Le pari de la technologie au service des sans-abris

par Sonia Ye et Victorien Willaume

Le pari de la technologie au service des sans-abris

Le pari de la technologie au service des sans-abris

Sonia Ye et Victorien Willaume
5 juin 2017

Répondre aux besoins matériels des personnes sans-abri, lutter contre la solitude en favorisant le lien social ou encore faciliter la coordination des structures d’aide grâce à une application, c’est l’ambition de jeunes associations du numérique. Leur objectif? Faire des nouvelles technologies un outil qui améliore la vie des personnes en situation de grande précarité.

“J’étais en jogging devant François Hollande mec !” A en croire les rires de ces trois lycéens face au discours de Kenny, ancien SDF, le courant passe plutôt bien. On s’échange des bons plans sur des buffets chinois à volonté, on parle sport, de choses de tous les jours. Le tout une pinte à la main payée sur le principe du café-suspendu : je paye deux pintes, j’en bois une et j’en laisse une au prochain client.

Un moment rendu possible par l’association Entourage, tout juste récompensée par François Hollande et sa fondation La France s’engage. Moment au cours duquel Kenny a pu  rencontrer l’ancien chef de l’Etat et lui présenter le projet. Entourage, c’est un réseau collaboratif sur mobile qui met en relation des riverains, des associations et des SDF. Chaque rencontre virtuelle devient un “entourage” pour les personnes dans le besoin. Chacun peut y proposer des maraudes, aider pour la paperasse, donner des chaussures, des couvertures ou simplement discuter.


“Je disais déjà bonjour aux SDF. Mais maintenant je vais plus leur parler” – Félix, lycéen et utilisateur d’Entourage


 

 Ce mardi soir, c’est le premier Entourapéro dédié aux habitants du 8ème arrondissement de Paris, une rencontre autour d’un verre organisée chaque mois dans un quartier. Une vingtaine de personnes sont présentes. Quelques adultes mais surtout des jeunes de seize à dix-sept ans. Félix Cailleau, élève en Première au lycée Fénelon Sainte Marie a organisé l’événement via Facebook et l’application.

“Ça me déçoit un peu de voir uniquement des gens de mon lycée. Mais j’ai espoir qu’Entourage prenne de l’ampleur, on en entend de plus en plus parler.”

Le jeune homme apprend l’existence du réseau en février dernier, et décide de s’impliquer. “J’ai trouvé la cause vachement bien, et puis l’association hyper dynamique.” Depuis, son rapport avec les personnes sans domicile fixe aurait un peu changé. “Je disais déjà bonjour aux SDF, assure-t-il. Mais maintenant je vais plus leur parler.” Quant à l’application qu’il allume tous les jours : “Je trouve que ça marche bien, estime le jeune lycéen, c’est plus direct qu’une association pour agir. Et les Entourapéros c’est fraternel, ici ton statut social disparaît !”

 


“J’ai plus besoin de faire la manche mais des fois je la refais tellement c’est kiffant !” – Kenny, ancien SDF


Parmi les participants, Kenny et Rachid. L’un a 32 ans, l’autre une quarantaine d’années. Tous deux ont connu la rue. Devenus des ambassadeurs bénévoles d’Entourage, ils interviennent dès qu’ils le peuvent auprès de l’association pour raconter leur expérience, et profiter d’un moment convivial. Au bout d’une vingtaine de minutes un jeu est d’ailleurs lancé. Le principe : lancer une affirmation sur la vie des SDF. A chacun de se déplacer à gauche ou à droite de la terrasse pour dire s’il est d’accord ou non.

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“En appelant le 115, un SDF est certain d’obtenir une chambre où dormir”, lance l’un des jeunes organisateurs. Petite bousculade, et l’échange peut commencer. “Une fois j’ai appelé le 115 pour un SDF qui était par terre, je me suis fait presque envoyer bouler”, raconte de sa chaise une dame d’une quarantaine d’années.

Kenny acquiesce. “Moi je préfère être dans le froid que dans le 115 !”, ajoute Rachid. “Vous êtes sûrement mal tombé, il y aussi des gens qui répondent très gentiment”, estime une autre participante. Les propositions suivantes feront autant réagir, parmi elles : “Les SDF sont-ils feignants”, ou encore “Est-ce que vous pensez que faire la manche ça rapporte ?”

Des débats qui visent à combattre les multiples préjugés à l’égard de cette population. Mieux la comprendre, et mieux comprendre toutes les nuances qui existent dans la rue. “Moi faire la manche j’en ai plus besoin mais des fois je le refais tellement c’est kiffant. Tu rencontres plein de gens !”, lâche Kenny en déclenchant par la même occasion un éclat de rire général.


« Les services sociaux n’aboutissaient pas et j’ai utilisé mon smartphone » – Mickael, ancien SDF


Mickael, récemment sorti de la rue qui fait partie des premiers bénéficiaires du réseau. “Une fois j’étais à une manifestation et j’avais la dalle, raconte-t-il, j’ai lancé un Entourage dans la zone où j’étais et un type m’a apporté des gâteaux assez rapidement”. Et l’échange va plus loin. “J’ai surtout sympathisé avec lui et on est resté en contact” confie-t-il. Pendant ces quelques mois dans la rue l’homme aurait exploité d’autres outils numériques avec son téléphone. “Les services sociaux n’aboutissaient pas et j’avais un smartphone. Je l’utilisais des fois pour commander un Airbnb pas cher, ou utiliser une appli anti-gaspillage qui indique des réductions dans des magasins”.  

Kenny aussi a déjà utilisé l’application. Mais ce n’était pas pour son propre profit.  “Beaucoup de SDF ne savent pas où ils peuvent se doucher, manger, se soigner, se vêtir, liste-t-il, une fois un SDF m’a demandé où il pouvait se doucher, j’ai pu lui montrer où il pouvait aller avec Entourage”. L’application a ainsi répertorié sur une carte de Paris, toutes les infrastructures de solidarité de la Ville de Paris. Il y a bien un guide de solidarité qui existe déjà mais c’est un PDF de 200 pages qui est dans une sous-section d’un site obscur où personne ne va”, assure Claire Duizabo, porte-parole de l’association.  

 

Une plateforme pour retrouver ses documents perdus ou volés

Entourage n’est pas le seul dans ce domaine. Ces dernières années les initiatives issues du numérique se sont multipliées, avec plus ou moins de succès. Une appli pour trouver de quoi manger à moindre prix, une autre pour essayer de trouver un endroit où dormir, une autre encore qui essaie de faire les deux à la fois. Reconnect, elle, se positionne sur un autre problème rencontré par les SDF : la gestion des documents administratifs importants. “On s’est rendus compte que les SDF perdent ou se font voler leurs affaires, comme leurs papiers assez facilement, raconte Pierre Dalongeville membre de l’association, et cela les freine dans leurs démarches administratives, dans leur recherche d’un emploi, demande d’allocations, de logement etc”.

Reconnect propose donc une plateforme, un cloud, où tous les documents sont mis en sécurité. Les SDF eux-mêmes et les relais sociaux peuvent ainsi facilement récupérer leur dossier. Une solution qui permet de réduire les délais administratifs, mais le principe n’est réellement efficace que si les associations décident massivement d’opter pour le service. “Nous ce qui nous importe le plus c’est le déploiement, c’est d’arriver à être dans les structures sociales. Après il faudra le temps pour chaque structure suivant son organisation de le mettre dans ses pratiques en permanence. Et un jour on aura toutes les personnes intéressées qui auront ce service”, explique Pierre Digonnet, co-fondateur de Reconnect.

 


« Le téléphone permet de sortir les gens de la rue, mais ça peut y contribuer pas mal » – Kenny, ancien SDF


 

Pour le moment près de 1 300 SDF possèdent un compte, une goutte d’eau lorsqu’on sait que la France compte actuellement environ 143 000 sans abris. Mais les deux ingénieurs qui travaillent depuis un an et demi sur ce projet se disent optimistes. “L’idée pour l’instant c’est d’obtenir la confiance des plus grandes antennes de l’action sociale comme Aurore ou Emmaüs, qui vont bientôt l’utiliser.”

Ces usages numériques n’en sont qu’à leur début. Même avec quelques belles histoires de rencontres entre sans abris et riverains, difficile pour Entourage de dresser un bilan – l’application a été lancée il y a tout juste six mois. Pour Kenny, les services comme Entourage n’ont pas vocation à apporter une solution globale, en somme réduire le nombre de SDF, même si elles contribuent fortement à aider les personnes dans le besoin “Je ne vais pas dire que le téléphone permet de sortir les gens de la rue, mais ça peut y contribuer pas mal. ça ne va pas remplacer des assistants sociaux, mais mine de rien ça peut emmener les SDF vers eux”.

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