Produits ménagers toxiques : les femmes, premières victimes d’une exposition invisible

Fatou-Laure Diouf, Domitille Lefebvre, Jeanne Voiturier, Ana Escapil-Inchauspé, Suzanne Maillard

Produits ménagers toxiques : les femmes, premières victimes d’une exposition invisible

Produits ménagers toxiques : les femmes, premières victimes d’une exposition invisible

Fatou-Laure Diouf, Domitille Lefebvre, Jeanne Voiturier, Ana Escapil-Inchauspé, Suzanne Maillard
19 mai 2026

En France, 68% des femmes font le ménage chaque jour. Une inégalité de genre qui expose davantage les femmes que les hommes aux substances toxiques présentes dans les produits ménagers.

Dès le pas de la porte, l’odeur des produits ménagers s’échappe de l’appartement de Magalie, étudiante de 22 ans. Ici, tout est d’une blancheur clinique. Les meubles sont impeccables, les chromes de la robinetterie étincelants, pas la moindre poussière sur le sol. Une propreté de cabinet médical.

Dans son artillerie, Magalie collectionne une longue liste de produits fortement parfumés : « j’utilise du nettoyant en spray spécifique pour les plaques à induction, de l’anti-calcaire, du lave-vitre, du Destop pour la salle de bain ». 

Un mélange en apparence inoffensif qui a pourtant fait souffrir Magalie il y a quelques années, à cause de boursouflures à la main. Des résidus de différents produits s’étaient accumulés et infiltrés dans des plaies pré-existantes : « ma main était toute violette », se souvient-elle.

« Si ça me tue, tant pis, c’est pas grave »

Depuis, elle fait plus attention quand elle nettoie chez elle. Elle aère, évite le contact direct des produits avec sa peau en les vaporisant sur un chiffon et en évitant d’en reverser sur elle. Mais elle n’a pas pour autant renoncé aux produits chimiques, comme les produits de la marque Destop  pour nettoyer ses canalisations, qu’elle juge plus efficace : « si ça me tue, tant pis, c’est pas grave », répond-elle avec cynisme.

Comme Magalie, près de 5 millions de Français sont exposés à une pollution intérieure préoccupante dans leur logement, estime l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur. En cause, les produits ménagers, les bougies, les parfums d’intérieur, le manque d’aération…

Consciente des risques, Magalie – dont les mains sont occupées à épousseter l’ampoule de sa lampe de chevet – ne peut plus se départir de ce qu’elle appelle sa « grosse kiffance ménage ». Hésitante, elle reprend : « j’ai conscience que c’est excessif ». Mais pas question de changer ses habitudes. C’est plus fort qu’elle : « quand je fais le ménage, c’est comme si je retirais un caillou dans ma chaussure, ça me soulage ».

Tout a commencé « quand j’ai pris mon indépendance », situe-t-elle. Elle quitte alors pour la première fois le cocon familial et s’installe avec une colocataire. Mais c’est elle qui s’occupe de tout : « quand ce n’est pas moi qui fais le ménage, j’ai l’impression que c’est mal fait », lâche-t-elle, catégorique.

Les femmes en première ligne

Les détergents sont considérés comme les produits ménagers les plus toxiques. Crédit : Suzanne Maillard

Tout comme Magalie, Pelagiya (se prononce Peppa) est en contact avec des produits ménagers chimiques. Mais elle y est exposée à longueur de journée. Petite, menue, timide et les cheveux devant les yeux, elle lave les maisons des autres depuis 30 ans. Asperger, frotter, essuyer, dépoussiérer, elle fait toujours les mêmes gestes avec les mêmes produits. À 56 ans, c’est le seul métier qu’elle a exercé depuis qu’elle a quitté la Bulgarie.

Pelagiya arrive chez ses clients dans sa tenue de travail : un tee-shirt gris et un legging imprimé à fleurs. « Mon travail me rend heureuse », sourit-elle.

Effet cocktail

Top départ pour deux heures de nettoyage. Pour les femmes de ménage, le danger est multiple, omniprésent : Pelagiya respire un produit, puis un autre, touche une surface encore humide d’un troisième, avec des résidus collés à ses mains,… Les substances se mélangent, en silence.

Qu’ils soient dans des aérosols, des sprays ou des lingettes, à chaque fois que Pelagiya en utilise, les produits chimiques s’accumulent dans la pièce fermée. En quelques minutes, l’air se charge en fines particules toxiques pour la santé.

Les substances et produits ménagers dangereux pour sa santé.
Crédit : Fatou-Laure Diouf

« Lorsqu’on utilise un spray, des particules aérosols restent dans l’air que nous respirons, parfois plusieurs jours, si la pièce n’est pas aérée », souligne Nathalie Bonvallot. Mais Pelagiya est une travailleuse indépendante, elle ne dépend pas d’une entreprise de nettoyage. Alors par manque de formation, elle apprend à ses dépens.

Conformément à la loi, les emballages de chaque produit présentent des consignes d’utilisation.. « Ne pas mettre au contact des yeux et de la bouche », « aérer après utilisation », « ne pas respirer le produit », et la liste continue. Ces « consignes » sont seulement des précautions d’emploi, des recommandations. Les composants chimiques contenus dans ces produits restent toxiques et nocifs pour la santé.

Les femmes, premières victimes

C’est ici que repose le paradoxe : les femmes s’exposent à des risques pour leur santé avec les produits censés les protéger de la saleté, des bactéries, des microbes. La sociologue Annie Thébaud-Mony, qui a passé vingt ans à étudier les conditions de travail des femmes dans le secteur du nettoyage, affirme que « ces femmes sacrifient leur santé pour le confort des autres ». Le corps irrité et essoufflé de Pelagiya ne peut que confirmer ces études.

Les femmes sont en première ligne. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), le métier d’agent d’entretien regroupe 1,9 millions de personnes en France dont 80% sont des femmes. En fonction des postes, ce chiffre augmente. Par exemple, les employés de maison et le personnel de ménage chez les particuliers est le métier le plus féminisé avec 95% de femmes.

La double peine des femmes de ménage

En dehors du travail, il y a aussi les heures que Pelagiya ne compte pas. Chez elle, son mari ne s’occupe d’aucune tâche ménagère : « le samedi, je ne fais rien jusqu’à midi, je n’y arrive pas, et ensuite, je nettoie tout », soupire-t-elle, fatiguée par ce déséquilibre entre elle et son mari. Ces travaux-là ne sont pas rémunérés, mais dans les faits, Pelagiya fait le ménage sept jours sur sept.

Certains sociologues, comme Monique Haicault, ont popularisé dans les années 1970 la notion de « double journée » pour la femme – partagée entre la gestion de son foyer en plus du travail rémunéré. 

L’égalité des genres dans le partage des tâches ménagères ne progresse que très lentement. En 2025, l’Observatoire des inégalités estime que 68 % des femmes font la cuisine ou le ménage chaque jour, contre 43 % des hommes.

En cause, l’imaginaire populaire et les biais d’éducation qui persistent. Les gestes de « la fée du logis » se transmettent de génération en génération, de femmes en femmes et non d’hommes en hommes. La sociologue Judith Wolf décrit le ménage comme une « activité [perçue comme] banale dont les effets sur la santé sont peu étudiés scientifiquement ». D’après elle, c’est aussi le résultat des biais de genre dans la science : « les risques sanitaires pour les travailleurs de métiers majoritairement masculins, comme le BTP, sont bien plus documentés que ceux des femmes de ménage ».

Les professionnelles, principales victimes

Les composés chimiques peuvent provoquer des irritations cutanées et respiratoires. Image d'illustration

Depuis 12 ans, Pelagiya travaille comme femme de ménage dans une maison à Romainville, en Seine-Saint-Denis. En cinq minutes, l’odeur citronnée des lingettes embaume toute la cuisine. Soudain, elle se racle la gorge, puis une toux sèche s’en échappe. « En novembre dernier, on m’a diagnostiqué une anomalie pulmonaire : un emphysème », raconte-t-elle. Elle reste concentrée sur la porte du frigo.

« Je commence toujours par la cuisine parce que c’est le plus long », précise Pelagiya. Les gestes de Pelagiya sont précis. D’un coup de lingette, elle retire les miettes, avant d’essuyer l’humidité avec un chiffon micro-fibre. Une porte de placard après l’autre, elle répète la même chorégraphie. Ses mouvements sont amples, pour balayer le plus de surface possible. Dans la petite cuisine au mobilier noir, toutes les traces disparaissent.

Il lui faut 20 à 30 minutes pour terminer cette pièce, avant d’enchaîner avec la salle de bain, puis le salon, et les chambres.

Une santé fragilisée par les composants chimiques

Pelagiya utilise les sprays « magiques » vendus en grande surface : du Carolin pour faire briller le parquet, de la crème à récurer Cif pour les WC et des lingettes désinfectantes parfum « fraîcheur intense ». Les produits trônent sur le plan de travail de la cuisine. Tout est fourni par l’employeuse : « Je ne supporte plus aucun parfum », soupire Pelagiya.

Sur le plan de travail, un bouquet de lys commence à s’ouvrir. À moins d’avoir le nez collé aux pétales, aucune odeur ne s’en dégage. Elle le pointe du doigt : « Ça sent trop fort pour moi », grimace-t-elle. Un très léger parfum s’échappe des pétales. Bien loin de l’odeur entêtante qu’elle décrit : « j’ai du mal à respirer cette odeur », renchérit-elle. 

Les poumons de Pelagiya se sont abîmés à force d’inhaler des produits industriels tous les jours.

Au fil du temps, elle est devenue extrêmement sensible aux odeurs : « Parfois, je n’arrive pas bien à respirer », me raconte Pelagiya. Elle attrape le col de son tee-shirt et le remonte sur son nez. Elle ne porte jamais de masque. Alors, elle improvise : « c’est pas pratique, déjà que j’ai des difficultés à respirer, avec le masque, c’est trop compliqué », se justifie-t-elle.

Quelques mots pour comprendre

Acide chlorhydrique : Gaz incolore d’odeur piquante qui s’attaque presque à tous les métaux. Très puissant, l’acide chlorhydrique est largement utilisé dans le domaine industriel.

Aérosols : Particules en suspension dans l’air qui chutent très lentement. Elles peuvent être solides comme la poussière ou liquides comme la pluie, de nature organique (suie) ou minérale (roche érodée). Leur taille varient selon leur composition. D’origine naturelle pour la grande majorité, les activités de l’homme en créent en grandes quantités.

Allergisant : Élément qui peut déclencher une réaction allergique, comme certains pollens.

Cancérogène : Substance, facteur ou situation capable de provoquer ou de favoriser le développement d’un cancer.

Détergents : Produit chimique contenant des molécules qui éliminent les saletés des surfaces en les dispersant dans l’eau, évitant qu’elles se déposent à nouveau par la suite.

Emphysème : Maladie qui détruit les alvéoles des poumons, limitant le passage d’oxygène et entraînant des difficultés respiratoires.

Formaldéhyde : molécule incolore (sous forme de gaz à température ambiante et souvent dissoute dans l’eau). Son odeur est souvent marquée par les parfums des produits. Cancérogène pour les muqueuses nasales et respiratoires, elle sert de conservateur en empêchant le développement de bactéries dans le produit, de désinfectant ou de fixateur chimique. La molécule peut être présente directement dans la composition ou formée par le mélange de certains ingrédients. Souvent le formaldéhyde n’apparaît qu’après l’utilisation : par une réaction chimique lorsque le produit entre en contact avec l’air.

Perturbateurs endocriniens : Substance ou mélange de substances qui modifie les fonctions du système produisant les hormones et, ainsi, provoque des effets nocifs sur la production d’hormones et altère les capacités de reproduction.

Se protéger seule face aux substances toxiques

Pour protéger ses mains, elle ne porte de gants que lorsqu’elle manipule les produits les plus irritants, comme le vinaigre blanc ou la javel : « avec les gants, je ne peux pas sentir si la surface est mouillée ou sèche, et comme je ne vois pas bien, c’est pas pratique non plus », souligne-t-elle.

Au bout de vingt minutes, Pelagiya referme le dernier placard sous l’évier. La cuisine est impeccable. Il est temps de passer au salon. Elle s’élance dans la maison qu’elle connaît par cœur, munie de ses lingettes.

Les gestes de Pelagiya, nous les reproduisons presque toutes. Avec les mêmes produits. Mais, à la différence de cette professionnelle, pour la plupart, nous ne les répétons pas chaque cinq jours par semaine, de 8 heures à 20 heures, dans trois lieux différents, depuis 30 ans. 

« Je n’ai jamais suivi de formation, j’ai tout de suite travaillé seule », témoigne la cinquantenaire. Elle jette parfois un œil sur les pictogrammes derrière les bouteilles. Pas sur la liste des ingrédients, qui n’est de toute manière rarement complète. Selon les règlements européens, dès qu’un produit contient une ou plusieurs substances classées dangereuses, le fabricant est légalement tenu de faire figurer : le nom et les coordonnées du fabricant, les pictogrammes de danger, la mention d’avertissement –  soit « Danger » (produits les plus dangereux), soit « Attention », ou « nocif en cas d’ingestion », les conseils de prudence, la quantité nette du produit. 

Pour les détergents spécifiquement, s’ajoutent l’obligation de mentionner : les fragrances allergisantes au-delà d’un certain seuil, les conservateurs et les principaux agents de surface (ingrédient qui lie les substances entre elles dans le produits).

De toute manière, Pelagiya ne lit pas bien le français.

« les femmes de ménage sont, pour la plupart, assez précaires. Elles n’osent pas contredire leurs employeurs, de peur de perdre leur place et d’aggraver leurs difficultés économiques »

Chaque jour, elle est confrontée à des substances et des parfums artificiels qui mettent ses poumons à rude épreuve. Détergents, détachants, anti-calcaire, pastilles pour les WC, poudre à récurer, parmi les pires. Tous sont épinglés par le Centre international de recherche contre le cancer, ainsi que par des associations de consommateurs, comme UFC Que Choisir. Dans chaque produit, des parfums, colorants, solvants, conservateurs, alcools. Très souvent, des perturbateurs endocriniens. 

À forte dose, ces substances peuvent provoquer des irritations cutanées, des nausées, des migraines, voire des vertiges. À long terme, des insuffisances respiratoires.

Pelagiya n’avait connaissance d’aucuns de ces risques avant de se lancer dans le métier.

Elle n’a jamais demandé à ses différents employeurs, de lui fournir des produits à la composition plus naturelle. « Je parle mal français, donc je ne parle que très peu aux clients ». Pelapiya a pris l’habitude d’exécuter, sans se plaindre ni poser de questions. Comme le souligne Annie Thébaud-Mony, sociologue spécialiste des conditions de travail des femmes dans le secteur du nettoyage de la santé et directrice de recherche honoraire à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale : « les femmes de ménage sont, pour la plupart, assez précaires. Elles n’osent pas contredire leurs employeurs, de peur de perdre leur place et d’aggraver leurs difficultés économiques ».

Les employées n’ont pas leur mot à dire

D’après la sociologue, c’est encore plus difficile pour celles qui sont employées par des entreprises de sous-traitance : « ces sociétés font passer leur profit avant tout », dénonce-t-elle. Les travailleuses nettoient des bureaux ou des hôtels à des cadences infernales, souvent sans formation sanitaire, sans avoir le temps de se laver les mains entre chaque pièce pour enlever les résidus de produits qui se mélangent sur leur peau.

Les produits qu’elles utilisent sont commandés en gros auprès de fournisseurs. Aucune employée n’a son mot à dire : « En cas d’accident du travail, comme une brûlure à la main à cause d’un détergent, l’entreprise parfois ne déclare pas l’incident pour que la travailleuse ne s’arrête pas », regrette Annie Thébaud-Mony. Les femmes de ménage ont du mal à faire valoir leurs droits : « Elles subissent la double peine », affirme la chercheuse. 

En France, le Code du travail oblige les entreprises à assurer la sécurité de leurs employés. À ce titre, elle doit évaluer les risques auxquels sont confrontés ses collaborateurs et former ces derniers pour qu’ils s’en prémunissent, fournir des équipements adaptés et assurer une surveillance médicale individuelle. Il en va de la responsabilité civile comme pénale de l’employeur. 

Les maladies professionnelles liées aux produits ménagers (dermatoses, asthme professionnel, troubles respiratoires chroniques) sont reconnues par la Sécurité sociale comme des maladies professionnelles. 

Et comme souvent, dans les métiers les plus précaires et soumis à une logique de sous-traitance, la responsabilité est diluée entre l’employeur et les bénéficiaires des services. Conséquence : les accidents ou problèmes sont largement sous-déclarés.

« La peau de mes mains s’effritait »

Les aérosols se répandent dans l'air et sont inhalés. A forte dose, ils peuvent créer des problèmes respiratoires. Crédit : Suzanne Maillard

De par leur métier, leurs corps sont plus exposés aux risques toxiques.

Leila Ziat est femme de ménage dans une station nucléaire depuis 18 ans. À 55 ans, elle a déjà travaillé dans des fast-food, des aires d’autoroutes et des hôtels.

Souriante, toujours de bonne humeur, elle déborde d’énergie. Pourtant, dans les années 1990, un cancer lui fait perdre un de ses yeux. « C’est à la suite de ça que je me suis lancée dans le ménage. J’ai dû arrêter mes études de comptabilité », raconte-t-elle. 

Guérie, elle trouve alors du travail dans un hôtel dans le sud de la France et baigne en permanence dans les effluves de Destop et d’Ajax et autres produits purs comme de l’acide chlorhydrique : « Je vomissais, la peau de mes mains s’effritait, je faisais des malaises », se souvient-elle, la voix saccadée.

Un cancer à cause des produits ménagers

Un jour de 2019, alors qu’elle se douche, elle sent une boule dans son sein gauche : « le lendemain, je vois un médecin en urgence ». Le diagnostic tombe : cancer du sang. Un énième cancer que son corps abîmé par le travail doit affronter.

À cause des traitements sous chimiothérapie, Leila ne pouvait pas assurer toutes ses journées de travail. « J’ai perdu beaucoup de salaires. Je devais compter sur les revenus de mon compagnon », se souvient-elle.

C’est à ce moment-là qu’elle croise le chemin de l’association GISCOPE 84. Composé de médecins hospitaliers, de sociologues, et de biologistes, ce groupement d’intérêt scientifique mène des études depuis 2018 sur des patients atteints de cancers du sang dans le Vaucluse.

Le lien entre substances chimique et risque de cancer est reconnu

Les professionnels du ménage font partie des travailleurs les plus représentés dans les patients d’hémopathies malignes (appellation qui regroupe plusieurs cancers des cellules sanguines) – des cancers qui apparaissent souvent vers l’âge de la retraite.

« Une grande partie de ces personnes travaillent ou ont travaillé plus de dix ans dans le nettoyage, affirme Judith Wolf, membre de l’organisation, les produits ménagers chimiques ne sont pas l’unique cause de ces cancers, mais peuvent les favoriser ».

Le lien entre certaines substances chimiques et le risque de cancer du sang est reconnu scientifiquement depuis plusieurs années. En effet, des molécules comme le formaldéhyde (conservateur et désinfectant très répandu dans les produits ménagers vendus en grande surface) pourrait, avec les années et un usage excessif, provoquer des cancers.

« Cette poly-exposition intensifie le risque de développer un cancer »

Trois-quarts des patients et des patientes atteints de cancer du sang suivis par le service d’Hématologie clinique et Oncologie médicale du Centre Hospitalier d’Avignon, ont chacun subi, dans leur travail, au moins trois substances cancérogènes différentes. Cette « poly-exposition intensifie le risque de développer un cancer », selon le collectif GISCOP 84.

En retraçant son parcours professionnel, l’association est parvenue à faire reconnaître un lien entre le deuxième cancer de Leila Ziat et son exposition aux produits ménagers chimiques. 

Désormais en rémission, son cancer du sang est aujourd’hui reconnu comme une maladie professionnelle. Cette reconnaissance reste « très rare dans le secteur du nettoyage », selon Judith Wolfe.

À ce jour, Leila Ziat n’utilise plus le moindre produit ménager chimique. Seulement de l’eau, du vinaigre blanc et du bicarbonate de soude. « On apprend de ses erreurs », dit-elle en riant.

Au supermarché, la plupart des Françaises continuent de remplir leur chariot de produits aux étiquettes tout aussi incompréhensibles que colorées mais empreinte de tradition. L’odeur des lingettes au citron est ancrée dans les habitudes. « Il y a des résistances individuelles au naturel. Beaucoup disent qu’elles veulent que ça sente le propre », confirme Judith Wolf.

Quelles responsabilités et initiatives face aux risques chimiques ?

Les pouvoirs publics ont une part de responsabilité quant à l'exposition aux produits chimiques. Image d'illustration

Mais comment avoir un intérieur qui « sent le propre » sans nuire à sa santé ? Face à ces risques, il existe différentes initiatives en France pour protéger la santé des femmes et limiter leur exposition à des produits ménagers chimiques.

Dans le secteur professionnel, l’Institut national de l’hygiène et du nettoyage industriels propose des formations sur la sécurité au travail et la prévention du risque chimique : identifier les sigles sur les emballages, connaître les règles d’utilisation et de stockage des produits, utilisation des équipements de protection, … 

L’institut national de recherche et de sécurité forme des employeurs du secteur, pour qu’ils puissent, à leur tour, sensibiliser leurs employés aux risques chimiques.

Les entreprises tentent de limiter l’usage des produits chimiques

De plus en plus d’entreprises de nettoyage essayent également de limiter l’usage de produits toxiques. L’entreprise de nettoyage industriel Bionett fournit uniquement des produits biodégradables et éco-labellisés à ses équipes.

Mais ces démarches sont encore minoritaires et difficiles à quantifier. Il existe 16 000 entreprises spécialisées dans la propreté en France. En 2025, 6% des foyers français déclarent avoir recours à une aide ménagère à domicile.

Mais cela ne rend pas compte de la situation des femmes de ménage non-déclarées. Très souvent, elles utilisent des produits fournis par l’employeur, ce qui rend impossible les contrôles.

Que veulent dire les pictogrammes sur les produits ménagers ?
Crédit : Domitille Lefebvre

Se protéger grâce aux labels européens

Pour les femmes qui font simplement le ménage chez elles, elles peuvent se référer aux labels européens accordés à certaines marques de produits et qui garantissent l’absence de toxicité majeure : l’éco-label européen, le label éco-cert, etc. 

Les fabricants de produits ménagers sont obligés d’indiquer sur l’emballage toute précaution d’emploi ou toxicité pour l’organisme. Tant qu’une substance n’est pas interdite dans l’Union européenne, elle peut être commercialisée, même si elle a des propriétés toxiques, tant qu’elle est accompagnée de consignes d’emploi précises. 

Autre alternative :  se tourner vers des techniques comme la technologie de vapeur sèche, qui permet de désinfecter sans aucun produit chimique. 

Au niveau international, le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer) classe les substances en 4 groupes : cancérogène certain, cancérogène probable, cancérogène possible et inclassable. Au niveau européen, c’est l’ECHA (Agence européenne des produits chimiques) qui établit des classifications similaires.

La responsabilité des pouvoirs publics

Les pouvoirs publics ont une responsabilité de protection de la santé publique, d’où l’existence de ces classifications. 

Mais pour qu’une substance soit officiellement classée cancérogène, il faut réunir un nombre important de preuves scientifiques, ce qui prend du temps, parfois des décennies. Or, des millions de personnes continuent à être exposées. 

Annie Thébaud-Mony, spécialiste des conditions de travail des femmes dans le secteur du nettoyage, a refusé la Légion d’honneur en 2012 pour protester contre la dégradation de la situation des travailleuses et milite activement au sein de réseaux citoyens de lutte contre les risques industriels. Car faire le ménage est une activité anodine et essentielle qui ne devrait pas mettre la santé des femmes en danger. Mais en attendant, pour Pelagiya, Leila, Magalie et tant d’autres femmes, cela rime encore avec risque de cancer.

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