INTERVIEW. Covid-19 : « J’ai plus que jamais l’impression d’être utile », témoigne une jeune humanitaire française à Manille

Rebecca Gomes, une Française tout juste diplômée en communication, s’est engagée auprès de femmes en situation de précarité à Manille au sein de l’ONG Life Project 4 Youth. Un projet d’un an, débuté en février dernier, forcément affecté par l’arrivée de l’épidémie de coronavirus dans l’archipel des Philippines.

 

Rebecca est arrivée à Manille le 6 février. Sa mission devrait s’achever au 1er mars 2021. (Crédit R. G.)

Rentrer en France ou rester à Manille ? Cette question, Rebecca Gomes, 24 ans, se l’est posée lorsque, le 16 mars, l’épidémie de coronavirus a plongé les Philippines et Manille, sa capitale, dans un confinement général. Mais pour cette jeune femme de 24 ans, volontaire en mission humanitaire auprès de l’ONG Life Project 4 Youth (LP4Y) depuis février, la décision a été prise rapidement : elle restera.

Elle continue donc d’aider ces « Jeunes », des femmes et jeunes mamans issues de Tondo, l’un des quartiers de Manille les plus densément peuplés au monde et l’un des plus pauvres de la mégapole. Sa mission : aider ces personnes, victimes d’exclusion sociale et vivant dans une extrême précarité, à s’insérer socialement et professionnellement. Rebecca accompagne ainsi dix-sept jeunes femmes pour développer leurs compétences et leur confiance en soi en vue d’une future employabilité. Un rôle que la Française, originaire de Seine-Saint-Denis, prend à cœur. D’autant plus que l’arrivée du Covid-19 a rendu son engagement, plus que jamais, utile pour ces populations en difficulté. Elle raconte.

L’épidémie du coronavirus est arrivée sur l’île de Manille en mars. Qu’est-ce qu’elle a changé dans le déroulement de ta mission ?

Rebecca Gomes : En temps normal, les centres LP4Y accueillent les « Jeunes » du mardi au samedi, 7 heures par jour. Depuis l’annonce du confinement, tous les centres ont cessé leurs activités quotidiennes. Néanmoins, nous continuons à garder un suivi quotidien avec elles. Chaque semaine, elles reçoivent des activités pédagogiques à réaliser à distance, ce qui s’avère parfois compliqué sachant que certaines n’ont pas de téléphone. Une fois par semaine, les « Jeunes » viennent au centre afin de récupérer leurs indemnités hebdomadaires, ce qui me permet de débriefer avec elles leur semaine passée et d’évaluer les besoins de celle à venir.

Cette indemnité fait partie intégrante du programme pédagogique et permet aux « Jeunes » de subvenir à leurs besoins primaires et faire des économies en vue de leur intégration professionnelle. En cette période de crise sanitaire et économique, cet argent est devenu l’unique source de revenus de nombreux foyers, et permet avant tout de financer des achats de première nécessité comme l’accès à l’eau potable, de la nourriture et des produits d’hygiène.

Dans ce contexte, le rôle des volontaires en mission humanitaire semble encore plus crucial pour les populations que vous aidez. Mais il faut également que vous vous protégiez. Comment fait-on pour s’adapter à ce contexte ?

Rebecca Gomes : LP4Y a instauré des groupes de travail permettant aux volontaires de participer, réfléchir et débattre sur des thématiques et processus d’amélioration à mettre en place. L’un d’entre eux est chargé d’analyser l’évolution de la situation sanitaire et institutionnelle dans chaque pays, dont les Philippines, et de réfléchir à l’après-crise. Par ailleurs, nous bénéficions d’un budget pour nous équiper de masques et autres gels hydroalcooliques. Nous sommes très précautionneux concernant les gestes barrières et les procédures sanitaires, et nous les rappelons très souvent aux « Jeunes ».

Comment vis-tu cette nouvelle épreuve dans ton travail ?  

Rebecca Gomes : Être basée à Tondo est un défi important puisque je travaille aux côtés de personnes en situation d’exclusion et de grande précarité. Nous avons récemment vécu un incendie à Happyland (NDLR l’un des « pires bidonvilles du monde » selon l’HuffingtonPost), à proximité du centre, qui a impacté au total plus de 500 personnes, dont une vingtaine de « Jeunes » du centre de Tondo. Cet incident a complexifié la situation de quarantaine et a rendu notre engagement encore plus porteur de sens. Je ressens une grande motivation face au courage et à la force de ces femmes qui, malgré la perte de tout ce qu’elles possédaient, continuent à sourire et à être pleines de vie.

Rebecca entourée de ses Jeunes dans le centre de Tondo, à Manille. (Crédit: R. G.)

Le confinement de Manille a été prolongé jusqu’au 15 mai par les autorités. Dans quelles conditions vivez-vous, toi et les autres volontaires ?

Rebecca Gomes : Nous sommes confinés dans notre centre, nous n’accueillons les « Jeunes » que le mardi selon un planning permettant d’éviter les regroupements. Nous ne sortons plus que pour les achats de première nécessité. En ce qui concerne mon quotidien, je m’attelle à rester en contact permanent avec les « Jeunes » via Messenger. Les envois et corrections de travail à distance me prennent beaucoup de temps et je suis aussi impliquée dans un groupe de travail chargé de reprendre contact avec les « Jeunes » ayant quitté le programme avant d’être diplômés [le programme dure 12 mois : 9 mois d’apprentissage puis 3 mois de soutien à l’emploi]. Sinon, je cuisine beaucoup, et nous maintenons autant que possible des moments collectifs avec mes colocataires, eux aussi volontaires pour LP4Y.

Manille est une très grande ville, très densément peuplée. Comment se passe le confinement dans une mégalopole pareil ?

Rebecca Gomes : Metro Manila compte 12 millions d’habitants et de très nombreux quartiers aux réalités disparates. Le district de Tondo, où je me trouve, est formé de plusieurs bidonvilles et de zones plus urbanisées avec une forte densité de population. il est donc compliqué pour les Barangays (mairie de quartier) d’appliquer un confinement strict aux habitants.

« Les Philippins ont pour l’habitude de vivre à l’extérieur, dans des habitations souvent très sommaires et petites. »

Le rapport à la famille est également important, et, pour eux, il peut être compliqué de suivre à la lettre les directives du confinement. Mais elles commencent à être de plus en plus encadrée par l’administration et les forces de police et de l’armée qui imposent des cartes individuelles et des vérifications de température afin de passer les points de contrôle entre les différents quartiers. Concernant les « Jeunes » de mon programme, elles me font part de la difficulté de rester confinées dans de petits espaces et d’un certain ennui mais comprennent la nécessité de ce confinement.

Avec l’arrivée de la pandémie la question de rentrer en France s’est-elle posée pour toi ?

Rebecca Gomes : A vrai dire je ne me voyais pas rentrer et je ne me vois toujours par rentrer. Je tisse au fur et à mesure un lien fort avec les jeunes femmes et mères de mon programme. J’ai plus que jamais l’impression d’être utile, d’autant plus depuis cet incendie qui a ravagé les habitations de sept d’entre elles. Nous nous mobilisons au travers de collectes vestimentaires et LP4Y souhaite mettre en place un fonds d’urgence pour soutenir financièrement la reconstruction des maisons des « Jeunes » qui ont été impactées.

Comment vois-tu l’avenir de ta mission ?

Rebecca Gomes : Je pense que le “retour à la normal” n’arrivera pas tout de suite. J’appréhende un impact économique important qui risque de réduire les opportunités d’embauche des « Jeunes », mais cela ne sera qu’un challenge de plus que l’on parviendra à surmonter ensemble.

Y a-t-il tout de même des enseignements à tirer du coronavirus pour les ONG ?

Rebecca Gomes : Oui je pense que la pandémie du Covid-19 va permettre un apprentissage en matière de gestion de crise et de plan d’action à mettre en place en situation d’urgence. Néanmoins, malgré une bonne préparation, l’ampleur de la crise est telle qu’elle était difficile à anticiper.

 

Propos recueillis par Gianni Roche

Tensions politiques à Istanbul autour du sommet humanitaire

Alors que 60 millions de déplacés et 125 millions de personnes ayant besoin d’assistance inquiètent les ONG,  les principaux acteurs humanitaires mondiaux se réunissent aujourd’hui à Istanbul, chapeautés par les l’ONU, pour améliorer la réponse face aux crises sécuritaires et environnementales. Ces associations, mais aussi 60 chefs d’État et plusieurs entreprises, se retrouvent autour de la table pour repenser le système d’aide. Angela Merkel et le président turc Recep Tayyip Erdogan doivent discuter en amont du sommet, notamment de la situation politique turque jugée préoccupante par la chancelière allemande.

Un sommet contesté

Plusieurs associations dénoncent un sommet superficiel, sans véritable enjeux et motivations. La célèbre ONG Médecins Sans Frontières a notamment refusé d’y participer, arguant le manque d’avancées concrètes et anticipant une « déclaration de bonnes intentions ».

Le choix d’Istanbul comme ville hôte de la rencontre en agace plus d’un, notamment ceux qui accusent les autorités turques de renvoyer les réfugiés syriens vers les zones de conflit. La question des Syriens, qui sont plus de 2,7 millions en Turquie, s’ajoute à celle des populations kurdes. La Turquie prend part depuis plusieurs mois à une guerre civile à l’Est de son territoire contre les guérilleros du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan. De nombreux civils ont été tués dans ces affrontements que les politiciens prokurdes qualifient de « génocide ».

Des relations tendues avec l’Europe

De nombreux chefs d’État et ministres européens participent à ce sommet, notamment Angela Merkel, Alexis Tsipras ou Ségolène Royal. La chancelière allemande a déclaré lors d’un entretien à la presse allemande que « certaines évolutions en Turquie sont sources de vives préoccupations ». Elle a également exprimé de « profondes préoccupations » au sujet de la levée de l’immunité des parlementaires turcs, qui met en danger 50 des 57 parlementaires du Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde) et aurait dit au président Erdogan qu’une démocratie avait besoin d’« une justice indépendante, d’une presse indépendante et d’un Parlement fort ».

Alors qu’un accord a été signé entre la Turquie et l’UE au sujet des réfugiés, l’Allemagne est accusée de complaisance à l’égard du gouvernement turc, tout juste remanié. Les deux co-dirigeants du HDP ont par ailleurs écrit au secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, pour lui demander de “mobiliser les mécanismes internationaux afin de répondre aux alarmantes violations des droits de l’homme et du droit humanitaire à l’intérieur et aux alentours des frontières turques“.

Peu d’avancées concrètes

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Source : Mouvement mondial des droits humains

La crise des réfugiés est bien loin d’être terminée avec la reprise intensive des combats en Syrie, en Irak et au Yémen. Pourtant, le sommet échoue à acter des mesures concrètes et applicables car non contraignantes. La chancelière Merkel a déclaré que « très souvent, des promesses de dons sont faites, mais l’argent ne suit pas pour être mis dans les projets, cela doit cesser » et a ajouté que le système humanitaire actuel n’était toujours pas « compatible avec le futur ».

Liselotte Mas