Plaider envers et contre tous

par Ambre Lepoivre et Lou Portelli

Plaider envers et contre tous

Plaider envers et contre tous

Ambre Lepoivre et Lou Portelli

Avocat des crapules, de la terreur ou encore du diable… Les surnoms ne manquent pas pour qualifier ceux qui acceptent de défendre les criminels jugés les plus «monstrueux» par la société. Loin d’excuser le crime, ils plaident pour celui qui l’a commis et les droits dont il dispose. Parfois au risque de s’exposer à des critiques ou menaces.

«Quand on défend un criminel, on y met ses tripes, peu importe les faits qui lui sont reprochés.» Même si celui-ci est un tueur en série présumé comme Guy Georges. Son ancienne avocate, Frédérique Pons, l’a défendu aux assises en 2001, alors qu’il était accusé d’avoir assassiné sept jeunes femmes dans l’est parisien dans les années 1990. Son ex-mari Alex Ursulet, qui travaillait sur cette affaire depuis quelques mois, lui propose de prendre le dossier avec lui. Elle accepte. «J’ai tout de suite voulu rencontrer Guy Georges. C’est comme ça que je sais si je peux accepter l’affaire ou non : un feeling avec l’accusé. Pour moi, défendre ce n’est pas une question de faits mais de personnalité. Il n’y a pas de dossiers indéfendables mais il y a des personnes avec qui je n’ai pas plaisir à converser et que je n’ai pas envie de défendre. Il faut que je ressente un minimum d’empathie pour l’accusé, ou au moins me dire qu’il a besoin d’un avocat, sinon ce serait inacceptable.» Quand Frédérique Pons a vu Guy Georges pour la première fois, il niait son implication dans les faits. «Il y avait des éléments très forts qui permettaient de discuter de sa culpabilité.» L’avocate choisit de plaider l’innocence.

 

Menaces et intimidations

Mais au cours du procès, coup de théâtre. «Êtes-vous droitier ou gaucher ?» lui demande Me Doumic, l’avocate de la famille Escarfail, une des victimes. «Au lieu de répondre sereinement à la question, il lève le poing comme s’il s’apprêtait à poignarder quelqu’un», se rappelle Frédérique Pons. La salle d’audience s’agite. Après ce geste, Guy Georges change d’attitude, arrête de répondre aux questions. Ses deux avocats s’entretiennent avec lui, tentent de l’extraire de son mutisme. Leur obstination finit par payer. «Avez-vous agressé Mlle O.?» lui demande Me Ursulet. «Ouais», souffle finalement Guy Georges. Il avouera ensuite la quasi-totalité des faits qui lui sont reprochés. «Quand vous défendez quelqu’un qui tout à coup dit “oui, c’est moi“, votre défense est bouleversée», raconte Me Pons.

«L’indéfendable n’existe pas»

Ce genre d’affaire vaut souvent aux avocats reproches et invectives. Frédérique Pons n’y a pas échappé. Il y a deux ans, elle recevait encore des menaces de mort pour avoir défendu Guy Georges, affirme-t-elle sur un ton pourtant détaché. «Ça va du crachat à des lettres anonymes, ou encore des messages sur les réseaux sociaux… Ce n’est pas quotidien ni hebdomadaire, mais ça arrive souvent, relate Eric Morain, pénaliste au Barreau de Paris. Parfois, on change un peu les habitudes, les modes de sécurité d’entrée au cabinet par exemple. Mais ça ne change pas ma manière de travailler, au contraire ça me renforce.»

Malgré les critiques, il est rare que ces deux ténors du barreau refusent de défendre une affaire, aussi polémique soit-elle. «Aucun élément moral n’entre en jeu quand un dossier est présenté. D’ailleurs ce n’est pas un dossier mais une personne qui nous appelle à l’aide, tient à préciser Me Morain. Prenons le cas où je défends un homme poursuivi pour viol et dont l’ADN est retrouvé dans le sexe de la victime. S’il me demande de plaider qu’il ne la connait pas, je ne m’engage pas dans ce dossier. Il ne faut pas que ce que je plaide aille à l’encontre du bon sens et des preuves indubitables.» Pour Frédérique Pons, l’indéfendable n’existe pas. «Mais il faut un minimum d’empathie ou un aspect qui nous donne envie de nous battre.»

«Il n’y aucune affaire que je regrette d’avoir défendue. Je me sens viscéralement avocate.» Frédérique Pons, avocate.

De Henri Landru, le «barbe-bleue de Gambais» tueur de femmes, à Michel Fourniret, l’«ogre des Ardennes» violeur d’enfants, la question de la défense d’hommes considérés par l’opinion publique comme des «monstres» s’est toujours posée. «Les gens ont une vision éloignée de la justice. On est toujours virulent vis-à-vis de ce qu’on ne connaît pas», raisonne Eric Morain. On se souvient de la foule massée devant la grille du tribunal de Troyes, en 1977, lors du procès de Patrick Henry, poursuivi pour le meurtre du petit Philippe Bertrand. Pourquoi épargner la mort à un tueur d’enfant ? semblait crier la foule. Robert Badinter fera de la défense de ce criminel son cheval de bataille, avec à la clé, l’abolition de la peine de mort quatre ans plus tard, malgré le rejet et la vindicte d’une partie de l’opinion publique.    

Agitations devant le palais de justice de Troyes, le 20 janvier 1977, lors de la troisième journée du procès de Patrick Henry. AFP PHOTO

Agitations devant le palais de justice de Troyes, le 20 janvier 1977, lors de la troisième journée du procès de Patrick Henry. AFP PHOTO

«Il n’y aucune affaire que je regrette d’avoir défendue», lance Frédérique Pons. En 1994, elle défend l’un des assassins de l’ancien premier ministre iranien, Shapour Bakhtiar, tué dans sa villa de Suresnes en 1991. «On est sortis de la cour d’assises sous les insultes et les quolibets des opposants au régime mais c’était extraordinaire d’être arrivé à faire acquitter quelqu’un qui était poursuivi pour de tels faits. Dans ces moments-là, je me sens viscéralement avocate.»  

Se faire un nom parmi les ténors

Pour le sociologue Jean-Philippe Tonneau, peu importe la virulence de l’opinion publique, le gain généré par la défense d’une affaire médiatisée et polémique est bien plus important pour un avocat. «Sur le court terme, ils sont détestés car ils défendent un violeur d’enfant, un terroriste… Mais sur le long terme, cela présente des avantages. C’est d’eux dont on se souvient. Ils se font un nom dans le milieu», analyse ce spécialiste des professions judiciaires. Frédérique Pons tempère ce postulat : s’engager dans une affaire médiatique est prenant et pèse sur le moral. «Quand on quitte le tribunal, on ne cesse pas de songer à l’affaire. Ça nous suit jusque chez nous, dans notre intimité, avoue-t-elle. Ça tient à la fois du ring de boxe et du voyage en bateau. Pendant quelques jours on est embarqué dans l’affaire.»

Stress et faiblesses

30 % d’abandon les dix premières années

Karine Mignon-Louvet est avocate et présidente de la commission «prospective» au Conseil national du barreau (CNB) et travaille sur les risques psychosociaux du métier. «L’avocat doit apporter une solution à un problème. Nous sommes en permanence dans le conflit, explique-t-elle, avec nos adversaires, les magistrats et même parfois avec nos clients qui exigent qu’on travaille toujours plus vite.» Le défenseur a «le futur de son client entre les mains ». Une responsabilité dure à endosser, pour Karine Mignon-Louvet : «Selon la branche du droit, on peut lui faire perdre sa société, la garde de son enfant, sa liberté…» Inscrit depuis 1997 au barreau de Paris, Eric Morain concède porter «la peine et les soucis» de ses clients, malgré les années et l’expérience.  

Ils sont 30 % à quitter la profession d’avocat avant dix ans de carrière, selon un rapport sur l’avenir du métier, remis à la Chancellerie en février 2017. «Tous les départs ne sont pas liés à l’impact psychologique», précise Karine Mignon-Louvet. Une forte désillusion frappe les jeunes diplômés à leurs débuts : la précarité des revenus. «Surtout dans le pénal. Beaucoup s’attendent à briller par leur défense sur des dossiers médiatisés, mais en réalité ils se retrouvent à plaider des petits délits et tirent la langue pour s’en sortir financièrement.»

«Les faiblesses de l’avocat sont taboues. Il ne peut pas dire qu’il ne va pas bien alors qu’il porte sur ses épaules la responsabilité de défendre d’autres personnes.» Karine Mignon-Louvet, avocate.

Pour la présidente de la commission «prospective», les risques psychologiques ne sont pas suffisamment encadrés. Pour palier ce manque, elle a mis en place, avec le CNB, un numéro bleu : une ligne d’écoute réservée aux avocats. A l’autre bout du fil, une équipe de psychologues qui répondent aux questions et situations de stress. Karine Mignon-Louvet souligne un bémol : «Au niveau national, ça ne suit pas. Chaque barreau est indépendant et la situation est très disparate. Par ailleurs, la question des faiblesses de l’avocat est taboue. Il ne peut pas dire qu’il ne va pas bien alors qu’il porte sur ses épaules la responsabilité de défendre d’autres personnes».

L’Ecole française du barreau (EFB) qui forme les futurs avocats, n’intègre pas de cours sur la gestion du stress au cursus. A l’époque où Karine Mignon-Louvet enseignait à l’EFB, elle avait créé un module spécifique qui n’a pas été renouvelé après son départ, déplore-t-elle. Younès Faher, étudiant à l’EFB, relativise : «On apprendra à gérer le stress sur le terrain. Ce n’est pas entre les murs d’une école qu’on peut s’y préparer». Pourtant conscient que le pénal est une voie éprouvante, le jeune homme se satisfait des conseils et mises en garde de ses professeurs. «Ne jamais oublier la personne qu’on a en face de nous» fait partie des recommandations. Lors de la préparation d’une défense, l’avocat peut nouer des liens avec son client, indépendamment des faits reprochés. «On ne doit pas se laisser influencer par des sentiments qui pourraient nous détourner de notre but», récite Younès Faher. L’étudiant a toujours été passionné par les assises. Pour lui, le métier de pénaliste répond à un impératif social : «On doit rendre aux violeurs, aux meurtriers ou aux terroristes une part d’humanité, en faisant en sorte qu’ils soient jugés selon les mêmes règles de droit que les autres».


Anne* a survécu à l’attaque terroriste du 13 novembre 2015 dans la salle de concert du Bataclan, à Paris. Trois ans après l’attentat, elle s’est faite à l’idée que le seul survivant du commando avait le droit d’être défendu au même titre que tous les citoyens, peu importe la gravité des faits.

Younès Faher assure ne pas redouter les situations de stress ni les critiques s’il est amené à plaider des dossiers polémiques. «Il y a des risques, j’en suis conscient. Maître Dupond-Moretti a reçu des menaces de mort à l’encontre de ses enfants après sa défense lors du procès d’Abdelkader Merah. Le problème, c’est que les gens confondent l’avocat et son client. Or, on n’excuse pas le viol ou le meurtre, on défend un individu qui a droit à cette liberté.» Se faire l’avocat du diable revient à défendre une personne accusée d’avoir commis un crime jugé affreux. Eric Morain résume sa philosophie de la justice en une phrase : «Plus l’acte est grave, plus la défense est nécessaire».

*Le témoin souhaite rester anonyme

 


Le diable ne se défend pas qu’au pénal. D’autres branches du droit regorgent de dossiers polémiques valant aux avocats leur lot d’insultes et de menaces. C’est le cas, par exemple de Samira Friggeri, avocate en droit des affaires. Elle a reçu des colis anonymes et ses confrères lui ont dit que cette livraison ressemblait à une pratique d’un syndicat.

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