Devenir ingénieures malgré les préjugés

par Jean-Gabriel Fernandez et Louise Boutard

Devenir ingénieures malgré les préjugés

Devenir ingénieures malgré les préjugés

Jean-Gabriel Fernandez et Louise Boutard
Photos : Jean-Gabriel Fernandez
16 mai 2018

En 2018, les femmes représentent à peine 3 ingénieurs sur 10 en France. Historiquement dominée par les hommes, cette voie de prestige est propice aux paroles sexistes et aux discriminations mais évolue lentement vers l’égalité. Certains se dressent contre cette absence de parité, avec des événements comme la journée « Les sciences de l’ingénieur au féminin ». Objectif : inciter les jeunes filles à embrasser ces carrières, sans tomber dans un favoritisme.

« Femme ingénieure », un oxymore ? Aujourd’hui environ 30% des ingénieurs diplômés en France sont des femmes. Un chiffre qui a augmenté au cours des dix dernières années, mais reste éloigné de l’égalité. D’autant qu’il ne se répercute pas sur les plus hauts postes, notamment à partir de 35 ans. Entre 40 et 45 ans, 60% des hommes ingénieurs ont un poste avec des responsabilités hiérarchiques contre 50% des femmes.

 

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Sources: IESF et digiSchool

Pourquoi un tel écart ? Les stéréotypes de genre veulent que les femmes soient davantage tournées vers les études littéraires, les sciences humaines et les métiers du relationnel. Ces filières sont le plus souvent des voies précaires, favorisant un travail à temps partiel. Les métiers de l’ingénierie, tournés vers les sciences mécaniques, chimiques ou informatiques sont liés à des compétences traditionnellement masculines.

Ainsi le cliché veut qu’à notes égales, parmi les élèves d’une même promotion ayant obtenu un bac scientifique, les garçons aillent vers une carrière d’ingénieur et les filles vers la médecine. « Elles se dirigent vers des formations liées au sanitaire et au social, alors qu’elles ont toutes les compétences nécessaires pour venir dans le domaine des sciences et de la technologie », témoigne Hervé Riou, président de l’Union des Professeurs de Sciences et Techniques Industrielles (UPSTI).

Mais les mentalités et les habitudes évoluent peu à peu. Pour orienter au mieux chaque élève en fonction de ses capacités et de ses envies plutôt que de son sexe, la sensibilisation commence de plus en plus tôt.

« Peu de filles s’orientent vers des formations post-bac qui les amènent à avoir des postes à responsabilités dans l’administration française et à l’international. Le plus souvent, par méconnaissance de ces métiers »

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Au lycée Chaptal, à Paris, par exemple, quelques professeurs organisent chaque année une journée dédiée à la présentation de ces métiers auprès des jeunes filles. Dans ce collège-lycée accueillant 17 classes préparatoires scientifiques, l’enjeu est important. « Nous avons constaté que peu de filles, proportionnellement, s’orientent vers des formations post-bac qui les amènent à avoir des postes à responsabilités dans l’administration française et à l’international. Le plus souvent, par méconnaissance de ces métiers », déclare Hervé Riou (cf photo). Cet enseignant en sciences explique qu’il travaille au quotidien auprès de ses élèves sur ces problématiques. Si cette journée est organisée pour les élèves de seconde, c’est que cette année marque un tournant dans l’orientation des jeunes. « Nous devons les amener à pouvoir faire ce choix de façon éclairée », insiste-il.

Inciter les élèves dès la seconde

Cent vingt jeunes filles d’environ seize ans sont rassemblées dans la salle de conférence du lycée Chaptal. Ce prestigieux établissement du XXe arrondissement de la capitale, qui compte notamment Nicolas Sarkozy parmi ses anciens élèves, se consacre avant tout aux matières scientifiques. En ce jeudi 23 novembre 2017, l’établissement se consacre à l’orientation de ses étudiantes en organisant un après-midi dédié aux « Sciences de l’ingénieur au féminin ». Objectif : inciter les lycéennes à mieux connaître ces métiers et ainsi, éventuellement, à ce diriger dans ce secteur lors de leurs choix d’orientation imminents.

« Il faut changer ces préjugés que vous avez peut-être déjà. »

Dans la salle aux anciennes boiseries, décorées par différents bustes de personnages illustres – une quinzaine d’hommes et une femme -, sur les chaises alignées, les élèves écoutent attentivement le discours d’introduction. Le proviseur François Torres leur explique : « Il faut changer ces préjugés que vous avez peut-être déjà, que vos parents ont sans doute. Je pense que ces échanges avec des femmes qui ont réussi, qui l’assument, sont importants. » Les jeunes filles, silencieuses, se lèvent pour mieux voir la vidéo montrant les différentes voies possibles aux ingénieures.

Cette journée a une aura particulière. Organisée par l’UPSTI et l’association féministe « Elles Bougent », qui vise à attirer les jeunes femmes vers les métiers de l’ingénierie, cette journée touche 50 établissements en France, soit plus de 1.000 professeurs, 1.200 ingénieures et 10.000 étudiantes. Au lycée Chaptal, c’est la cinquième édition de cet événement, organisé cette année par trois hommes. L’établissement héberge à la fois un collège, un lycée et des classes préparatoires qui représentent la moitié des effectifs. Dans ces prépas scientifiques, les jeunes filles représentent environ 30% des élèves, ce qui correspond à la moyenne nationale.

Le dispositif de la journée pose question en lui-même, notamment auprès des marraines. Faut-il créer un événement complémentaire avec les garçons ? Un événement similaire, appelé « Déployons nos elles », conviait également les jeunes hommes. À Chaptal, seules les filles sont invitées à participer « pour des raisons de manque de place ».

Des parcours de femmes en exemples

Les huit « marraines » travaillent chez Capgemini, Google, GRT Gaz, Bouygues construction, Orange, Total, dans l’informatique, les énergies, le bâtiment, les télécoms… Chacune raconte son parcours, ses envies, ses motivations.

Lycée_Chaptal (43)La présentation d’Alejandra Estanislao fait rire les jeunes filles. Ingénieure informatique chez Google, elle donne plusieurs exemples d’objets qui n’ont « pas été pensés par et pour les femmes ». Les casques de réalité virtuelle provoquant la nausée uniquement chez les utilisatrices, les téléphones trop grands pour les poches de jeans féminins… Ces problèmes n’ont pas été détectés car aucune femme ne participait à ces projets. Pour elle, la création nécessite plus de diversité, et donc plus de femmes pour répondre aux besoins des clientes comme des clients.

« Je savais que je voulais être ingénieure, mais on m’a dit qu’une femme ne pouvait pas faire ce métier. »

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Chacune avance ses arguments pour convaincre les jeunes filles. Florence Kersale travaille dans l’ingénierie civile. Elle rappelle que les bâtiments qu’elle conçoit seront utilisés autant par des hommes que des femmes. « Osez ! », insiste-elle. « On trouvera toujours une solution à vos problèmes. » Mathilde Garret, ingénieure chez GRT gaz, choisit de raconter les clichés qu’elle a dû surmonter. « Je savais que je voulais être ingénieure, et travailler dans les énergies renouvelables. J’en ai parlé à l’orientation, mais on m’a dit qu’une femme ne pouvait pas faire ce métier. Que je n’aurais pas de vie de famille. Aujourd’hui j’ai trois enfants, je suis mariée. »

La discrimination peut prendre des formes très différentes : propos déplacés sur le lieu de travail, mise à l’écart à cause d’une grossesse éventuelle, commentaires sur l’apparence physique. Ces comportements de plus en plus rares d’après les personnes interrogées : une progression logique qui correspond à l’augmentation du nombre de femmes dans le milieu.

Une inégalité historique

Toute la question est là : pourquoi les femmes ingénieures sont-elles minoritaires ? Un élément de réponse est la conformation aux stéréotypes de genre séculaires. Les femmes qui souhaitent devenir ingénieures aujourd’hui sont rarement éloignées de la profession à cause de leur sexe. En revanche peu de femmes sont intéressées par cette carrière à cause de ces habitudes. Dès la prime enfance les femmes sont incitées, plus ou moins consciemment, à devenir douces, à développer leur empathie plutôt que la force ou la logique. L’un des objectifs d’une journée comme celle organisée à Chaptal est donc de pointer du doigt ces clichés, pour mieux s’en détacher.

La conférence des ingénieures dure presque une heure. Les chaises sont ensuite déplacées pour former des cercles d’environ huit personnes, dont une marraine. Chacune peut alors répondre aux questions des lycéennes, dans une démarche de dialogue. Moins timides en petit groupe, certaines étudiantes se montrent curieuses. Leurs aînées en profitent pour parler de féminisme ou encore demander ce qui intéresse les jeunes filles.

Lycée_Chaptal (67)Dans l’un des cercles de discussion, Christelle Mirailles, 36 ans, souhaite autant partager son expérience qu’apprendre de ces jeunes filles. « Je suis ravie de vous rencontrer parce que nos générations discutent rarement, commence-t-elle. Alors, est-ce que vous savez ce que vous voulez faire plus tard ? » Face à sa question, les élèves sont hésitantes. L’une d’elles admet que la voie de l’ingénierie l’intéresse. « Au début du lycée, j’avais peur de ne pas avoir assez bien travaillé, mais je suis allé à Chaptal pour faire un bac S puis la prépa donc bon je pense revenir à ma première idée. » Une deuxième camarade a également choisi l’établissement pour sa réputation scientifique et se montre curieuse des métiers présentés pendant l’événement. Une autre souhaite devenir dentiste, une journaliste. Les dernières sont indécises – ou trop timides.

Un choix difficile

« Je me souviens très bien de mes années lycée, reprend Christelle. Et je me souviens très bien qu’on avait du mal à s’imaginer ce qu’était la vie en entreprise. Le stage de troisième peut aider. » Peu à peu, grâce à l’instance de l’ingénieure, les langues se délient : « Quelles filières étaient possibles dans votre école ? », « Est-ce que vous voyagez beaucoup ? », « Est-ce que vous allez sur le terrain ? », « Comment arrivez-vous à gérer votre vie de famille en même temps que votre métier ? »

« On va travailler 50 ans. C’est plus de la moitié de notre vie. Donc il vaut mieux que ça nous plaise. »

Christelle répond en racontant son expérience professionnelle aux Etats-Unis, en Angleterre et sa vie personnelle pour s’occuper de ses trois enfants avec son mari, également ingénieur. Elle insiste en particulier sur l’importance de choisir selon leurs goûts. « On va travailler 50 ans. C’est plus de la moitié de notre vie. Donc il vaut mieux que ça nous plaise. Mais il faut savoir qu’on peut changer, on n’est pas obligé de faire le même métier toute sa vie. C’est l’un des avantages lorsqu’on est ingénieur. »

En fin d’après-midi, l’immanquable photo de groupe clôture l’événement et permet d’immortaliser la rencontre. C’est également l’occasion de promouvoir l’initiative, et d’inciter d’autres personnes à réfléchir à cette démarche.

Ingénieurs homme et femme, quelles différences ? Un couple témoigne

Thibaud Levasseur et Hélène Marie forment un couple d’ingénieurs. Ils se sont rencontré en classe préparatoire. A 24 ans, ils n’ont pas l’impression d’avoir été traités différemment au cours de leurs débuts de carrière respectifs. Un témoignage qui montre que la compétence et le travail restent les éléments essentiels pour réussir dans ce milieu.

Trop tôt ? Trop tard ?

« Ce matin, je ne savais même pas ce qu’était un ingénieur. »

Pour les étudiantes de Seconde, l’expérience est positive, mais pas déterminante. « Ca m’a beaucoup aidé à y voir plus clair, assure Nina Ligeiro. Ce matin, je ne savais même pas ce qu’était un ingénieur. Le secteur de l’énergie m’intéresse. Ca me fait une piste pour plus tard. » La lycéenne n’a pas encore de plan précis pour l’avenir. « Dans ma classe, les garçons savent déjà ce qu’ils veulent faire, alors que les filles sont dans le flou parce qu’elles ont des barrières en tant que femmes. Moi, personnellement, on ne m’a jamais dit que les femmes n’ont pas leur place dans les sciences, mais c’est quelque chose que j’ai déjà entendu dit à d’autres étudiantes. »

Pour sa camarade Aya Hagouchi, la découverte des différents métiers est bien plus importante que l’aspect féministe de l’initiative. « C’était intéressant, mais si un homme était venu parler, ça n’aurait pas changé grand chose, estime-t-elle. Je ne suis pas d’accord avec l’idée de n’inviter que des filles à cette journée. Mais cet après-midi m’a aidée à y voir plus clair. Ça me donne envie. »

À 15 ans, les jeunes filles n’ont pas encore totalement décidé de leur future carrière. Pourtant, elles ont déjà en tête des stéréotypes institués dès l’enfance. Pour certains, il faudrait agir dès la primaire et la maternelle pour lutter contre les clichés de genre, en particulier sur les métiers. Des ateliers à ce sujet sont organisés dans de nombreuses écoles. Si on ne parle pas du métier d’ingénieur à des enfants de 6 ans, on peut tout de même leur expliquer qu’un homme peut devenir infirmier et qu’une femme peut être mécanicienne. Il est clair pour chacun que la lutte pour l’égalité doit se faire dans l’ensemble de la société. Une initiative après l’autre.

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