L’écosystème Airbnb en plein essor

Axelle Bouschon, Joséphine Gruwé-Court, Guillemette de Préval

L’écosystème Airbnb en plein essor

L’écosystème Airbnb en plein essor

Axelle Bouschon, Joséphine Gruwé-Court, Guillemette de Préval
Photos : J. G-C
24 mai 2019
En l’espace de dix ans, Airbnb est passée de start-up ambitieuse à un poids lourd du tourisme. Plus de 500 000 annonces de logement sont disponibles aujourd’hui sur la plateforme en France, et de nouvelles offres ne cessent d'apparaître. De plus, la plateforme s’est diversifiée. Conciergerie, expériences touristiques ou culinaires : une économie dynamique s’est construite autour de la société.

 

“En hiver, on tourne autour de 120 euros la nuit pour quatre voyageurs, mais en été, pendant les périodes d’affluence, on monte facilement à 250 euros. » Il y a deux ans, Marion Lefebvre, propriétaire d’un appartement de 50 mètres carrés à Bordeaux, décide de le mettre en location sur Airbnb. « En été, quand je mets le logement en location, je sais qu’il partira forcément”.

En quelques clics, elle crée son annonce et gère les réservations, sur lesquelles Airbnb prélève une commission de 3%. Bilan ? “Je ne pensais pas que ça marcherait aussi bien”, avoue cette graphiste à mi-temps à Paris. “Au début, je faisais le ménage, je donnais les clés, je changeais les draps… C’était une vraie galère. » La Bordelaise demande alors conseil à des amis : « Ils m’ont dit qu’ils avaient laissé les clefs à une agence qui se chargeait de tout. J’ai cherché un peu à Bordeaux et finalement j’ai trouvé quelqu’un sur un groupe Facebook qui proposait ses services”.

Contre rémunération à hauteur de 15% du prix de chaque location, la sous-traitante s’occupe de la transmission de clés, change les draps, reste disponible à proximité en cas de problème et passe un coup de poussière pendant les périodes de location creuses. Bref, “une vraie délivrance” pour Marion, libérée de toutes les tâches qui lui incombaient auparavant.

 

 

La mairie de Paris contre les conséquences économiques d’Airbnb

« Une économie de prédation s’est emparée de certains quartiers de Paris », estime sur Europe 1 Ian Brossat, adjoint au logement d’Anne Hidalgo Ian Brossat, également tête de liste du Parti communiste pour les élections européenne. A Paris, on  compte désormais 65 000 annonces publiées sur Airbnb à Paris, soit 15 % de l’ensemble des offres diffusées à l’échelle de l’hexagone.

« On a aujourd’hui des propriétaires qui ne louent plus leur logement de manière occasionnelle mais qui achètent des logements et qui les transforment en hôtels, de manière clandestine », ajoute-t-il. « Ils se font un argent énorme (…). Et nous nous retrouvons, dans des arrondissements du centre, dans les quatre premiers arrondissements de Paris, avec un quart des logements qui ne sont plus des logements, mais qui sont uniquement des locations pour des touristes. C’est à dire qu’on remplace des habitants par des touristes », dénonce-t-il.

Fin 2018, il y avait deux fois plus d’annonces qu’en 2015, selon une enquête du Journal du net. D’après le média, dans les quartiers où la part de logements Airbnb est la plus élevé en mars 2018, les loyers ont tendance à augmenter le plus selon l’étude du journal du Net. Pour Justine Gay, responsable de l’enquête, « Dans le quartier du Gallion, les loyers ont augmenté de 9% entre mai 2015 et mai 2018 et si on va dans des quartiers où la part d’Airbnb est moindre, par exemple le quartier des Halles, là où la proportion est de 9%, les loyers ont augmenté en moyenne de 6,4%, et si on descend encore dans des quartiers comme Bercy ou Picpus, on est à 3% d’annonces Airbnb, les loyers ont augmenté de 3,3%, on a quand même une corrélation ».

L'essor des conciergeries

Ce besoin d’un intermédiaire entre propriétaires et locataires qu’a manifesté Marion, comme beaucoup d’autres hôtes, plusieurs entrepreneurs en ont tiré profit. “On a constaté qu’il y avait un besoin de conciergerie pour la location saisonnière. Quand on loue un bien, on n’est pas forcément sur place.“ C’est le constat qu’ont fait, il y a trois ans, Jacques Lavie et Léo Bonnet. Les deux étudiants se sont rencontrés en école de commerce à Paris et ont créé Bnblord. La startup propose de faire l’intermédiaire entre les locataires et les propriétaires, “essentiellement le ménage et accueil”, confie Jacques Lavie. Bnblord emploie cinquante salariés, et travaille avec plusieurs plateformes. “Airbnb représente 60% de notre chiffre d’affaires, contre 30% pour Booking”, ajoute celui qui gère aujourd’hui environ 1,5 million de réservations par an, pour la moitié parisiennes. ”On prend une commission de 20% sur les bénéfices des clients et des frais fixes.”

“On a constaté qu’il y avait un besoin de conciergerie pour la location saisonnière. Quand on loue un bien, on n’est pas forcément sur place.“

Agnès Combier a lancé Check in the city, sa société de conciergerie, il y a trois ans, quand elle a eu besoin personnellement d’un intermédiaire. “Je suis partie en vacances à l’étranger plusieurs semaines et j’avais laissé la période disponible sur Airbnb. J’ai eu une demande de réservation qui pouvait me rembourser mes vacances et j’ai accepté. J’ai dû trouver quelqu’un sur place en vitesse”, raconte Agnès. Spécialisée dans les appartements de luxe, l’entrepreneuse n’en gère qu’une vingtaine, les trois-quarts sur Airbnb. La société prélève 20% du prix facturé par le propriétaire. L’entrepreneuse travaille aujourd’hui avec des sous-traitants mais n’a embauché personne. Si cette économie peut être florissante pour les entrepreneurs, les sous-traitants auxquels ils font appel, eux, pâtissent souvent d’un système précaire. Dépendants de la demande, ils doivent être flexibles. Ce sont d’ailleurs généralement des autoentrepreneurs ou des intérimaires qui sont en charge de missions ponctuelles et manquent ainsi de stabilité.

D’autres professionnels du logement se servent aussi de la plateforme pour gagner en visibilité. Il y a deux ans, Airbnb a contacté l’agence Chamonix Locations pour lui proposer de mettre ses chalets sur la plateforme. “Nous étions une des premières agences test, raconte Jenny Delphie, photographe pour l’agence. Airbnb prend entre 3 et 5% de commission sur l’agence et l’agence s’y retrouve puisque quand un client tape “Location chalet Chamonix”, c’est Airbnb qui apparaît en premier.” La moitié des réservations de l’agence passent désormais par Airbnb. Selon Philippe Villin, administrateur de l’Ahtop (Association pour un hébergement et un tourisme professionnel), 80% du chiffre d’affaires d’Airbnb en France seraient faits par des professionnels, et non des particuliers. Contacté pour confirmer ce chiffre, Airbnb n’a pas répondu à nos sollicitations.

Les expériences, nouveau marché

Si la plateforme est principalement connue pour ses locations de logement, la société a depuis, bien diversifié son offre. Participer à un atelier de dégustation de vins à Toulouse, visiter Paris en courant, explorer les calanques de Marseille en VTT, visiter les traboules de Lyon… Depuis deux ans, les voyageurs peuvent participer à des activités partout en France, proposées par des particuliers. Le principe est le même que pour la location d’un logement : l’hôte crée son annonce, fixe un prix et propose des dates. En tout, environ 1000 expériences sont disponibles en France sur la plateforme. Elles coûtent en moyenne 53 euros. L’hôte de l’activité se voit prendre une commission de 20% par la plateforme.

Depuis plusieurs mois, François Acer, 36 ans, propose trois expériences sur Airbnb : deux tournées des bars et une dégustation d’alcools français. Le Parisien qui travaille dans le domaine du vin est en phase d’expérimentation : “J’ai fixé les tournées des bars à 15 euros par personne et la dégustation à 20 euros par personne. Airbnb nous recommande de fixer des prix bas au départ et de les augmenter quand les avis sont très positifs.” La plateforme offre un service d’aide aux nouveaux créateurs en les invitant à des conférences, des événements et en diffusant des vidéos et podcasts de conseils. “On est très accompagnés, poursuit le jeune entrepreneur. Le groupe nous dévoile des données. On a appris que la personne qui gagne le mieux sa vie avec les expériences génère un chiffre d’affaire de 700 000 euros.” François ne pense pas pouvoir en vivre pour l’instant puisque son activité lui génère des frais et les ateliers ne peuvent pas accueillir plus de huit personnes. “Un guide qui propose une visite de Paris à pied n’a aucun frais. Moi, je dois payer mon arrangement avec le caviste qui accueille mes dégustations et le matériel des dégustations. Pour l’expérience tournée des bars, je dois payer mes consommations”, constate-t-il.

« Airbnb nous recommande de fixer des prix bas au départ et de les augmenter quand les avis sont très positifs. »

Pierre-Olivier Marty, lui, a lancé un atelier “cours de DJ” sur la plateforme il y a deux mois. “J’ai eu 30 ans, j’ai démissionné et dans la foulée j’ai créé ma micro-entreprise en événementiel et j’ai inscrit mes cours sur Airbnb”, raconte-t-il. Les ateliers se déroulent dans son appartement, avec son matériel. “Pour l’instant, j’ai donné cinq cours de DJ, à 15 euros l’heure et demie. Airbnb prend une commission de 20% et on est censé le déclarer en auto-entrepreneur, ce que je fais, ça me prend 25% en plus. Sur les 15 euros de départ, il en reste peut-être 8 à la fin”, déplore-t-il. Vivre de son activité ? “Ca me paraît très compliqué. Pour ça, il faut une activité qui n’occasionne pas de travail. Moi, ça me prend une heure de ménage avant, pour recevoir les invités et l’installation du matériel”. Mais Pierre-Olivier compte tout de même augmenter ses prix. “Avant d’augmenter mes prix, je compte avoir plus d’avis positifs. Pour ça, j’ai fait venir des potes qui se sont inscrits sur Airbnb, je les ai remboursés et ils m’ont laissé des avis”.

Airbnb : le spectre de l’illégalité

Si Airbnb reste pour la majorité des hôtes une façon de gagner un peu d’argent pendant leurs absence, certains ont fait de la plateforme un vrai business, voire une source de revenus à part entière. Quitte, parfois, à s’affranchir de la légalité. C’est le cas de Maxime*, 28 ans. Pour cet employé à la Fnac, c’est simple, la plateforme, “c’est du pain béni”. Depuis trois ans, il loue de manière “quasi-permanente” son appartement dans le XVIIème arrondissement de Paris sur Airbnb. Un bien dont il n’est pourtant pas propriétaire.

J’étais locataire d’un appartement à Paris depuis cinq ans, et je voulais le quitter pour emménager avec ma copine. Je me suis dit que pour limiter les pertes avec les trois mois de préavis, je n’avais qu’à le mettre sur Airbnb.” À la grande surprise du jeune homme, les demandes de locations abondent immédiatement. Résultat, Maxime réussit à rembourser ses 750€ de loyer mensuel, et parvient même à tirer un bénéfice des locations. Flairant un “moyen facile de se faire un peu d’argent”, le parisien décide ainsi de continuer de sous-louer l’appartement sur Airbnb, sans en avertir son propriétaire. Trois ans plus tard, Maxime se réjouit d’engranger entre “250 et 1000€ de bénéfices par mois”. Seule ombre au tableau : l’illégalité de la manœuvre.

L’obligation de prévenir le propriétaire

Les règles d’Airbnb sont claires : un hôte ne peut mettre sa résidence principale en location que pour un maximum de 120 nuitées par an. Une limite largement dépassée par le jeune homme. Maxime ne déclare pas plus au fisc les revenus qu’il tire de la location de son appartement. Une démarche à laquelle il est pourtant légalement tenu, dès lors que les sommes excèdent les 760€ par an.

Pour pouvoir sous-louer son logement, un locataire est tenu d’obtenir une autorisation écrite du propriétaire. Si ce dernier refuse ou si le locataire néglige tout simplement de l’avertir, le loueur s’expose à une amende conséquente, généralement équivalente au montant des sommes gagnées via la plateforme de location. En octobre dernier, une locataire parisienne a ainsi été condamnée à rembourser plus de 46 000€ à sa propriétaire après avoir sous-loué son logement pendant sept ans sans son accord. Soit la la plus lourde sanction auquel s’est exposé un hôte Airbnb.

Si Maxime se faisait contrôler, l’amende pourrait être encore plus salée : si l’on considère qu’il rembourse chaque mois ses 750€ de loyer, et qu’il touche en plus 250€ (soit l’estimation la plus basse de ses bénéfices mensuels), Maxime perçoit 1 000€ par mois, tous les mois et depuis trois ans grâce à Airbnb. Des sommes, qui, additionnées, s’élèvent à 36 000€. Une amende déjà conséquente et qui grimperait même à 63 000€ quand on effectue le calcul à partir de l’estimation la plus haute des bénéfices mensuels de Maxime, soit 1000€. Un risque que le jeune homme ne semble pas prêt à prendre pour encore bien longtemps : “Je crois que je vais bientôt arrêter de le faire parce que ça devient trop dangereux. Mais ce sera une sacrée perte.”*Le prénom a été modifié

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