Masturbation féminine : gazon maudit

Masturbation féminine : gazon maudit

Masturbation féminine : gazon maudit

24 mai 2019

Jamais les Françaises n’ont été aussi nombreuses à pratiquer la masturbation. En 2019, trois femmes sur quatre admettent avoir déjà essayé. Pourtant, la masturbation féminine reste bridée par de nombreux tabous, loin derrière celle des hommes abordée sans complexe.

Des clitoris en veux-tu en voilà. Depuis plusieurs mois, Paris se remplit d’affiches colorées au design pop révélant au monde ce que finalement peu de gens connaissent : l’organe érectile féminin. Elles sont l’œuvre d’une campagne participative initiée par Julia Pietri, alias « Gang du clito » sur Instagram, porte-parole de la libération de la parole sur la masturbation féminine. Mais quoi de mieux que de connaître son anatomie pour apprendre à se faire vibrer ? Plus qu’un parti pris, c’est une bataille que mène cette féministe 2.0, celle d’une mise à égalité avec les hommes sur la connaissance, en long en large et en travers, du « continent noir ». Une cause que partagent un certain nombre d’influenceurs décidés à briser le tabou de la sexualité des femmes sur les réseaux sociaux. Comme le “Gang”, “T’as joui”, “Tu bandes”, “Jouissance Club”, ou encore “Merci beau cul” entendent démocratiser la sexualité féminine sur Instagram. Une tendance que France Télévisions Slash a bien compris, en diffusant depuis mars “Clit Révolution”, une web-série documentaire qui invite les femmes à s’emparer de leur sexualité pour faire la révolution.

Elle s'en bat le clito

Lunettes oversize et sourire radieux, Camille fait partie de l’équipe. Avec “Je m’en bats le clito”, le compte Instagram qu’elle crée en octobre 2018, elle partage sans complexe la moindre de ses pensées intimes, du coup de gueule à sa dernière partie solo de jambe en l’air. “À aucun moment on dit aux mecs ce qui se passe dans nos culottes ou dans nos cerveaux”, balance franco la jeune parisienne, convaincue qu’il faut libérer la parole pour briser le tabou. Le déclic ? Un lendemain de soirée chez son meilleur ami, où elle, seule fille du groupe, écoute ses amis se vanter l’un après l’autre de leurs performances sexuelles. “Là je me suis dit bon: ça veut dire que les mecs ne sont pas au courant quand même. Et ça veut dire que premièrement, on doit pas assez parler de cul quand ils sont là, et que deuxièmement, quand ils disent des âneries pareilles, on doit pas souvent les reprendre”. Depuis, elle se lâche, et balance ses punchlines à plus de 250 000 abonnés. Et quand il s’agit de masturbation, “si les posts ne récoltent pas forcément le plus de likes ce sont ceux qui provoquent le plus de réactions”, assure un sourcil relevé, celle qui aujourd’hui parle ouvertement de humping [terme anglais qui désigne le fait de se frotter les parties génitales contre un objet ou du linge]. Désormais elles sont des centaines à venir la remercier par message d’avoir osé s’exprimer sur le sujet de manière banale, de l’avoir désacralisé. “Il y a des jeunes filles qui me disaient qu’elles pensaient que c’était mal de se toucher”, se rappelle Camille, consternée. Elle-même se rappelle que c’était la seule question taboue dans son groupe de copines.

Un tabou historique

Selon, l’IFOP, en 2019, 76% des femmes interrogées disent s’être déjà masturbées. En 1970, elles n’étaient que 19%. Le voile sur la masturbation féminine se serait-il levé ? Pas si sûr. Pour beaucoup de femmes, la pratique de la masturbation est arrivée tard. Charlotte, 25 ans, l’a expérimentée pour la première fois cette année : « Je pensais que personne ne le faisait sauf les meufs qui étaient nymphomanes », raconte-elle. La honte avait alors envahi la jeune femme, pour qui dans l’imaginaire, le plaisir féminin était l’apanage de femmes dites “sexophiles”. Une pratique jugée aussi indigne au début pour Chloé, 22 ans. Lors d’un échange en Allemagne, sa correspondante aborde le sujet, sans gêne. Elle n’avait alors jamais pensé que la masturbation féminine pouvait être évoquée librement. Le soir-même, elle essaye : “Je me sentais sale et je pensais que c’était plus ou moins interdit, je ressentais confusément que ce n’était pas « acceptable », pas « décent »”, explique-t-elle. Chloé et Charlotte ne sont pas les seules à prendre la masturbation en dégoût alors qu’il s’agit d’un réflexe pourtant naturel. Depuis l’âge de deux ans, les petits enfants explorent la masturbation, sans savoir en identifier la signification. Anaïs, 23 ans, se souvient : Petite, je pensais être la seule petite fille au monde à faire ça et je pensais être un peu détraquée mais ça ne m’arrêtait pas vraiment.”

L’Histoire a ancré dans l’imaginaire collectif la honte liée à la pratique masturbatoire. Outre les religions, médecins et moralistes ont fait de la masturbation le vecteur de toutes les maladies du monde. Le plaisir féminin, inutile à la reproduction n’avait pas sa place. Avec l’arrivée de la psychanalyse vers 1920, Sigmund Freud parle de sexe mais considère l’orgasme clitoridien comme immature sexuellement. L’orgasme vaginal provoqué par pénétration n’a pourtant jamais existé. L’hystérie qui signifie “ce qui vient de l’utérus” est considérée comme la maladie du XXe siècle à éradiquer. Elle a été le terrain de nombreuses expérimentations. Garnier, un médecin français préconise l’excision. Dans certains cabinets, on se met à masturber les femmes jusqu’à ce qu’elle “entrent en crise”. “Ce qui est fou, c’est que ces médecins ne savent pas forcément qu’ils provoquent un orgasme”, ironise Camille Emmanuelle dans son livre Sexporwerment.

« Je fais ça comme un mec devant mon PC »

La révolution sexuelle de 1970 a aujourd’hui bouleversé tous les codes moraux de la sexualité. Cependant, le tabou et les clichés autour de la masturbation féminine ont la peau dure. Louise, 27 ans découvre la masturbation adolescente, d’abord, grâce à des nouvelles érotiques, puis à du porno. Elle déplore l’image romantique accolée à cette pratique : “Dans les pornos, une fille qui se masturbe se met dans un bain, avec des bougies, moi je fais ça comme un mec devant mon PC : c’est le MacDo du cul !” Exemple marquant du fantasme entretenu autour de la masturbation féminine : l’expression familière “se branler” communément employée pour les hommes. D’un point de vue purement littéral elle désigne l’action d’effectuer un mouvement de va et vient sur ses parties génitales. Elle correspond alors à la masturbation féminine autant qu’à la masturbation masculine.

Dans les mots comme dans la culture populaire, la masturbation féminine est quasiment invisible. « À l’époque on voyait des mecs se branler dans les films comme American Pie. On se moquait d’eux mais on se disait que ça existait alors que pour nous, pas du tout », se souvient Louise. Des garçons adolescents qui se masturbent pour faire rire et des femmes qui ne se masturbent pas ou alors qui deviennent folles. Dans le film Haute-Tension d’Alexandre Aja, le personnage principal interprété par Cécile de France, s’adonne à une séance de masturbation puis tue tout le monde. Récemment, des séries abordent la sexualité dans son intégralité, comme Sex Education qui présente une scène de humping d’une jeune adolescente sur un oreiller. Cette évolution reste minime puisque selon le « bechdel test » qui évalue le degré de sexisme d’une œuvre cinématographique, sur 4 000 films évalués, 40 % d’entre eux ne passent pas le test.

 

Clitoris, kesako ?

Tout le monde sait dessiner un pénis mais personne ne sait à quoi ressemble un clitoris”, ce que Camille affirme avec conviction a été reconnu par le Haut Conseil à l’égalité. Selon un rapport publié en juin 2016, 25% des filles de 15 ans ne savent pas qu’elles ont un clitoris et 83% ignorent sa fonction érogène. Pourtant, 53% d’entre elles sont en mesure de représenter le sexe masculin.

Et pour cause, en 2019 un seul manuel de SVT représente fidèlement l’anatomie du clitoris et ce seulement depuis 2017. Une non-représentation qui engendre un “analphabétisme sexuel” d’après plusieurs associations et personnalités publiques ayant signé une tribune au Monde datant du 7 mars dernier. Cette méconnaissance de l’anatomie féminine, les femmes en sont autant victimes que les hommes. Ici et là on entend : “Le clitoris ? Ça fait la taille du amande à peu près”, s’exclame Marine, 25 ans. “C’est une petite boule” affirme Léo, 28 ans ou encore “Deux ou trois centimètres grand max !” confirme Julie, 26 ans. En réalité, le clitoris est un organe en forme de double arche qui mesure 9 à 12 centimètres. A l’instar du pénis, dans un moment d’excitation, il se gorge de sang et se raidit : c’est une érection.

Au delà du tabou populaire ancestral, le vide scientifique est en grande partie responsable de cette ignorance. Si la première représentation complète avec le gland, le corps et les piliers date de 1558, il est très vite oublié de la littérature médicale. Dans un contexte de répression religieuse et culturelle, il est considéré comme “un organe inutile”. Il faudra attendre 1998, pour que le clitoris soit représenté dans son intégralité par le docteur Helen O’Connell, urologue australienne de l’université de Melbourne. C’était il y a 20 ans et depuis la recherche scientifique se fait timide. Mais la médecine sexuelle féminine compte une Française parmi ses pionniers. Il s’agit d’Odile Buisson.

L’orgasme vaginal : un mythe

Gynécologue-obstétricienne à Saint Germain en Laye, elle s’intéresse dès le début des années 2000 au plaisir des femmes. En 2010, elle réalise les premières échographies du clitoris pendant pénétration vaginale. Une révolution. Les va-et-vient stimulent la partie interne du clitoris gorgée de terminaisons nerveuses. L’origine du plaisir sexuel féminin est mis au jour. Odile Buisson lève ainsi une idée reçue qui persiste encore aujourd’hui : “On s’aperçoit qu’il n’y a pas d’orgasme dit vaginal, mais plutôt un orgasme d’origine clitoridienne”, expose la médecin lors d’une conférence à l’Université Paris Diderot le 16 novembre 2011.

En 2016, une autre Française bouscule le tabou. Odile Fillod, chercheuse indépendante, crée la première impression 3D du clitoris en taille réelle. Cette innovation fait grand bruit dans les médias et permet au grand public de découvrir l’anatomie de l’organe érectile féminin.

Carole Ruvira garde le sien en permanence dans son sac et le brandit fièrement à la moindre occasion. Tous les jours, elle reçoit dans son cabinet des jeunes filles et des femmes qui ignorent leur anatomie. “Comment voulez-vous prendre du plaisir, seule ou à deux, si vous ne connaissez pas votre corps et ses zones érogènes?” Et parfois les hommes en savent même plus que les femmes sur leur propre sexe. Vanessa, 26 ans, s’est prêtée au jeu de la représentation du sexe féminin avec son copain : “Chacun a dessiné un sexe féminin mais le résultat était très différent. Je sais que c’est moi qui l’ai mal fait. La honte !” La jeune fille ne se masturbe jamais : “ça ne m’excite pas”. Elle reconnait que dans ses relations sexuelles elle peine à expliquer clairement ce qui lui fait du bien et comment : “Je laisse faire les expériences. Je dis ça oui, ça non. Je dis quand ça me fait rien et quand je kiffe.”

Encore faut-il “savoir se masturber”

La thérapeute griffonne un petit croquis sur un bout de papier : “La base de la sexualité c’est le fantasme, la masturbation et la relation à deux. Si on veut avoir une bonne sexualité à deux, hétéro ou homo, il faut savoir se masturber”. Carole Ruvira préconise cinq activités sexuelles par semaine – à deux ou seule. “Mais mes clients je leur dis trois. Cinq ça fait trop peur !” Et pour cause, la masturbation permet au corps de sécréter des endorphines qui sont les hormones du bonheur. “Quand on est stressé, quand on a un exam, se masturber permet de se détendre. Regardez toutes les femmes qui passent là qui tirent la gueule, elles ne le font pas !”, rigole celle qui parle librement de tout.

D’après elle, l’éducation au plaisir, notamment féminin, est un sujet à aborder sans tabou dès l’adolescence. Elle encourage les mères à en parler avec leurs filles et avoue que certaines de ses amies lui confient cette tâche lorsqu’elles n’osent pas aborder le sujet avec leurs filles. Mais pour en tirer tous les profits encore faut-il “savoir se masturber”, estime Carole Ruvira. Selon elle, sur les 76% de femmes qui disent se masturber, la plupart ne sait pas bien le faire. “C’est fait sous la douche en 5 minutes, avec le pommeau. Les jambes serrées. Très peu de femmes regardent de vidéos (47% d’après la dernière enquête IFOP) alors qu’avoir un stimuli est indispensable qu’il soit visuel ou dans la pensée.” Une bonne masturbation ? D’après la sexologue c’est déjà prendre le temps : avoir entre 20 et 30 minutes devant soit.

 

Masturbation : mode d’emploi

Pour les timides, un site rassemble ruses et astuces pour un 5 à 7 toute seule réussi. OMGyes, rien que le titre sonne comme un cri du coeur. Leur crédo ? “Plus on sait, meilleur c’est”. “Le plaisir des femmes est resté dans l’ombre pendant trop longtemps” peut-on lire sur leur page, proposant donc de le faire “sortir au grand jour”. Pour cela, ils ont créé des vidéos et des tutoriels interactifs pour livrer le secret des meilleures techniques de masturbation. “J’ai découvert OMGyes parce que je n’arrivais pas à me masturber toute seule, j’avais besoin d’un mode d’emploi” confesse Anna, 22 ans. Pour Rachelle, 32 ans, et utilisatrice depuis deux ans, “le premier épisode a été une révélation. Je n’avais jamais joui aussi fort”. Compilées en saisons, disponibles en intégralité pour la somme de 45 euros, les vidéos sont aussi bien adressées aux femmes qu’aux hommes. Certains s’y aventurent en couple, comme Diana et son copain, en relation à distance: “Dès le début on s’est dit que c’était un cadeau pour nous deux. Si j’apprenais des trucs pour mon plaisir, autant qu’il soit au courant aussi”. D’autres, comme Ilan, 24 ans, abonné depuis peu, espèrent apprendre à mieux connaître les mystères du sexe féminin. “Je pense que c’est bien de pouvoir satisfaire une femme de mille et une façons. Il ne faut pas se contenter de ce qu’on sait ou de ce qu’on attend avec telle ou telle partenaire”, estime ce jeune célibataire.

L’intérêt des hommes pour la masturbation féminine témoigne de leur décomplexion sur le sujet. “Nous, on le fait tous les jours et on en parle cash. Alors ça ne nous choque pas si une fille en parle de la même manière !”, affirme Pierre, 26 ans. Camille, alias Je m’en bats le clito, en est le témoin quotidien sur son compte Instagram. Beaucoup d’hommes l’encouragent et prennent part à son combat. Selon elle, cette communion avec la gent masculine c’est ce qui permettra de lever le tabou durablement : “Contrairement à la révolution sexuelle des années 1970, les hommes prennent part au processus. C’est une lutte humaine ! A nous d’intégrer les hommes pour ne pas laisser de côté la moitié de l’humanité”.

Crédits : @gangduclito/Instagram

 

L’influenceuse tient d’ailleurs à ne pas blâmer les hommes pour cette méconnaissance du plaisir féminin : “A aucun moment on a dit aux mecs ce qu”il se passe dans nos culottes et dans nos cerveaux. C’est à nous de leur dire, ils ne peuvent pas deviner !”

Les chercheurs français boudent le clito

Mais certains freins perdurent dans la société. Contre tout attente, ce sont le plus souvent des femmes qui sont gênées de la levée de ce tabou. A son grand regret, Camille explique que sur les réseaux sociaux, la majorité de ses “haters” sont des femmes : “Je reçois des messages privés ou des commentaires dans lesquels elles me disent ‘Une vraie femme, ça ne doit pas parler comme ça” “T’es vulgaire !” “Je comprends pas pourquoi tu fais ça””.

Au sein de la communauté scientifique, Odile Buisson déplore le mépris que réservent les scientifiques à l’étude du plaisir féminin. En 1998, lorsqu’on découvrait l’anatomie exacte du clitoris, le viagra était tout juste mis au point. “On ne savait pas comment fonctionnait un clitoris que déjà les hommes avaient un traitement pour leur dysfonction érectile”.* La gynécologue prône l’application de la science fondamentale à l’organe érectile féminin : “Il est difficile d’entendre que les hommes ont le droit à quelque chose en cas de dysfonction et nous à rien du tout. Mais pour ça il faut étudier la fonction, la dysfonction et traiter” A cet égard, la recherche est frileuse, particulièrement en France qui est le seul pays d’Europe à ne pas avoir de structure de recherche de médecine sexuelle féminine.

*Lors de sa conférence à l’université Paris Diderot, le 6 novembre 2011

 

Audrey Abraham, Capucine Japhet & Clara Losi

 

Vous avez bien lu l’article ? Vous êtes sûrs ? On va quand même vérifier ensemble …

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