Quand la passion pour le jeu se transforme en addiction

par Douglas De Graaf, Asmaa Boussaha

Quand la passion pour le jeu se transforme en addiction

Quand la passion pour le jeu se transforme en addiction

Douglas De Graaf, Asmaa Boussaha
16 mai 2018

Loto, jeux de grattage, poker, roulette… Les jeux d’argent et de hasard séduisent toujours plus : près d’un Français majeur sur deux reconnaît s’y être adonné une fois dans l’année. Si cette activité peut rapporter gros, elle se révèle parfois dangereuse pour le joueur.

Aux origines de l'addiction

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Au début, c’était juste un divertissement, sur mon temps libre. Mais après, je me suis mis à jouer trop souvent : sur mon lieu de travail, à la maison, parfois même quand ma famille était là ». Florent, un quadragénaire originaire des environs de Tours, est amateur de poker « en live » et s’est mis à jouer en ligne pour le plaisir. “Sur Internet, on peut faire une partie en deux-trois clics. On se sent bien, personne ne te juge, on joue contre d’autres passionnés, et il n’y a rien de plus agréable que d’être dans un bon jour en ayant de bonnes mains”.

Mais, au bout de plusieurs mois, quelque chose cloche chez ce père de famille aux revenus très importants – « je ne jouait pas pour l’argent » – assure-t-il. « Mon humeur était très variable, je ne faisais que de ressasser les coups que je venais de jouer. Je cherchais à retourner jouer sur Winamax à des moments où je devrais profiter de ma famille« .

Ces symptômes sont les prémisses d’une addiction à un jeu d’argent et de hasard. Petit à petit, le plaisir de jouer s’efface pour laisser place à un besoin irrépressible. Selon Lucia Romo, professeure de psychologie clinique à l’Université de Nanterre et spécialiste du développement des addictions, les joueurs sont en partie responsables de la dégradation de leur rapport au jeu. En effet, ils créent eux-mêmes des croyances destinées à les rassurer.

« J’ai failli gagner, donc la prochaine sera la bonne »

L’illusion de contrôle s’engendre par exemple en se laissant guider par des chiffres porte-bonheur ou “en lançant les dés très fort si on veut faire un 6”. Les superstitions communes (patte de lapin, trèfle à cinq feuilles) représentent la deuxième erreur à éviter. Enfin, croire que le hasard pur a une “justice” ou peut se modifier (“si on fait dix fois pile, on pense que les dés vont bien finir par faire face”) conduit à l’addiction : “cela pousse à continuer quand on perd” car le joueur se dit que la chance va forcément tourner.

Les joueurs dits “excessifs” (dépendants au jeu) oublient les règles mathématiques liées au jeu et souffrent de ce que l’on nomme des “cognitions erronées” : il s’agit de la surestimation des gains ou de la valorisation des presque-gains (“j’ai failli gagner donc la prochaine sera la bonne”). Ils ne sont plus conscients des trois règles de base du jeu d’argent : les parties sont indépendantes les unes des autres, plus le nombre de combinaisons (ou de joueurs) est élevé, plus les chances de gagner sont faibles, et le plus important : la maison finit toujours par l’emporter.

L’addiction ne touche pas avec la même fréquence et la même intensité tous les types de jeux. Ceux de grattage, par exemple, ne sont pas les plus intenses en termes de facteurs de risque, selon le médecin et psychiatre Marc Valleur. “Le but, c’est de rêver. Le résultat est éloigné dans le temps de l’activité pratiquée”. En revanche, les “jeux de sensation”, comme les machines à sous, sont très addictifs car “on joue avec une fréquence élevée, ce sont de petits gains, la récompense est immédiate et on peut recommencer autant de fois que l’on veut.” Cette notion de récompense est déterminante pour comprendre le développement de l’addiction. En effet, le “circuit de la récompense (dans le cerveau) est directement à l’origine de l’apparition de celle-ci”, selon Lucia Romo.

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Des conséquences dramatiques

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D’après Yann Calendras, psychologue au Centre de soins d’accompagnement de prévention en addictologie (Csapa) en région lyonnaise, l’addiction au jeu – qui est la “seule sans substances”, remarque Lucia Romo – se distingue de la dépendance à l’alcool ou aux drogues à cause du cercle infernal qui se crée, mélangeant espoir et culpabilité. “La personne va miser une somme, puis va perdre. Mais l’espoir est toujours là, donc elle rejoue pour “se refaire”. C’est une expression que l’on entend beaucoup chez les joueurs. Mais plus la personne veut se refaire, plus elle passe de temps à jouer et plus les pertes s’accumulent”. Et les conséquences sur la santé du joueur peuvent être importantes.

Dans le centre où travaille Yann Calendras, 10% des patients viennent pour une dépendance au jeu. “Très souvent, ils arrivent déjà criblés de dettes, à cause des emprunts et crédits revolving…”. Presque la totalité d’entre eux font des demandes de dossier de surendettement auprès de la Banque de France, qui permet d’établir un plan de remboursement des créances sur plusieurs années.

Les conséquences de l’addiction au jeu ne sont pas que financières : les joueurs excessifs peuvent se retrouver isolés, leur tempérament devient lunatique, ils se retrouvent coupés de leur sphère familiale et amicale, et tomber dans la dépression, parfois le suicide. Certains développent également une autre dépendance, à l’alcool par exemple.

 

Cliquez sur la vidéo pour découvrir le témoignage d’Evelyne Gay-Janis, ancienne dépendante aux jeux d’argent.

Le développement des jeux d'argent sur Internet

Un phénomène qui s’est aggravé avec l’arrivée d’opérateurs de jeu sur Internet. Avant 2010, ces plateformes étaient illégales. Manque de régulation et de fiabilité sur le hasard, problèmes de confidentialité des données bancaires, lutte inexistante contre les phénomènes d’addiction … Le législateur français décide alors de se saisir du problème : le marché des jeux dans le pays s’ouvre sur Internet de façon légale. Les objectifs de la loi sont économiques et juridiques : il s’agit d’une part de promouvoir une offre légale économiquement viable et “compétitive” par rapport aux sites illégaux, d’autre part de lutter juridiquement contre ces derniers.

La Française des Jeux (FDJ) perd son monopole et l’offre explose dans les trois secteurs concernés par la loi de 2010 : les paris sportifs, le poker et les paris hippiques. Tout adepte de la bonne fortune a désormais le choix entre 4000 sites de machines à sous virtuelles, 600 sites de jeux de casinos, 260 de paris sportifs, 240 de poker… Grâce à cette multitude de plateformes, les dépenses des joueurs augmentent. Selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), le pourcentage de mises redistribué aux joueurs pèse pour 65% du chiffres d’affaires de la FDJ, 85 à 88% pour les casinos et 94% pour le jeu en ligne hors FDJ et PMU.

Une addiction décuplée sur Internet

L’ouverture du marché français en ligne en 2010 a ainsi permis aux joueurs de bénéficier d’une offre beaucoup plus variée, fiable et accessible directement. Problème : l’apparition d’une addiction au jeu se fait plus fréquente sur Internet que dans le jeu physique. La proportion de joueurs “ayant une pratique de jeu à risque modéré” a d’ailleurs “augmenté ces quatre dernières années”, affirme l’OFDT dans une étude de 2014 sur les JAH en ligne. Selon elle, en France, 10,4% des joueurs présentent un risque modéré de développer une addiction sur le web, contre 0,9% dans le jeu “traditionnel”, et 6,6% sont classés comme joueurs “excessifs”, contre 0,4% pour le jeu physique.

Pourquoi ? Une première explication tient au profil des joueurs en ligne. Si ceux-ci sont plus diplômés et appartiennent davantage à des catégories sociales supérieures, ils sont aussi plus jeunes, et donc plus facilement influençables, plus impulsifs et ayant moins conscience des risques et de la valeur de l’argent. D’autre part, toujours selon l’étude de l’OFDT, les joueurs eux-mêmes reconnaissent plusieurs tares du jeu “online”.

L'opérateur de paris sportif BetClic ne propose pas de miser uniquement sur le résultat d'un match, mais aussi sur le nombre de jeux remportés par un joueur ... Crédits Douglas De Graaf

L’opérateur de paris sportif BetClic ne propose pas de miser uniquement sur le résultat d’un match, mais aussi sur le nombre de jeux remportés par un joueur, le nombre de sets … Crédits BetClic

Conscience de dépenser plus d’argent en ligne que sur l’offre traditionnelle, rapidité du jeu entraînant un risque de pratique addictive, difficulté de vérifier l’honnêteté des jeux, sites et dépôts d’argent pas assez sécurisés… “Ces données confirment que ces activités sur Internet sont plus à risque que sur l’offre de jeu traditionnelle (…) en raison de pratiques de jeux plus intenses en termes de fréquence et dépense”, conclut l’étude.

L’accessibilité : un facteur de risque

De plus, seule un peu plus de la moitié des joueurs en ligne (54,4%) pratique son activité sur des sites uniquement légaux, contre 19,1% sur une offre exclusivement non régulée. La loi de 2010 a certes mis en place des mécanismes pour tenter de freiner la pratique excessive du jeu sur les opérateurs agréés, à savoir “la possibilité de s’auto-exclure de certains sites, l’imposition de limites sur les montants de jeu et l’affichage d’informations sur le risque d’addiction” selon Lucia Romo. Mais cette loi ne s’applique pas sur les sites illégaux. “Il n’y a pas d’informations pour apprendre à se contrôler ou demander une aide, l’addiction sur ces sites est donc beaucoup plus répandue”, affirme la docteure.

Sur le web, les supports sont devenus accessibles de façon quasi-permanente. Il est désormais possible de jouer sur un ordinateur ou un téléphone portable, chez soi, au bureau, à condition de disposer d’une connexion Internet… et d’un compte en banque prêt à se délester de plusieurs unités. Problème : “l’accessibilité fait partie des facteurs de risque en soi”, souligne Lucia Romo. “On se sent à l’aise chez soi, ce qui peut inciter à dépenser plus d’argent. L’anonymat contribue également à ce phénomène : personne ne nous jugera lorsque l’on renfloue son compte”. Un sentiment de toute-puissance derrière l’écran qui fait également perdre la notion de l’argent. Lorsque celui-ci est “dématérialisé”, on ne se rend pas compte des sommes dépensées et de la profondeur de son compte en banque.

La face cachée des opérateurs de jeu

Ces problématiques spécifiques du jeu sur Internet renforçant l’addiction, les opérateurs (légaux) doivent les compenser : depuis la loi de 2010, leur rôle doit être aussi de protéger les joueurs. A savoir, développer des outils leur permettant de maîtriser leur pratique, de prévenir l’émergence d’addiction et de gérer plus raisonnablement leur compte en banque. Mais selon Lucia Romo, ces impératifs entrent en contradiction avec la nature même des opérateurs. “Leur objectif est avant tout économique. Leur situation est donc paradoxale : on leur demande d’empêcher des joueurs de trop dépenser alors que ces montants leur permettent de gagner de l’argent”.

Ainsi, serait-il dans l’intérêt économique des opérateurs de ne pas empêcher certains joueurs de sombrer dans l’addiction ou de promouvoir une pratique responsable du jeu ? L’affirmer serait trop osé pour Lucia Romo, au vu de leurs obligations fixées dans le cadre de la loi. Mais la psychologue estime néanmoins qu’il y a plus à faire. “Les indications et les mesures (limites dans les sommes dépensées et possibilité de s’auto-exclure) visant à promouvoir le jeu responsable et prévenir l’addiction ne sont pas assez visibles et peu connues par les joueurs”.

D’autres psychologues affirment que les opérateurs développent certaines stratégies pour pousser les joueurs à dépenser. L’une d’elles : donner l’illusion d’un contrôle sur le hasard. Selon Marie Gral-Bronnec, professeure en addictologie au CHU de Nantes, diverses “croyances” sont véhiculées pour donner un sentiment de confort aux joueurs et réduire leur peur de s’en remettre au hasard pur. “Les opérateurs jouent par exemple sur le mythe du vendredi 13, en mettant des sommes plus lucratives en jeu”.

Un marketing incitatif

Selon Florent, le quadragénaire tourangeau joueur de poker « online », les opérateurs développent ainsi des stratégies particulières pour inciter les joueurs à pratiquer toujours plus de poker. “Toutes les demi-heures ou toutes les heures, les mêmes tournois reviennent. Si je perds un tournoi, pas grave : il y a le même presque directement après. C’est comme une seconde chance offerte toute la journée”. La possibilité d’accéder à des tournois très prestigieux constitue une autre manoeuvre. “Leur technique, c’est d’afficher le montant du prize-pool (l’ensemble des gains redistribué aux joueurs). Pour un tournoi à 5€ l’entrée, on va nous faire croire qu’on peut gagner 100 000€. Mais cette somme n’est qu’une illusion, le vainqueur ne gagne que 30 000€ par exemple, et le reste se partage les miettes. D’autant plus que, la plupart du temps, il faut en passer par plusieurs jours de tournois, terminer à chaque fois dans les meilleures places. Seuls 10% des joueurs environ recevront une partie du prize-pool”.

L'interface d'accueil de l'opérateur de poker Winamax, qui promet aux joueurs de se qualifier pour les "championnats du monde" de la discipline dès 6€ déboursés. Crédits Douglas De Graaf

L’interface d’accueil de l’opérateur de poker Winamax, qui promet aux joueurs de se qualifier pour les « championnats du monde » de la discipline dès 6€ déboursés. Crédits Winamax

Julie Giustinani, psychiatre addictologue au CHRU de Besançon, mène une étude sur le développement de l’addiction au poker en ligne, au niveau de la cognition et de l’activité cérébrale. Si elle considère qu’il “ne faut pas voir les opérateurs comme les grands méchants”, elle reconnaît néanmoins que ceux-ci développent un marketing incitatif. “Certains offrent 20€ pour commencer, ce qui entraîne les joueurs dans une spirale de rentabilité vis-à-vis de leur capital de départ. Un travail sur l’univers sonore et visuel est également fait pour que les joueurs se sentent bien, plus à l’aise pour jouer et donc dépenser”.

L’illusion du contrôle

En réalité, c’est surtout la partie de stratégie dans le poker (qui n’est pas qu’un jeu de hasard pur) qui favorise le développement d’une dépendance. “Les jeux les plus addictifs sont aussi ceux qui encouragent le sentiment de contrôle”, souligne Marc Valleur. Diverses techniques sont alors utilisées pour donner l’illusion que le jeu est maîtrisé de bout en bout. La publicité de l’opérateur PokerStars, avec pour slogan “Vous êtes déjà un grand joueur de poker”, montre par exemple un amateur sûr de lui au point de bluffer une somme importante : l’accent est porté sur les capacités du joueur, présentées comme seules responsables de sa réussite, alors que la part de hasard du poker est (volontairement) passée sous silence.

Nicolas, croisé sur un forum de poker, joue justement en ligne sur Winamax pour ce sentiment de contrôle … malgré ses critiques du logiciel. “Ce qui me plaît avec le poker, c’est que j’ai cette impression de pouvoir influencer positivement le résultat. Même si la chance n’est pas avec vous, vous pouvez vous en sortir avec des bluffs”. Mais selon le jeune homme d’une vingtaine d’années, cet opérateur, tout comme les autres logiciels, bien que certifiés par l’Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel), sont tout simplement … truqués.

Il faut bien comprendre qu’il est dans l’intérêt de Winamax de favoriser les “mauvais” joueurs. C’est une entreprise, ils veulent attirer le plus de monde possible. Les “mauvais” joueurs ont peu de chances de gagner à armes égales face aux joueurs confirmés. S’ils perdaient tout le temps, ils s’en iraient. D’où l’intérêt de les favoriser en leur donnant plus souvent des meilleures cartes, en faisant sortir des cartes miraculeuses à la rivière (la dernière carte servie sur la table au poker)”.

Cette partie de poker sur Winamax met aux prises dix joueurs seulement, ce qui permet d'accélérer la durée du tournoi. Crédits Douglas De Graaf

Cette partie de poker sur Winamax met aux prises dix joueurs seulement, ce qui permet d’accélérer la durée du tournoi. Crédits Winama

Le poker en ligne accusé de fausser les probabilités

Pour les “bons joueurs”, l’erreur abordée précédemment de croire que la chance va forcément tourner s’applique alors. “Je me disais : comment expliquer que des “mauvais” joueurs gagnent et pas moi ? C’est injuste, et ça va forcément être réparé. Mais ce n’est jamais arrivé : j’ai perdu plusieurs centaines d’euros sur Winamax alors que je jouais mieux que 90% des joueurs que je croisais sur mes tournois. Croyez-moi, quand vous expérimentez un nombre incalculable de “bad beats” (un coup perdu sur un coup de chance extraordinaire alors que le joueur était en position très favorable de gagner) ou de situations qu’on ne retrouve presque pas au poker en “live”, ça ne peut pas être le fruit du hasard.”

Toujours selon Nicolas, générer des “bad beats” seraient ainsi pour les opérateurs l’un des moyens les plus sûrs pour gagner en rentabilité. “Quand on se prend un coup d’une telle malchance alors qu’on avait mieux joué le coup, c’est tellement énervant. Alors pour calmer notre frustration, on rejoue, souvent une somme plus importante pour compenser la perte. Mais comme on est énervé, on n’est plus rationnel, on joue de façon plus impulsive et on perd plus rapidement”. Il en va donc de l’intérêt des opérateurs de proposer toujours plus de jeux pour “satisfaire” le besoin des joueurs de continuer à pratiquer.

Les autorités en font-elles assez ?

Si ces deux joueurs affirment savoir se maîtriser au niveau des sommes engagées et de la fréquence de leur activité en ligne – même s’ils reconnaissent “que le besoin de jouer l’emporte parfois sur le reste” – d’autres n’ont pas cette “chance”. Face à la recrudescence des troubles liées à la dépendance au jeu, l’Etat décide d’agir, avec ce volet consacré à l’aide pour le traitement des addictions dans la loi de 2010. Une volonté d’action également poussée à prendre le relais des associations et centres de soins nés pour accueillir les personnes en situation de dépendance face au manque de solutions d’accompagnement.

Via l’Arjel, l’Etat régule l’activité de jeu (légale) sur Internet”, souligne Julie Giustinani. La loi oblige notamment les opérateurs agréés de respecter strictement le plafond de taux de retour au joueur (la part des gains reversée au parieur gagnant), fixé à 85% pour lutter contre l’addiction et le blanchiment, alors que les sites non agréés peuvent proposer un taux de cinq à dix points supérieur. “Parallèlement, de nombreuses actions s’opèrent d’un point de vue sanitaire pour améliorer la prévention et le repérage précoce des activités de jeux à risque”.

Cependant, pour Yann Calendras, l’Etat devrait faire plus pour endiguer le phénomène. Et l’argument est pratiquement le même que pour celui des opérateurs de jeu : le gain économique. “L’addiction aux jeux d’argent ne coûte pas assez cher à l’Etat pour qu’il agisse. Contrairement à l’alcool et au tabac qui tuent en masse, le jeu d’argent ce n’est que des dépressions, et quelques suicides… Tandis que les taxes sur le jeu rapportent beaucoup”.

Des retombées financières conséquentes pour l’Etat

En 2012, les jeux d’argent et de hasard ont rapporté en 5,7 milliards d’euros de taxes à l’État selon l’OFDT, 4,7 milliards selon une étude publiée en 2014 par d’anciens énarques. Les jeux en ligne pèsent pour 1,4 milliard d’euros. Impôt sur les sociétés, dividendes de la FDJ dont l’État détient 72% du capital, redevance sur les sociétés de courses pour les paris hippiques, prélèvements sur les paris sportifs, autant de taxes aux retombées financières conséquentes. Yann Calendras estime ainsi que la réponse ne doit et ne peut pas venir des opérateurs eux-mêmes, mais d’une prise de conscience au niveau politique pour lever le voile sur le problème.

Lucia Romo constate elle aussi une certaine inefficacité au niveau des règles imposées par l’Etat aux opérateurs, qui ne seraient pas assez efficaces. “Tout est décidé par le joueur lui-même. Il peut s’auto-exclure, s’auto-imposer des limites dans les montants de jeu, le temps passé … Mais quand il est déjà accro, il ne peut pas se raisonner et s’imposer ces mesures. L’addiction au jeu est trop forte.” Ce serait plutôt à l’opérateur de réguler la pratique d’un joueur lorsqu’il s’aperçoit qu’elle devient excessive.

Une solution trop complexe pour Julie Giustinani, qui met en avant la diversité et la complexité des facettes de l’addiction. “On ne peut pas savoir si telle somme engagée par un joueur représente une partie importante de son compte en banque. Et de toutes façons, l’addictivité n’est pas forcément corrélée à l’importance des sommes engagées.” De plus, certains opérateurs sont plus sensibles que d’autres à la prévention. La FDJ, par exemple, peut “envoyer des messages informant un joueur s’il a plus joué ou dépensé que d’habitude cette semaine”, selon Julie Giustinani.

La page d'accueil de la Française Des Jeux propose différents jeux de hasard. Un bandeau noir en haut de l'écran comporte un message avertissant sur les risques liés à la pratique du jeu, ainsi qu'un numéro de téléphone à appeler en cas d'aide. Crédits Douglas De Graaf

La page d’accueil de la Française Des Jeux propose différents jeux de hasard. Un bandeau noir en haut de l’écran comporte un message avertissant sur les risques liés à la pratique du jeu, ainsi qu’un numéro de téléphone à appeler en cas d’aide. Crédits FDJ

Mais selon, Lucia Romo, beaucoup reste à faire. “L’État doit décider de ne pas commercialiser certains jeux trop addictifs ou qui font perdre trop d’argent”. “Renforcer les mesures de contrôle et d’interdiction” est également une nécessité, car certains joueurs les contournent en allant jouer à l’étranger ou sur des sites illégaux. Un “travail sur les mineurs”, une population vulnérable, doit aussi être fait.

Un “problème de santé publique” : peut-on prévenir l’addiction ?

Des initiatives de prévention existent en France, comme des campagnes de sensibilisation et différents numéros d’urgence mis à la disposition des joueurs. Les opérateurs comme la Française Des Jeux (FDJ) ou le PMU surveillent de très près les points de ventes (bars-tabac) afin de prévenir la vente aux mineurs, et incitent dans leurs brochures et publicités au « jeu responsable ».

Cependant, il reste difficile d’évaluer l’efficacité de la prévention. L’Arjel peut agir dans les casinos physiques en délivrant les agréments, mais ne contrôle pas les bars-tabac et les autres points de vente de la FDJ et du PMU. La FDJ envoie des agents incognito dans les points de vente, mais ce n’est pas le cas du PMU. « Il y a toujours des gérants qui vendent à des mineurs, parce qu’ils ne les contrôlent pas« , affirme le patron d’un bar-tabac de l’avenue de Saint-Ouen à Paris, qui désire rester anonyme. “On ne peut pas non plus refuser la vente à un adulte, même si on le soupçonne d’avoir un problème avec le jeu”.

Agir dans la prévention

C’est donc surtout en amont qu’il faut agir contre le phénomène d’addiction. Mais ce “problème de santé publique”, comme le qualifient Lucia Romo et Julie Giustinani, reste encore mal géré, car mal connu. “Il n’y a pas assez d’études et peu de campagnes d’information sur le sujet”, déplore la première. La littérature scientifique sur le sujet a, dans un premier temps, permis de considérer l’addiction au jeu au même titre que la dépendance aux produits (alcool, drogues, tabac). Plusieurs méthodes de détection du comportement addictif dans le jeu ont été mises au point, mais la plus utilisée est l’Indice canadien du jeu excessif (ICJE), un questionnaire dont le score indique le niveau de risque du joueur.

L'opérateur de paris sportifs BetClic propose une offre attractive de 100€ remis à un nouveau joueur. Crédits Douglas De Graaf

L’opérateur de paris sportifs BetClic propose une offre attractive de 100€ remis à un nouveau joueur. Crédits BetClic

L’étude conduite par Julie Giustinani doit justement permettre d’améliorer la prévention en étudiant les processus neurobiologiques à l’oeuvre dans le développement de l’addiction, en analysant l’activité cérébrale et la cognition des joueurs étudiés. Soumis au même environnement de facteurs de risque, certains développent pourtant une addiction et pas d’autres. “En déterminant comment l’addiction se développe chez certains joueurs plutôt que d’autres, on va pouvoir la repérer de façon plus précoce, et donc organiser plus tôt une orientation adaptée dans la filière de soin : prévention primaire, secondaire ou prise en charge thérapeutique”.

L’univers médical à la traîne

Cependant, médecins, psychologues et addictologues déplorent le manque de formation concernant le jeu d’argent et ont du mal à encadrer les patients. Mathilde Dupuis, étudiante à Nanterre tout juste diplômée de psychologie, l’a constaté grâce à ses nombreux stages : “On ne fait rien pour comprendre cette addiction. Il y a beaucoup de retard sur les modes de prise en charge à proposer aux patients et à leur entourage. Certains services d’addictologie sont reconnus, comme à l’hôpital de Nantes par exemple, mais ce n’est pas suffisant”. Pour Yann Calendras, il s’agit d’un manque de volonté de la part des médecins eux-mêmes. “Ce sont des patients qui dérangent. En addictologie, les patients reviennent, car ils ont besoin de soins sur le long terme. Or, les médecins n’ont pas le temps. D’ailleurs, on entend souvent dire « Il n’y a pas d’urgences en addictologie« .

Il y a toujours beaucoup d’incompréhension autour de ces problématiques”, abonde Stéphanie Branger, assistante socio-éducative au centre de soins et d’accompagnement et de prévention (Csapa) du CHRU de Tours. Les jugements moraux envers les personnes dépendantes restent répandus, mais “la nouveauté, c’est qu’on considère désormais le jeu pathologique comme une maladie”, selon Servane Barrault, psychologue au Csapa. Lorsque la détection est correctement réalisée, des structures comme les Csapa (à base de consultations avec des psychologues ou de prise de médicaments) assurent la prise en charge. Et pour preuve que les établissements sanitaires se saisissent de plus en plus du problème : la plupart de ces centres ont rajouté le traitement de l’addiction au jeu à leurs missions ces dernières années.

 

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