Accessibilité des médias : quelle place pour la culture sourde ?

Fatou-Laure Diouf

Accessibilité des médias : quelle place pour la culture sourde ?

Accessibilité des médias : quelle place pour la culture sourde ?

Fatou-Laure Diouf
Photos : Fatou-Laure Diouf
4 octobre 2026

En France, environ 500 000 personnes sont sourdes, dont certaines le sont de naissance. Pour elles, accéder à l’information audiovisuelle reste un défi : la télévision, les vidéos en ligne et les réseaux sociaux ne sont pas toujours adaptés. Si l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique impose aux médias des obligations d’accessibilité, notamment via le sous-titrage et l’interprétation en langue des signes française, une partie des personnes sourdes revendique une identité culturelle fondée sur la langue des signes française (LSF), plutôt qu’un handicap. Pour ces personnes, la difficulté des médias à prendre en compte leur identité culturelle explique, en partie, pourquoi leurs besoins en matière d’accessibilité restent mal compris et insuffisamment pris en compte. Comment les médias d’information audiovisuels peuvent-ils informer le public sourd, entre logique d’accessibilité et reconnaissance de la culture sourde ?

8 % des personnes sourdes et malentendantes estiment que « la difficulté d’accès aux médias et à l’information » est leur principal obstacle pour se sentir intégrées dans la société. Pour 21 %, c’est l’un des principaux obstacles, d’après un sondage IFOP réalisé auprès de plus de 2 000 personnes en 2021.

 

Les médias d’information audiovisuels français s’inscrivent dans un système médiatique d’abord pensé par des personnes entendantes pour les entendants. Dans un second temps, ils ont commencé à s’adapter aux personnes sourdes : en 1979, un interprète LSF apparaît pour la première fois à l’écran et, à la fin des années 90, les sous-titres en direct sont démocratisés. Sur ces deux points, les médias audiovisuels ont beaucoup évolué en matière d’accessibilité. 

 

La loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées de  2005 a introduit des obligations d’accessibilité pour tous les services publics. Depuis 2010, toutes les chaînes de télévision publiques et privées dont l’audience dépasse 2,5 % de l’audience totale des services de télévision sont obligées de sous-titrer l’ensemble de leurs programmes (France 2, France 3,  France 4, France 5, M6, TF1, TMC, W9 et Canal+). Pour les autres chaînes, qui font moins d’audimat, comme LCI ou BFMTV, les règles sont un peu plus souples : l’ARCOM fixe avec elles un quota de programmes sous-titrés, souvent entre trois et quatre journaux par jour, aux heures de grande écoute.

 

En ce qui concerne la langue des signes, la loi n’impose aucun quota minimum. Mais certaines chaînes d’information en continu prennent des engagements envers l’ARCOM : BFMTV s’impose un journal chaque jour à la mi-journée, et LCI deux journaux l’après-midi. 

 

Le service public reste soumis à des obligations plus lourdes que les médias privés en termes d’accessibilité.

 

L’ARCOM renouvelle tous les cinq ans ces engagements individuels sur l’accessibilité avec chaque chaîne de la TNT. Elle vérifie aussi chaque année le respect des quotas de programmes sous-titrés et traduits en LSF. Pour les réseaux sociaux, il n’y a pas encore d’engagements et de régulation de ce type. 

« Globalement, les chaînes respectent leurs obligations quantitatives de sous-titrage et de LSF » affirme Tania Gout, chargée de mission à la direction des publics, du pluralisme et de la cohésion sociale à l’ARCOM. Elle poursuit : « Mais il y a des choses à améliorer sur le respect des obligations qualitatives et les standards qualitatifs que l’ARCOM impose pour ces dispositifs. » 

 

Les sous-titres sont souvent décalés par rapport à l’image. L’ARCOM a elle-même relevé en 2025, un temps de décalage dans les sous-titres de 15 secondes en moyenne. Cela concerne surtout le sous-titrage des programmes en direct. C’est selon eux, la principale chose dont se plaint le public sourd, auprès d’eux, tous les ans. Souvent, les sous-titres se superposent visuellement aux titres. En particulier sur les chaînes d’information en continu (BFM, France Info, LCI, …). Dans un sondage que nous avons réalisé en 2025 auprès d’une vingtaine de personnes sourdes en France : trois participants (sur douze réponses au total) estiment qu’il faut améliorer la qualité du sous-titrage des programmes en direct.

 

Côté interprètes en LSF à la télévision, la majorité d’entre eux sont  entendants. Ils ne maîtrisent pas les expressions usuelles et les formulations utilisées par les personnes sourdes dont c’est la langue maternelle. La traduction peut être difficile à suivre pour les personnes sourdes de naissance. 

L’information : un casse-tête pour Salomé, sourde de naissance

Salomé, 25 ans, est sourde de naissance. Elle s’estime «reconnaissante» des évolutions des médias en termes d’accessibilité ces dernières décennies : «Mes parents et mes grands-parents n’en avaient pas autant» , reconnaît-elle ; mais regrette que les sous-titres et interprétations en LSF ne soient pas toujours adaptés. 

S’informer au quotidien via les médias audiovisuels, se transforme souvent en casse-tête pour elle. Dans la vidéo ci-jointe, elle témoigne des difficultés qu’elle rencontre.

«Les entendants et les médias ne comprennent pas toujours quels sont nos besoins.» , Salomé, 25 ans.

 

S’informer demande beaucoup plus d’effort et de concentration aux personnes sourdes qu’aux personnes entendants, selon Salomé : «Les entendants et les médias ne comprennent pas toujours quels sont nos besoins», regrette la jeune femme.

La culture sourde kézako ?

Pour beaucoup de personnes sourdes, cela résulte d’un manque de reconnaissance des sourds par les médias. À commencer par la LSF, qui reste très marginale dans les médias. La chaîne d’information en continu France Info propose largement la meilleure offre (371 heures de programme interprété en LSF en 2024) en comparaison, BFMTV a proposé 122 heures et LCI 39. Sur les réseaux sociaux, l’interprétation en LSF est quasi inexistante dans les contenus de médias d’information.

 

On estime qu’environ 300 000 personnes en France maîtrisent la LSF. Pourtant, plus de 80% des personnes sourdes ont des difficultés avec le français. Certains ne le lisent pas et ne communiquent que dans leur langue maternelle : la LSF. L’interprétation est une nécessité. 

 

Pour comprendre cela, il faut préciser que les personnes nées sourdes ne voient pas leur surdité comme un handicap. C’est une culture à part entière, qui repose sur la langue des signes. Une langue visuo-corporelle, dont la grammaire et la construction des phrases n’ont rien à voir avec le français. Elle a ses mécanismes propres, comme l’utilisation grammaticale de l’espace : la position du locuteur dans l’espace sert à construire le sens et les relations entre les éléments de la phrase. Et ses termes et expressions propres : certains signes n’ont aucun équivalent dans les langues vocales. 

 

Selon l’ethnologue Yves Delaporte, dans Des signes, des noms, des rires, en 2000 : « L’existence d’une langue hautement spécifique suffirait à elle seule à légitimer la notion de culture sourde. » D’ailleurs, beaucoup de personnes ignorent que le ministère de la Culture reconnaît la LSF parmi les langues de France.

 

La culture sourde est aussi nommée “culture Pi”. “Pi” est une expression idiomatique en LSF qui veut dire “spécifique aux sourds”, ou “propre aux sourds”. Il n’y a pas d’équivalent en français pour ce terme. Le chercheur sourd Olivier Schetrit, le définit comme une « expression sourde très courante pour dire typique, culturellement, linguistiquement spécifique ».

 

«Pi» est plus qu’une expression. C’est toute une vision du monde. Dans Les Sourds existent-ils ? le sociologue, Bernard Mottez, invite à «percevoir selon une perspective particulière le monde des Sourds dans sa diversité : leurs manières d’être, leur façon de voir le monde, la façon dont ils organisent leur vie et leurs rapports aux entendants.»
L’expression « Pi sourd », traduite en langue des signes. Crédit : association La parole aux sourds.

«Pourquoi je devrais gommer ce que je suis pour entendre comme vous ?» Yasmine, 66 ans.

Yasmine, devenue sourde dans son enfance, a toujours vécu sans appareils et ni implants. Elle n’en veut pas : «pourquoi je devrais gommer ce que je suis pour entendre comme vous ?» s’interroge-t-elle. Pour elle, remédier à sa surdité serait renoncer à sa culture.

 

Yasmine trouve que la culture sourde n’est pas assez présente dans les médias. Mis à part l’émission spécialisée mensuelle «L’œil et la main» sur France 5, qui est une émission hebdomadaire et non-quotidienne, aucun programme d’information public ne propose de traduction aussi idiomatique en France, ce qui lui pose des difficultés pour s’informer.

L’accessibilité : pas une priorité éditoriale

L’accessibilité passe après les obligations éditoriales des médias audiovisuels, surtout pour les médias privés. Les médias restent soumis à des stratégies de maximisation de l’audience. Les associations de sourds réclament depuis plusieurs années l’agrandissement de la vignette où apparaît l’interprète à l’écran. L’ARCOM recommande qu’il occupe un tiers de l’écran. Certaines associations demandent à ce qu’il en occupe la moitié. Les chaînes refusent, pour des questions de respect de leur charte éditoriale visuelle, ne pouvant souvent pas mettre toutes ces informations visuelles simultanément à l’écran. 

 

Pour la plupart des chaînes, l’interprétation reste une question marginale. Les interprètes sont très peu accompagnés par les autres membres des équipes lors de leur travail. Annick, interprète pour les chaînes de la TNT, est soumise à de nombreuses contraintes, qui peuvent l’empêcher de produire une traduction aussi qualitative qu’elle le souhaiterait. Nous l’avons suivie dans une journée de travail à France Info Télévision (cf. vidéo ci-jointe).

En termes de budget, aussi, l’accessibilité aux sourds «n’est pas une priorité aujourd’hui en général» estime Matthieu Parmentier, directeur de France TV Access, un laboratoire de sous-titrage qui travaille pour presque toutes les chaînes de la TNT. 

 

«La LSF c’est beaucoup plus compliqué et coûteux», affirme Laurence Pécaut-Rivolier, membre du collège de l’ARCOM. Cela justifie, en partie, pour elle que les chaînes aient moins d’obligations venant de l’ARCOM concernant la LSF par rapport aux sous-titres.

Sous-titres générés par IA : moins cher, mais moins efficace

«Depuis 2024, France Info et «Bonjour», la matinale de TF1, utilisent à  100% IA» pour le sous-titrage de leurs programmes en direct» regrette-t-il. C’est une transcription en temps réel en direct, sans correction par un humain. Le directeur explique que cette méthode «coûte beaucoup moins cher, mais il y a beaucoup de fautes, de contresens, et un temps de décalage avec l’image important qui peuvent entraver la compréhension pour des personnes sourdes.»

 

Il poursuit : «Dans le service public, il est de bon ton de répondre aux besoins d’accessibilité et de ne pas faire trop d’économies dessus». Pourtant, France info ne montre pas cet exemple.  

 

Ces sous-titres automatiques, générés par IA, posent problème. Les logiciels utilisés ont des capacités limitées, selon Matthieu Parmentier : «l’IA fait des erreurs sur le sens des phrases et parfois, il n’y a personne pour superviser derrière», raconte-t-il. On observe parfois le retrait dans les sous-titres du terme «pas” dans des tournures négatives, ou au contraire le rajout de locutions négatives dans des phrases affirmatives. La ponctuation aussi est parfois mal retranscrite, ce qui crée des contre-sens très importants.

 

L’IA provoque aussi des soucis de lisibilité des sous-titres : une police blanche sur un fond blanc, ou des sous-titres qui apparaîssent «mot par mot». Dans ce cas, il est très fatigant pour le téléspectateur de les suivre, d’après le directeur de France TV Access. 

 

«Aujourd’hui, ce serait très coûteux d’avoir un modèle d’IA qui analyse l’image, les superpositions de couleurs et autres problèmes de lisibilité, pour proposer un replacement des sous-titres», affirme Matthieu Parmentier.

 

Mais, pour lui, l’IA ne fera jamais de sous-titres aussi qualitatifs que les sous-titreurs professionnels : «Les invités politiques, par exemple, qui utilisent beaucoup d’effets rhétoriques. Parfois, il faut attendre dix secondes pour bien comprendre où ils veulent aller dans leur discours et proposer une version synthétique de leurs propos dans les sous-titres. Si on transcrit mot à mot, on ne comprend rien.»

 

Et puis, les sous-titres générés par IA sont souvent décalés par rapport à l’image. Un problème que l’on pourrait régler techniquement, mais que les chaînes choisiraient d’ignorer, d’après Matthieu Parmentier : «Sur l’application de France Info, les programmes en direct arrivent quelques secondes plus tard par rapport à la TV, ce qui leur permet de synchroniser les sous-titres.»

 

Il estime que si ce dispositif n’est pas mis en place sur la télévision, c’est parce que «la priorité pour les journalistes est de donner les informations le plus rapidement possible aujourd’hui, avant tous les autres, et non plus l’accessibilité. Les chaînes d’information en continu sont en concurrence les unes avec les autres. C’est la raison pour laquelle on sacrifie les dix secondes d’attente nécessaires pour fabriquer les sous-titres.» 

 

Pour l’instant, l’ARCOM ne propose de recaler les sous-titres que pour les programmes en replay. Cependant, d’après Tania Gout, l’ARCOM est actuellement en train d’élaborer de nouvelles chartes sur la qualité des sous-titres et de l’interprétation en LSF. Elle consulte pour cela les associations de personnes sourdes. Elle assure que «la question du décalage des sous-titres est une priorité et que l’ARCOM réfléchit aussi à imposer une taille minimale pour la vignette de l’interprète.» Il sera également question d’encadrer l’utilisation de l’IA pour les sous-titres en direct.

Comprendre la culture sourde pour mieux répondre aux besoins

La reconnaissance de la culture sourde est indissociable de l’accessibilité. Sans cette reconnaissance, on passe à côté de nombreux besoins des personnes sourdes. D’ailleurs, l’équipe de recherche de l’UQAM  (Chaire de recherche du Canada sur la citoyenneté culturelle des personnes sourdes et les pratiques d’équité culturelle) insiste sur l’intérêt de «développer une meilleure recherche et connaissance de citoyenneté culturelle des personnes sourdes» pour rendre les formats de communication créés par des entendants plus accessibles.

 

Seuls les médias communautaires intègrent la culture PI dans leur ligne éditoriale, autrement dit dans toutes les étapes d’élaboration et de production de leurs contenus. En France, il existe un seul média pour : MédiaPi. 

 

Un média 100% sourd : tous les journalistes, interprètes et salariés sont sourds. Tout est pensé par et pour les personnes sourdes.

Sarah Massiah, rédactrice en cheffe de Médiapi, lors de la conférence de rédaction quotidienne. Crédit : Fatou-Laure Diouf
Conférence de rédaction quotidienne Médiapi. Crédit : Fatou-Laure Diouf

«Notre ligne est celle d’un média généraliste à part entière : nous traitons l’actualité politique, sociale, internationale comme n’importe quelle rédaction, avec une couche supplémentaire : une attention systématique aux sujets qui touchent la communauté sourde spécifiquement (sport sourd, luttes associatives, éducation bilingue, luttes linguistiques)», présente Noémie Churlet, fondatrice de Médiapi.

 

Concernant le format : tout le cadrage est pensé pour la lisibilité des signes. Par exemple, l’interprète occupe la moitié de l’écran. La couleur du fond contraste toujours avec les mains et le visage de l’interprète et le sous-titrage reste systématique en parallèle de la LSF «pour couvrir tous les niveaux de français du public.», d’après la fondatrice.

 

«Certains reportages partent d’une rédaction en français, vérifiée, puis traduite en LSF par un traducteur ou par le journaliste lui-même. D’autres sont conçus directement en LSF par le journaliste, et c’est seulement ensuite qu’on passe au français pour produire le sous-titrage.» Dans tous les cas, la première mission des journalistes de Médiapi est de traduire le sens et de le rendre le plus facile à comprendre possible.

 

Autre exemple, sur le site internet, les noms des rubriques sont traduits avec des illustrations en LSF. Très pratique pour les personnes qui ne maîtrisent pas le français ou ont des difficultés.

Traduction nom de rubrique sur le site de Médiapi. Crédit : Médiapi.

La grande majorité du contenu de Médiapi est payant (l’abonnement individuel annuel est à 119,90€, l’abonnement collectif à 250€). En 2025, Médiapi comptait environ 1 800 abonnés payants. La newsletter mensuelle, lancée en juin 2025, touche aujourd’hui près de 5 500 destinataires. Noémie Churlet assure que le nombre d’abonnés a augmenté de 7% cette année. Mais selon notre sondage réalisé en 2025, sur les 24 personnes sourdes et malentendantes interrogées, seule la moitié dit connaître Médiapi. 

 

Les médias communautaires sont moins suivis par les personnes sourdes que les médias généralistes. Sont-ils la seule solution pour répondre à tous les besoins des personnes sourdes en termes d’information ?

 

Noémie Churlet est assez pessimiste sur le fait que les médias généralistes puissent un jour remplir cette mission : «L’idéal serait d’avoir une équipe en LSF dès la conception d’un programme, ce qui changerait tout et rapprocherait vraiment le contenu des besoins des personnes sourdes», estime-t-elle. Ce n’est pas la direction que semblent prendre les médias audiovisuels et l’ARCOM. Elle ajoute : «honnêtement, de mon point de vue, la qualité du sous-titrage se dégrade plutôt qu’elle ne s’améliore.»

 

Selon elle, cela conduit beaucoup de personnes sourdes, y compris des jeunes, à se tourner vers les réseaux sociaux pour avoir à la fois du contenu LSF et sous-titré. Des vidéos réalisées par d’autres utilisateurs (pas des journalistes professionnels), ce qui comporte un risque de désinformation, pour Noémie Churlet. C’est pourquoi, elle aimerait voir se développer plus de médias communautaires pour les sourds, tout en ayant conscience que cela serait peu viable économiquement, au vu de la taille restreinte de la communauté.

 

Cependant, Noémie Churlet continue de penser qu’il est possible de continuer à travailler pour «rendre les journaux parlés existants, plus accessibles.»

 

Consommer les mêmes médias que les entendants est important pour certaines personnes sourdes. Cela permet à Salomé d’avoir les mêmes références que ses sœurs entendantes par exemple. Même si ce besoin-là n’est pas exprimé par toute la communauté.

Des solutions pour une meilleure accessibilité à la communauté sourde ?

Ainsi, comment les médias généralistes pourraient-ils devenir plus accessibles à la communauté Pi ? C’est un long processus, complexe pour les médias d’information. Pourtant, plusieurs pistes se détachent ces dernières années.

 

Pour Annick, l’interprète LSF, qui a beaucoup échangé avec le public sourd au cours de sa carrière, la présence d’interprètes sourds dans les médias peut améliorer la qualité de la traduction. Elle a déjà eu l’occasion de collaborer avec des interprètes sourds. C’est la méthode du «feeding» : l‘interprète entendant transmet le contenu en français vers la langue des signes à un interprète sourd qui reformule avec les nuances culturelles et la fluidité de sa langue maternelle. Seul l’interprète sourd est visible à l’écran. 

 

Cette méthode, longtemps développée aux Etats-Unis et au Canada, commence à arriver en Europe. Elle a déjà été utilisée ponctuellement à France Télévisions, d’après Annick. Mais elle est très marginale, notamment à cause de son coût : elle nécessite de rémunérer deux interprètes au lieu d’un seul. 

 

Pourtant, ces deux types d’interprètes sont complémentaires, d’après Nicolas Hanquet et Delphine le Maire, interprètes, qui ont écrit un article sur ce sujet. Le feeding peut offrir une traduction de qualité et intégrer la culture Pi dans les solutions d’accessibilité auxquelles les médias ont recours.

https://www.media-pi.fr/Article/Emission/A-revoir/Reportage-Libre-L-emergence-en-France-du-feeding/2336

 

Autre piste actuellement en cours d’élaboration : l’avatar en LSF. Il s’agirait d’un avatar virtuel capable de traduire quasiment instantanément des propos en français oral en LSF.

 

Matthieu Parmentier travaille sur ce sujet avec l’entreprise MocapLab, société française spécialisée dans la Motion Capture (la capture du mouvement pour les jeux vidéo et en particulier, la reproduction des visages et des doigts). C’est ce qui les rend compétents pour la LSF : «Ils ont le plus gros vocabulaire 3D en LSF : plus de 5000 signes, c’est-à-dire près de la moitié des signes qui existent en LSF.»

https://www.mocaplab.com/fr/projects/mocaplab-demo-langue-des-signes

 

Cette idée n’est pas nouvelle. En 2028, la SNCF a lancé «Jade», avatar en LSF donnant les consignes enregistrées dans les gares. Lors de la pandémie de Covid-19, le gouvernement a aussi eu recours à un avatar sur son site web.

 

Cette solution permettrait de traduire à coût plus réduit, y compris en utilisant des formulations culturellement typiques de LSF. Ce serait aussi un moyen d’avoir potentiellement accès à une traduction 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Un «interprète» qui ne se fatigue pas. Peut-être l’opportunité d’augmenter drastiquement l’offre de contenu en LSF.

 

Mais ce dispositif reste à perfectionner. Le métier d’interprète nécessite de saisir les nuances pour résumer le propos, ainsi que d’avoir recours à des expressions Pi, à des expressions faciales, que l’avatar n’est pas toujours en mesure de produire dans le contexte adéquat pour l’instant. 

 

«Aujourd’hui, l’avatar traduit plutôt du français écrit et génère une vidéo en LSF en s’appuyant sur des signes connus en 3D», explique Matthieu Parmentier. Il est donc capable de traduire uniquement des contenus courts avec des informations très simples. Du français écrit, déjà remis en forme par rapport à l’oral. Une matière première qui n’a rien à voir avec les discours oraux, imparfaits dans la forme, des programmes en direct. 

 

L’avatar, souvent, ne peut pas traduire d’expression Pi. Cela demanderait un plus grand travail de retranscription et d’analyse du contexte.

 

En 2022, la FNSF (Fédération nationale des sourds de France) s’est dite ouverte au développement de ses avatars, tout en émettant des réticence sur la qualité de la traduction qu’ils sont en mesure de produire actuellement. Elle précise que cette nouvelle technologie ne doit pas être uniquement motivée par des enjeux économiques. Ajoutant qu’il faut prendre garde à ce qu’ils ne compromettent pas la langue et la culture sourde dans leur traduction.

«C’est un espèce de Graal terrible, c’est sans fin, mais on travaille dessus”, Matthieu Parmentier, directeur de France TV Access.»

 

Noémie Churlet «travaille justement avec LISN, Laboratoire interdisciplinaire des sciences du numérique, sur la création d’un avatar.» Tout comme Matthieu Parmentier, qui prend part à un projet similaire : «On va travailler prochainement  avec la société de production d’interprétation Langue Turquoise».

 

Il poursuit : «Quelque part, les avatars vont piquer le boulot  de Langue Turquoise, mais en tant qu’experts en traduction, ils peuvent évaluer la qualité du contenu généré par l’avatar. Et ils pensent que les avatars pourraient leur permettre de s’adresser à tout un tas de clients, qu’ils n’adressent pas pour l’instant, car leurs tarifs sont trop chers.»

 

Pour Matthieu Parmentier : «c’est un espèce de Graal terrible, c’est sans fin, mais on travaille dessus.»

 

Aujourd’hui, les moyens humains sont les plus à même de garantir une accessibilité adaptée aux besoins de la communauté sourde. Pour Matthieu Parmentier, les journalistes doivent s’emparer de la question de l’accessibilité : «Qui endosse réellement la responsabilité éditoriale pour les erreurs de sous-titrage ou la qualité insuffisante de certains dispositifs d’accessibilité ? Quand les journalistes enquêtent sur un sujet, c’est à eux de faire en sorte que leurs productions soient accessibles au plus grand nombre possible, sans contre-sens.»

 

Fatou-Laure Diouf

 

Pour aller plus loin : 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *