Agribashing : d’où vient le malaise?

Plusieurs syndicats agricoles ont appelé à manifester cette semaine. Ils protestent contre les accords de libre-échange internationaux comme le CETA, les arrêtés anti-glyphosate mais dénoncent surtout « l’agribashing », le dénigrement des agriculteurs.

“France, veux-tu encore des paysans?” C’est avec ce slogan que la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et les Jeunes Agriculteurs (JA) ont appelé cette semaine à la mobilisation. Les syndicats dénoncent une “stigmatisation permanente”, qui “tue à petit feu” l’agriculture française.

 

Pascal Solvignon, éleveur de vaches dans la Creuse, est d’accord avec le message de la FNSEA. « On nous traite de pollueurs, de chasseurs de primes », explique-t-il.  « On est attaqué en permanence », ajoute Mickael Ballet Bassinet, céréalier à Saint Amand Magnazeix, à côté de Limoges. Il dénonce les insultes, les intrusions dans les exploitations et les agressions physiques dont certains agriculteurs sont les cibles. « Rien que la semaine dernière, quelqu’un m’a envoyé un message sur Facebook pour m’insulter », confie-t-il. « Personne ne prend notre défense », regrette le céréalier.

Vrai ou faux phénomène?

« Les Français dénigrent les agriculteurs, c’est certain », affirme Pascal Solvignon. Pourtant, selon un sondage IFOP de 2019, 74% des Français font confiance aux agriculteurs. Alors, pourquoi les éleveurs et producteurs ont-ils le sentiment d’être aussi stigmatisés ? « Il faut distinguer agriculteur et agriculture. Les Français sont surtout inquiets par rapport à des pratiques agricoles, comme l’usage du glyphosate ou l’élevage intensif », constate Eddy Fougier, politologue et spécialiste des mouvements protestataires.

« On a l’impression que les gens découvrent aujourd’hui ce que c’est de faire de l’élevage, et quelles sont les conditions de vie des animaux ! », s’exaspère Mickael Ballet Bassinet. Et c’est peut-être là l’une des raisons principales de cet « agribashing », indique Juliette Grimaldi, agronome à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA). Selon la chercheuse, ce phénomène manifeste « la perte du lien entre le monde agricole et le reste de la population ». « Il y a une méconnaissance de ce qu’est le métier d’agriculteur, de ce que c’est de produire de la nourriture”, précise-t-elle.

« On sait ce que l’on fait! »

Pour Mickaël Ballet Bassinet, « l’agribashing » se manifeste surtout aujourd’hui par les arrêtés anti-glyphosate pris par certaines mairies. « On est contrôlés, et surtout, on sait ce que l’on fait! » s’exclame-t-il. « En regardant le journal à la télé, on a parfois l’impression d’être des consommateurs extrêmes de pesticides, c’est complètement faux. »

Un sentiment de détresse qui s’explique aussi par une tendance à considérer que les agriculteurs sont les acteurs centraux de la transition écologique, selon Véronique Lucas, sociologue rurale. « Il ne sont qu’un maillon », explique-t-elle. « Il y a d’autres acteurs. Les chercheurs, l’action publique. Mais surtout, les filières agro-alimentaires ».

Pour signifier son mécontentement, Mickaël Ballet Bassinet a décidé de participer aux manifestations cette semaine. « On a l’impression d’être pris pour des pestiférés, ce n’est plus possible », déplore l’agriculteur.

 

Constance Cabouret

 

 

 

 

 

Les agriculteurs bloquent les routes pour se faire entendre

Sentiment de rejet, opposition aux zones de non-traitement aux pesticides ou aux accords commerciaux: des agriculteurs entament aujourd’hui une journée de blocage des axes routiers majeurs.
Des agriculteurs ont brûlé des pneus et bloquer l’auroroute à hauteur de la ville d’Agen. Crédit : Nicolas Tucat/AFP

C’est une journée blocage des routes par la profession agricoleq ui s’annonce ce mardi La FNSEA (syndicat majoritaire) et les Jeunes agriculteurs, initiateurs du mouvement, ont prévu le « blocage des axes routiers majeurs dans les territoires entre 11H00 et 14H00 » ce mardi. Sur l’ensemble du territoire, des tracteurs ont défilé sur les autoroutes. L’objectif de ces agriculteurs fatigués de la déconsidération de leur métier : dénoncer des décisions et arrêtés politiques qui rendent difficile leur travail.

« On a libéré le rond-point à 9H00. Je ne voulais pas de Soissons ville morte, la ville n’a pas besoin de ça« , a déclaré à l’AFP Benoit Davin, référent FDSEA pour l’arrondissement de Soissons, dans l’Aisne Mais « on voulait montrer aux gens ce que, nous, on vit avec les normes franco-françaises qui sortent, on peut bosser mais on nous met des contraintes tout le temps. Les gens ont mis 10 minutes de plus pour aller au boulot, nous c’est ça tous les jours« , a-t-il expliqué.

« Reveiller » les politiques

Autre sujet d’inquiétude: les zones de non-traitement aux pesticides. « L’interdiction à 10 mètres des maisons, ça représente dans l’Aisne 10.000 hectares non cultivés, ça veut dire l’équivalent de 80.000 tonnes de blés non produites, soit 1,5 million d’euros de manque pour les agriculteurs », selon M. Davin.

A Valence, des dizaines d’agriculteurs se sont mobilisés tôt mardi matin devant la préfecture pour « réveiller le préfet« . Celui-ci est venu prendre le petit déjeuner avec les Jeunes Agriculteurs et a discuté avec eux, a précisé la préfecture de la Drôme à l’AFP.

Dans la matinée, d’autres actions étaient attendues, notamment des barrages filtrants au niveau des accès autoroutiers comme aux abords de l’A75 près de Brioude en Haute-Loire.

« Aujourd’hui, ce sont essentiellement des actions symboliques, car c’est un premier avertissement au gouvernement. Nous avons des revendications claires sur les revenus, sur « l’agribashing« , a indiqué à l’AFP Michel Joux, président de la FRSEA Auvergne-Rhône-Alpes qui a exhorté la semaine dernière au Salon de l’élevage Emmanuel Macron à tenir un discours plus positif sur l’agriculture française.

Selon lui, une prochaine journée de mobilisation a été fixée au 22 octobre, si aucune annonce n’a lieu d’ici là.

Celsalab avec AFP

 

Le vin français peut-il résister à la mondialisation ?

Les vins français perdent du terrain à l'international. ©CreativeCommons
Les vins français perdent du terrain à l’international.
©CreativeCommons

A l’international, le vin français perd du terrain. Héraut de la culture française pendant des décennies, il n’échappe pas aux néfastes de la mondialisation. Uniformisation du goût et standardisation des pratiques, les gros producteurs étrangers imposent leurs règles du jeu. Face au danger, les vignerons français s’organisent : ne serait-ce pas la fin d’une mondialisation heureuse ?  

 

La France est le premier pays exportateur de vin. 30% de sa production consacrée à l’international. Mais ce chiffre cache une autre réalité : les Français vendent moins mais plus cher. Et là où certains pays comme l’Afrique du Sud, le Chili ou encore la Chine voient d’année en année leur volume progresser, les volumes français, eux diminuent.

Les principaux pays producteurs de vin


Aujourd’hui, confronté à la mondialisation, le vin français perd du terrain à l’export. Depuis quatre ans, les ventes en volumes sont en recul de 13,5%, selon la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux. Si depuis plusieurs décennies déjà, les vins du « Nouveau monde » (Amérique du Sud et Etats-Unis) concurrencent les vins français, ces derniers doivent faire face aujourd’hui à d’autres concurrents : les vins du « Nouveau nouveau monde ». A la tête du groupe, la Chine. Son vignoble est aujourd’hui le deuxième du monde en surface. Un sérieux rival, qui rebat les cartes du marché. « L’arrivée de vins dits “mondialisés“ a modifié le marché mondial. Ces derniers ont une approche beaucoup plus “marketée“ avec la mise en avant du cépage au lieu du domaine, comme c’est le cas en France. La raison est simple : elle permet une approche plus simple pour le consommateur », explique Bérengère Bezaud, chercheuse sur les cultures alimentaires. Concrètement, les « vins de cépage » sont ceux issus d’une seule variété de raisin, qui sera mentionné sur l’étiquette. En opposition, les vins français sont des vins dits « de terroir ». Issus d’un assemblage de raisins, ils sont désignés par le nom du domaine producteur.

Face à la concurrence, le vin français a dû s’adapter, pour le meilleur…et pour le pire. « La mondialisation a permis la modernisation de certaines pratiques du vin français et un assouplissement de certains labels trop contraignants pour le producteur. On peut constater également que l’ouverture à la concurrence conduit à une segmentation du marché. Sauf qu’en France ça ne fonctionne pas et la mondialisation pénètre aujourd’hui les AOC », regrette Bérengère Bezaud. Ainsi, certaines techniques dites « du nouveau monde », comme l’ajout de copeaux de bois pour aromatiser artificiellement le vin sont aujourd’hui utilisées dans des vignobles français. « Le risque, c’est une uniformisation du goût », s’inquiète-t-elle, « un vin produit au Chili et à Bordeaux peut avoir, aujourd’hui, exactement le même goût. Avec ces pratiques, le vin est en train de devenir très technique, c’est comme une recette ».

La France peut-elle rattraper son retard ?

Savoir-faire et notoriété sont à l’actif des vins français. Pour autant, la France a dû mal à s’armer face à la mondialisation. Outre ses coûts de production élevés, la France pâtit d’un handicap de taille : 69% des entreprises françaises font moins de 10 millions de chiffres d’affaires. Et même les gros producteurs français sont à la peine. L’entreprise Castel, leader français sur le marché, réalise un chiffre d’affaires de 1,1 milliards d’euros par an. A titre de comparaison, le géant américain Gallo, réalise lui 4 milliards d’euros. En 2015, le chiffre d’affaires du vin chilien Concha y Toro dépassait déjà le milliard d’euros. Deux mastodontes qui inondent les marchés en terme de quantité.

Ces pays ont les moyens de produire plus et pour moins cher. C’est un tableau sur lequel les producteurs français ne peuvent compétiter. Alors, depuis une dizaine d’années, certains vignerons prônent un retour à la tradition. « L’uniformisation du produit a fait réagir la profession. On retrouve aujourd’hui de plus en plus de mouvements de vignerons indépendants. Leur objectif : mettre en valeur  le travail manuel », analyse Bérengère Bezaud. Ce retour au vin de terroir, correspond à un souhait des producteurs mais aussi à une demande du consommateur. « Chaque gros changement alimentaire correspond souvent à une crise sanitaire. Aujourd’hui, il y a une méfiance du consommateur envers les pesticides. Ils réagissent face à la mondialisation et ses excès, et veulent contrôler ce qu’ils achètent », explique-t-elle. Et les producteurs de vins mondialisés ne s’y trompent pas. « Ils utilisent d’énormes moyens de communication pour faire croire au consommateur que leur vin est issu du terroir. La mondialisation est devenu un gros mot », précise la chercheuse.

Capture écran de la page d'accueil de l'entreprise E&J Gallo Winery.
Capture écran de la page d’accueil de l’entreprise E&J Gallo Winery.

« Une tradition familiale », écrit en capitale avec en fond une vidéo parcourant les vignes. Telle est la page d’accueil de Gallo, premier producteur mondial avec ses 960 millions de bouteilles produites par an. Les Français ne s’y trompent pas : leur tentative d’importation sur le marché de l’Hexagone il y a vingt s’est soldé d’un échec.

Léa Broquerie et Dorine Goth

Saint-Denis : entre les immeubles, des hectares de légumes pour les habitants

A Saint-Denis, une ferme pédagogique ouvrira ses portes au printemps prochain. Jeanne Crombez, responsable du projet, souhaite valoriser le lien entre producteur et consommateur.

Une partie de la récolte des citrouilles a permis à des enfants de les creuser pour Halloween.
Une partie de la récolte des citrouilles a permis à des enfants de les creuser pour Halloween.

A Saint-Denis, juste à côté du géant américain de la restauration rapide, plus de trois hectares de terres sont encerclés par les tours d’immeubles. Cette ferme n’est pourtant pas nouvelle dans le quartier, elle existe depuis 1920. L’ancien propriétaire René Kersanté prend sa retraite et confie ses terres à Jeanne Crombez qui va remettre à flot l’exploitation qui connaissait quelques difficultés financières.

Cette jeune femme de 22 ans souhaite donner un nouvel élan au lieu : d’ici le printemps prochain, l’exploitation va devenir une ferme pédagogique. « Nous allons construire une serre de 450m² et faire venir des animaux : moutons, chèvres, poules, canards… »

Mais le but premier, c’est faire de la vente directe de légumes. Auparavant, René Kersanté vendait ses salades sur le marché de Saint-Denis et ce qui lui restait au supermarché Carrefour.

Jeanne Crombez veut désormais créer un lien direct à la ferme entre consommateur et producteur. Elle espère mettre en place « une boucle alimentaire locale ». Elle souhaite que les habitants mais également les commerçants et les restaurateurs du coin s’approvisionnent à la ferme.

La vente directe répond à une réelle demande des consommateurs. Le pari est quasiment gagné car cet été, du maïs doux et des citrouilles ont poussé et la vente à la ferme a été un véritable succès. « Ce sont principalement les habitants du quartiers qui ont acheté. Les gens venaient et revenaient chercher du maïs. Ils remplissaient des caddies entiers ! Ils sont très demandeurs. »

Jeanne Crombez et sa chienne Emeraude ont investi les lieux à la fin de l'été.
Jeanne Crombez et sa chienne Émeraude ont investi les lieux à la fin de l’été.

Un lien social pour les habitants de Saint-Denis

La mairie de Saint-Denis est propriétaire des terres. Elle soutient la création de ce lieu de vente local. Lors de l’achat, la municipalité a donc pris le soin d’inscrire les terres au plan local d’urbanisme pour les sécuriser et qu’elles ne soient pas vendu à un promoteur immobilier. « La mairie a à coeur que les habitants puissent manger des légumes à côté de chez eux. »

Cette vente en direct avec le producteur permet de créer un vrai lien humain avec les clients selon Jeanne. « On s’échange des recettes. J’ai une cliente qui m’a demandé si on avait des courges d’une variété spécifique car elles permettraient de maigrir. J’ai donc commandé des graines car je suis très curieuse de connaître ce légume » s’amuse la jeune femme.

Une production variée

Pour satisfaire au mieux les consommateurs, plusieurs variétés vont être plantées : oignons, choux, maïs doux, melon ou encore des pastèques. « Nous allons produire des variétés du XVIIIe et XIXe siècle. On veut également réintroduire des techniques agricoles de l’époque. La récolte se fera à la main. » Pour respecter l’objectif de produire local, les semences proviennent du nord et de l’ouest de la France. « C’est difficile de trouver des semences en Ile-de-France donc on se fournit au plus près. »

Pour l’entretien de ces légumes, ce sera sans produits phytosanitaires. Jeanne Crombez ne souhaite pas produire des légumes bio car c’est difficile d’avoir le label et les habitants à proximité n’ont pas le portefeuille adapté. « Cela ne sert à rien de consommer bio si cela vient d’Espagne. Sur les carottes bio, il y a quand même des produits phyto. Le but ici c’est de consommer ce qui a été cueilli le matin même. » Du champ à l’assiette du consommateur, le trajet doit être court.

Pour Jeanne Crombez, il est certain que les légumes de cette ferme aux portes de Paris ne risquent pas d’atterrir dans les hamburgers du McDonald’s… situé de l’autre côté de la rue.

Alice Pattyn et Elisa Centis

 

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