Cette plateforme sert également de passerelle vers l’édition classique. « D’une certaine manière, nous avons aussi un rôle d’éditeur, qui intervient dans le repérage des titres qui marchent le mieux auprès des lecteurs. » Cependant, lorsqu’un livre lancé par Librinova est racheté par un éditeur, l’auteur lui cède ses droits pendant sa durée d’exploitation, alors qu’il en était auparavant l’unique détenteur. Quand un écrivain parvient à vendre 1000 exemplaires, Librinova devient son agent et contacte plusieurs maisons d’édition afin de trouver celle qui correspond le mieux à son livre, et le contrat le plus avantageux. Mais cela ne signifie pas qu’un auteur publiera ses prochains ouvrages avec la même édition, l’objectif étant de correspondre à une ligne éditoriale. Pour l’instant, vingt titres sont concernés. L’un d’eux a même dépassé les 5000 exemplaires. A l’inverse, il arrive également que certains auteurs ne vendent pas plus de 10 exemplaires. Mais selon Charlotte Allibert, « tout dépend de l’objectif de l’auteur. Certains ne cherchent pas le succès. C’est souvent plus difficile pour les auteurs les moins connectés ou ceux qui prennent un pseudo. Par ailleurs, nous savons très bien que certains livres perceront plus que d’autres, notamment ceux qui appartiennent à la littérature sentimentale. Sur internet il y a de la place pour tout le monde, mais l’objectif est de faire ressortir le meilleur».

Les auteurs qui se lancent sur les plateformes d’auto-édition sont plus libres que ceux qui passent par l’édition classique. « Parfois, nous accueillons des auteurs qui en viennent. Ils sont contents d’arriver chez nous ! Il y a beaucoup moins de contraintes. Par exemple, pour telle ou telle raison, ils peuvent retirer leur livre du site du jour au lendemain. » Par ailleurs, selon les co-fondatrices de Librinova, un auteur aurait 50 fois plus de chance d’être publié en passant par une plateforme qu’en envoyant son manuscrit par la poste. « Les maisons d’édition classiques reçoivent près de 5000 manuscrits par an, mais seuls un à deux livres sont édités, à moins de bénéficier d’un réseau ou d’être pistonné. », explique Charlotte Allibert.

 

 

Selon la directrice de Librinova, les lecteurs ont autant de légitimité que les auteurs à sélectionner les textes. « Mais qu’il s’agisse d’édition classique ou d’auto-édition, un système ne doit pas remplacer l’autre. Et dans le fond, notre travail est très proche de celui d’un éditeur. Le lien entre nos auteurs et nous est très fort. Et c’est essentiel, car un auteur a besoin d’avoir quelqu’un en face de lui. Finalement, ce que nous faisons, c’est un peu de l’auto-édition accompagnée. »

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Marilyse Trécourt fait partie des auteurs qui ont connu un véritable succès grâce à Librinova. Son premier roman intitulé Au-delà des apparences s’est vendu à plus de 3000 exemplaires en format numérique, et à près de 800 en papier aux éditions Mosaïc. Également auteure d’un recueil de nouvelles et d’un second roman pour lequel un contrat dans une autre maison d’édition est en cours de négociation, l’ensemble de ses ventes numériques s’élève à plus de 7500 exemplaires. Il faut dire que le prix bas des e-books et l’offre sont attrayants pour les lecteurs, sans oublier toutes les promotions ou les « ventes flash » organisées sur les plateformes qui bradent les livres et augmentent considérablement les ventes. L’ouverture et la rapidité garanties par le circuit d’auto-édition numérique sont aussi des atouts importants, alors qu’il faut attendre trois mois après avoir envoyé son manuscrit par la poste pour obtenir une réponse bien souvent négative. Chaque année, plus de 500 œuvres sont sélectionnées pour la rentrée littéraire, mais les places se font rares dans le milieu de l’édition. Encore plus lorsqu’un auteur ne bénéficie pas d’une grande notoriété.

 

Marilyse Trécourt, faisant la promotion de son premier roman, Au-delà des apparences
Marilyse Trécourt, faisant la promotion de son premier roman, Au-delà des apparences

 

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Les plateformes d’auto-édition numériques se présentent comme une garantie pour les auteurs d’être publiés tout en ayant des conseils, plus ou moins approfondis selon les services proposés, pour valoriser leurs livres. Ce qui est encourageant lorsqu’on ne connaît rien au monde de l’édition. Comme beaucoup d’auteurs, Marilyse Trécourt a découvert les coulisses de cet univers avec l’aide de Librinova. En parallèle de son travail dans la communication pour une société d’assurance, cette mère de famille s’est lancée dans l’aventure par défi personnel et avec beaucoup de modestie. Déjà habituée aux concours de nouvelles, elle a choisi de mettre toutes les chances de son côté en suivant un MOOC (une formation en ligne ouverte à tous) sur la création d’une œuvre de fiction. Son roman a obtenu un prix et le succès est arrivé très rapidement. « J’ai parfois du mal à réaliser parce que tout est allé très vite. Je peux toucher du doigt mon rêve de petite fille qui écrivait dans sa chambre », confie Marilyse.

 

Ayant fait l’expérience des deux formes d’édition, numérique et classique, elle affirme ne pas pouvoir se passer de l’un ou de l’autre. D’un côté la liberté et le contrôle de ses publications avec Librinova, autant à travers l’aspect juridique qu’économique, de l’autre l’encadrement et l’orientation de la maison d’édition. « Pour un écrivain, le but c’est d’être publié sur papier. Mais avec du recul je pense que c’est mieux d’être d’abord passée par l’auto-édition, plutôt que par une petite maison d’édition classique avec moins de visibilité. Ce n’est pas le même métier, mais les deux sont vraiment complémentaires. Avec la maison d’édition Mosaïc, j’ai pu faire un vrai travail sur le texte et corriger des erreurs que je ne fais plus maintenant. J’ai aussi pu avoir des séances de dédicaces avec mon public », ajoute-t-elle.

 

Marilyse Trécourt - Crédit Yves Colas
Marilyse Trécourt – Crédit Yves Colas

 

À l’inverse, Catherine Choupin, ancienne professeure de lettres classiques de 61 ans, est d’abord passée par les maisons d’édition papier avant de se lancer dans le numérique. Pour son premier roman, elle avait fait appel à une petite édition située à Versailles, mais le manque de visibilité et « des erreurs en matière de marketing » l’ont déçue. Découragée par le long processus de l’édition traditionnelle et les refus, elle a découvert Librinova grâce à une ancienne élève et a été la première auteure à contribuer à la plateforme. Lauréate du prix du livre numérique en 2015, elle compte maintenant 9 romans à son actif : « D’ici la fin du mois d’avril, je devrais atteindre les 5000 exemplaires vendus pour l’ensemble de mes romans ». Si aucun d’entre eux n’a dépassé la barre des 1000 exemplaires qui lui permettrait de publier sous le format papier, elle souhaite rester chez Librinova : « Je n’aurais pas dit ça il y a deux ans, mais aujourd’hui j’apprécie ce confort et cette grande liberté. Si un éditeur veut me publier je ne vais pas cracher dans la soupe, mais je tiens vraiment à rester», explique Catherine Choupin.

 

Catherine Choupin, publiée par Librinova - Crédit Catherine Choupin
Catherine Choupin, publiée par Librinova – Crédit Catherine Choupin

Pour cette femme de lettres plongée dans les bouquins et les grands classiques depuis toujours, la méfiance vis-à-vis du numérique et de l’auto-édition peut se comprendre. Les plateformes qui y sont consacrées regorgent d’auteurs aux parcours et aux plumes différentes. À travers une sélection plus rude, l’édition classique peut avoir un côté élitiste qui fait défaut au monde de l’auto-édition. « Mais quelquefois, quand on voit les livres papier qui sont publiés, on se demande bien pourquoi… », ironise-t-elle.

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Pour les éditeurs, le phénomène de l’auto-publication est une vaste question. Mais une chose est sûre, ce qui compte avant tout est de mettre en valeur un texte, peu importe la forme qu’il prend. Les deux modèles ne s’opposent pas, ne se remplacent pas, ils sont complémentaires. « L’auto-publication est un moyen comme un autre de présenter son travail, explique Guillaume Vissac, directeur éditorial du site Publie.net. La seule chose qui est regrettable est qu’il n’y a ni travail de relecture, ni travail éditorial derrière. Cependant, il ne faut pas non plus généraliser. La qualité des textes va dépendre des plateformes. Par exemple, sur le service d’auto-publication d’Amazon, chacun est libre de déposer son ouvrage, mais il y a tout de même des personnes qui vont relire et faire le tri en fonction des cibles. »

 

Photo d'illustration
Photo d’illustration

La question de l’auto-publication en ligne pose de manière plus vaste celle de l’édition numérique. Un sujet que Guillaume Vissac semble parfaitement maîtriser, étant donné que Publie.net, créé en 2008, ne proposait à l’origine que de l’édition numérique, principalement axée sur la littérature contemporaine. Ce n’est qu’en 2012 qu’il a développé une offre papier, à travers un système d’impression à la demande, pour éviter le gaspillage. Aujourd’hui, les nouveautés sont simultanément publiées en version numérique et papier. « Il serait réducteur d’opposer l’un à l’autre, poursuit-il. Nous voulons avant tout publier des textes. Certains s’adaptent mieux au numérique, d’autres au papier. Au lecteur de choisir en fonction de ses usages. L’important est d’utiliser les supports en fonction des textes, et non l’inverse. Nous ne sommes pas du tout partisan de tel ou tel système. »

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Un choix qui concerne également les auteurs, selon le genre de livre qu’ils souhaitent écrire et publier. « Je pense que l’auto-édition numérique a un intérêt selon le projet. Il faut savoir ce que l’on veut, et que ces plateformes vont juste être un outil. Cela peut très bien marcher, mais cela dépend de l’échelle. Ce qui me dérange, ce sont les entreprises qui font des promesses mensongères aux auteurs », explique Laura Fredducci, assistante d’édition chez Les Petits Matins. Cette maison est spécialisée dans la publication d’essais, et est donc moins concernée par le phénomène de l’auto-édition numérique. La grande majorité des livres publiés avec ce système sont de la littérature populaire. « C’est une question de secteur. Les auteurs qui viennent chez nous ont déjà souvent un réseau et une visibilité, et ils sont moins nombreux. C’est le contraire pour les romans populaires où il y a énormément de demandes, donc c’est normal que certains passent par l’auto-édition. Je pense qu’un bon essai trouve toujours son éditeur », ajoute-t-elle. Les Petits Matins reçoivent environ 500 manuscrits par an et en publient un à deux. Si les plateformes d’auto-édition en ligne ne permettent pas de percer dans le milieu selon Laura Fredducci, ils servent néanmoins de « rampe de lancement pour les auteurs. Ils permettent aussi de voir quels phénomènes apparaissent, sans pour autant être des concurrents. Pour un auteur c’est aussi intéressant de s’associer à une maison d’édition ensuite ».

Crédit Piktochart
Crédit Piktochart

Si le travail de l’éditeur classique reste tout de même largement plébiscité par les professionnels de l’édition – en termes de correction, de valorisation et de promotion de l’œuvre par exemple – il n’est pour autant pas question de dénigrer le système de l’auto-édition numérique. Les deux peuvent se compléter et permettre à des auteurs de se révéler. Un moyen d’avoir ensuite accès aux maisons d’édition classiques qui peuvent se montrer réticentes au départ. En plus de cette complémentarité, entre le numérique et le papier, le système classique et l’alternative de l’auto-édition, cette dernière révolution permet d’apporter un nouveau regard sur le métier : « Je pense que cela remet en question le monde de l’éditeur tout puissant, et nous pousse à redéfinir et à réexpliquer la profession, pour montrer qu’elle a encore du sens », admet Laura Fredducci. Une preuve que le monde de l’édition en France est capable de s’adapter aux nouveaux phénomènes et aux circuits alternatifs, sans pour autant perdre son aura. •

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