Homosexualité à la campagne : un sujet toujours tabou ?

par Elisa Centis, Emilie Salabelle

Homosexualité à la campagne : un sujet toujours tabou ?

Homosexualité à la campagne : un sujet toujours tabou ?

Elisa Centis, Emilie Salabelle
16 mai 2018

Selon une enquête d’SOS Homophobie, les plaintes pour propos homophobes sont faibles dans les milieux ruraux. Dans les territoires régionaux, l’homosexualité est surtout, à première vue, invisible. Enquête sur les gays qui vivent dans les campagnes.

« Des homosexuels ? Ca n’existe pas ici ! » La phrase, prononcée sur la place de marché de Soissons, est dite sans animosité, mais sur le ton de l’évidence. Pour venir « ici », il faut d’abord traverser les vastes territoires agricoles, où les champs de blé encore vert, et les pousses de betteraves à peine sorties de terre cernent la « cité du vase ». Ici et là, une sucrerie, une usine de métallurgie, vestiges d’un passé industriel florissant. Dans ce décor rural, l’homosexualité semble ne pas exister.

Ce phénomène d’invisibilité se répète dans toutes les régions peu urbanisées de France. Il n’existe pas de statistiques claires sur ce sujet. Mais certains chiffres marquent, en creux, la discrétion de cette population passée sous silence. Dans son rapport annuel de 2017, SOS Homophobie présente le nombre de témoignages faisant état de comportements homophobes, recueillis par l’association en 2016. Auvergne, Limousin, Bourgogne, Midi- Pyrénées… Les régions majoritairement rurales ont enregistré moins de 5 appels. A Paris, ont en compte plus de 200.

Source : SOS homophobie rapport annuel 2017.

Source : SOS homophobie rapport annuel 2017.

Doit-on en déduire que les actes homophobes sont moins nombreux en milieu rural,  que les homosexuels y sont tout simplement moins nombreux, ou qu’ils ont moins le réflexe de témoigner ? Difficile de tirer des conclusions précises pour Colin Giraud, sociologue spécialisé sur l’étude des populations homosexuelles. « A ce sujet, les statistiques sont souvent très mauvaises sur les données géographiques. Elles ont tendance à traiter la question en opposant Paris au reste du monde, or les choses sont beaucoup plus complexes que cela », expose-t-il. Les campagnes, selon lui, sont bien différentes de l’image du désert hostile pour les homosexuels. « Au cours d’un de mes travaux sur la vie des hommes gays dans la Drôme, j’ai constaté qu la vie homosexuelle n’était pas systématiquement associée à un manque ou une frustration ». Quant aux comportements homophobes, les chiffres ne suffisent pas à révéler une réalité. « Tout est une question de définition : si une mère pleure en apprenant que son enfant est homosexuel, est-ce une phase d’apprentissage ou de l’homophobie ? »

Antoine est originaire d’un village du Tarn-et-Garonne, où vivent 300 habitants. Dans cette bourgade tout le monde se connaît, les familles y sont réunies sur trois à quatre générations lorsque la vie le permet. Souvent, les couples se sont formés dans le village ou avec une pièce rapportée des villages voisins. Les mentalités y évoluent lentement. Antoine raconte ainsi l’émotion qu’a suscitée la révélation de l’homosexualité de son cousin dans la famille.

Dans le village, l’homosexualité est parfois considérée comme une anomalie.

Si, pour Colin Giraud, les milieux ruraux ne sont pas un espace de rejet, reste la question de la visibilité : « les marqueurs de l’homosexualité dans l’espace public n’existent presque pas », note-t-il. A commencer par les associations LGBT. Au sein du centre lillois de l’association Le Refuge, destinée à héberger et accompagner des jeunes majeurs victimes d’homophobie, Jean Wallon n’accueille généralement que des citadins. « Quand un jeune nous contacte, la première chose qu’on lui demande c’est près de quelle grande ville il se trouve ». Le Refuge commence à développer une stratégie de déploiement au-delà des espaces urbains. Mais avant de pouvoir ouvrir de nouvelles antennes en milieu rural, le chemin est long : « Notre premier objectif est avant tout de nous faire connaître », mesure Jean Wallon. Un travail de longue haleine. Pour l’instant l’association met en place des équipes de correspondants relais auprès des personnalités locales et des conseils départementaux, premier jalons avant d’espérer un jour développer une présence sur tout le territoire français.

Discrets mais nombreux

Discrets mais nombreux

Dans les campagnes, la discrétion fait loi. Mais elle n’empêche pas de vivre son homosexualité de manière épanouie. « Le rapport à l’entourage n’est pas aussi stigmatisant qu’il est souvent envisagé dans l’imaginaire collectif », expose Colin Giraud.
Avec sa dégaine de biker, barbe drue mais bien taillée, anneau d’argent entre les narines et t-shirt rock, Gauthier Lequeux est loin des stéréotypes et assume pleinement son homosexualité. Ce ne fut pas toujours le cas.

Ce jeune homme de 27 ans a grandi à Soissons, mais c’est chez son ami d’enfance Clément qu’il aime passer le temps. Il connaît bien le chemin, pour avoir parcouru régulièrement à pied les 7 km qui séparent Soissons de la grande demeure, aménagée dans un ancien corps de ferme. Pour lui, le lieu est chargé de souvenirs. Entre deux blagues, les deux amis évoquent le jour où Gauthier « est sorti du placard ». « C’était une agréable surprise, sourit Clément. Après ça, il n’avait plus besoin de prouver quoi que ce soit, il était en phase, sincère ». D’autres amis n’ont pas été aussi tendres. « J’ai coupé les ponts avec certains, qui considéraient que je leur avais menti », se souvient, un peu amer, Gauthier.

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Clément (à gauche) et Gauthier (à droite) n’ont pas perdu leur complicité depuis le collège. Crédit photo Emilie Salabelle

Mais avec le recul, le jeune homme se rend compte que la période la plus difficile était de loin les longues années qui ont précédé son coming out. « La première fois que je me suis dit que quelque chose n’allait pas, j’avais 14 ans, se rappelle-t-il. J’avais ce sentiment d’être anormal, presque malade ». Les deux jeunes hommes, pendant leur jeunesse, détestaient Soissons. « Tout le monde se connaissait, c’était très anxiogène », expose Gauthier.
La peur du regard des autres est décuplée par l’impression d’être une exception.

Et pourtant. Gautier n’en revient pas la première fois qu’il se connecte à un site de rencontres. « J’étais à Reims, c’était sur Grindr. J’ai vu toutes les photos de profil s’afficher. Il y en avait tellement, je ne pouvais pas croire qu’il y ait autant de gay à Reims. Ce n’était pas possible qu’il y ait tout un monde que je n’avais pas vu ! », s’exclame-t-il, ouvrant de grands yeux comme si la nouvelle le surprenait toujours autant. Ce n’est qu’après avoir mis les voiles Outre Manche que Gauthier prend vraiment conscience qu’il est très loin d’être seul. De retour dans son coin de campagne, il se sent apaisé. « La nature me manquait. En revenant, j’ai eu le sentiment que ça m’appartenait un peu, sourit-il. Et il y a une vraie qualité de relations ici qu’on ne retrouve pas dans les grandes villes », ajoute-t-il avec un regard complice vers Clément.

Préjugés et ignorance

Préjugés et ignorances

Il ne nie pas pour autant les contraintes liées au milieu dans lequel il évolue. S’il n’a jamais eu à se plaindre d’actes directement homophobes, il doit composer avec l’ignorance et l’aura de scandale qui entourent l’homosexualité. « Il y a encore un vrai tabou. Mon père par exemple, quand il voyait des gays à la télévision, disait en riant : « pas de ça chez nous » ». Sa famille a accepté son homosexualité, mais Gauthier reste pudique sur le sujet. Lorsque son père manifeste contre le mariage pour tous, le jeune homme analyse la situation avec philosophie. « Il ne cherchait pas à me blesser, mais il reste « old-school ». Pour lui, le Pacs était suffisant. Mes parents n’ont jamais connu de personnes homosexuelles, pour eux c’était l’inconnu », appuie-t-il précisant que chez lui, le gay était forcément coiffeur ou perché sur un char de la gay pride.

« Mes parents n’ont jamais connu de personnes homosexuelles, pour eux c’était l’inconnu »

Lui ne ressent pas le besoin de se montrer démonstratif. « Etre gay, ça n’est pas mon identité. Je dissocie complètement l’attirance sexuelle et la personnalité », assène-t-il. Si Gauthier adapte toujours son comportement de manière à ne pas choquer en public, le poids du tabou est parfois lourd à porter. « Je connais pleins de gens qui n’osent pas le dire à leurs amis ou à leur famille », regrette-t-il. Un jour, un homme avec qui il avait discuté dans un bar le retrouve discrètement dans les toilettes pour lui avouer qu’il avait des doutes sur son orientation sexuelle et l’embrasser, avant de partir sans donner de nouvelles. « Cela m’a rendu vraiment triste pour lui. Il se sentait obligé de vivre selon des stéréotypes. Ça reflète bien la mentalité du coin. Ici l’image classique de l’homme, c’est marié, avec femme et enfants et éventuellement quelques épisodes sales dans des hôtels ».

 Christophe Dehier :
« l’homosexualité n’est pas dans les cadres mentaux »

Christophe Dehier a été maire de la Fosse-de-Tigné (une commune du Maine-et-Loire de 234 habitants) durant huit ans. Il a dû abréger son second mandat en septembre 2016, pour suivre un projet professionnel qui l’amenait à déménager. Mais il avait été « réélu », précise-t-il fièrement. Signe qu’il était parvenu à se faire adopter. Originaire des Yvelines et il s’est installé en 2006 dans la commune pour vivre avec celui qui n’était alors que son compagnon. Leur mariage a été célébré en octobre 2013 par l’un des adjoints, sous le regard d’une partie des Fosséennes et Fosséens.
Est-ce-que votre homosexualité a été un frein pour faire de la politique dans le village ?
Pas du tout. En fait c’est même l’ancien conseil municipal qui est venu me trouver. L’ancien maire leur avait soufflé mon nom. Je lui avais dit que la politique à l’échelle locale me plaisait. Et c’est ce même conseil qui a souhaité que je sois maire. Pour les habitants de la Fosse, le fait d’être homosexuel n’a jamais posé problème. J’allais aux fêtes du village avec mon mari, on discutait avec tout le monde. Et le jour de mon mariage, la plupart étaient très contents. Certains sont venus y assister. Le mariage a fait la une du journal local et même France 3 en a parlé. Les gens étaient fiers qu’on parle de la Fosse.
Et comment a été l’accueil des maires de votre canton ?
Au début, ils avaient des a priori sur les homosexuels. C’est un milieu rural et catholique. L’homosexualité n’est pas dans les cadres mentaux. Lors du débat sur le mariage pour tous, beaucoup y étaient opposés. Avant le vote de la loi en 2013, le Courrier de l’ouest a fait un sondage auprès des maires de la circonscription pour savoir s’ils accepteraient de célébrer des mariages homosexuels dans le cas où elle passerait. He bien, seuls deux maires -dont moi-même- sur douze y étaient favorables ! Mais à la fin de mon mandat c’était différent. L’un d’entre eux m’a avoué que son opinion n’était plus la même. Me côtoyer l’a fait changer d’avis. Et ils sont tous venus au vin d’honneur de mon mariage !
Comment expliquez-vous cette facile acceptation ?
Ils retenaient que j’étais jeune, j’avais 34 ans. Ils en étaient très contents. Les gens ont accepté le changement parce que le fait d’être gay ne comptait pas trop. Ils n’en parlaient pas. Ils sont pudiques. La vie privée reste beaucoup plus privée que dans les milieux urbains. Et nous n’étions pas très démonstratifs. Les habitants savaient que nous étions ensemble mais il n’y avait pas matière à ragots. Nous nous fondions dans la masse. Il ne faut pas généraliser notre cas. Dans un village voisin, un couple d’hommes a subi des insultes. C’était très dur. Ils étaient plus démonstratifs que nous. Cela n’est pas aussi bien accepté lorsque la différence est visible.
Quand les applis font la loi

Quand les applis font loi

La principale difficulté reste encore de parvenir à faire des rencontres. Dans les petites villes et les villages, les points de rendez-vous se font rares, les associations LGBT et les bars gays étant quasiment inexistants. Certains se retrouvent dans des lieux en périphérie de l’espace public. A Soissons, le parc en soirée a une réputation sulfureuse. « C’est là qu’ils se rencontrent, nous renseigne-t-on sur le ton de la confidence. Loin du centre-ville, ils sont mis en quarantaine, comme toutes les minorités… »

Mais pour Gauthier, l’apparition des applications mobiles a radicalement changé la donne. Celles-ci ont d’ailleurs été imaginées à l’origine pour les communautés LGBT. «Elles permettent une porte, un progrès pour sortir de l’isolement » analyse Gauthier, en les égrenant : Za-gay, un peu vieux, Gaydar, c’est le premier ou je suis allé, GrindR, Hornet, et puis Tinder bien sûr. »  Comme tous les gays de province, précise-t-il, il a écumé ces plateformes. « C’est le seul moyen de faire des rencontres. Supprime ces applis, et tu as l’impression de ne plus être gay », plaisante-il. Si la virtualité des premiers échanges agit comme un écran protecteur, parfait pour ceux qui n’ont pas encore fait leur coming-out, beaucoup cependant restent méfiants et ne mettent jamais leur visage. Gauthier ne compte plus les photos de profils sans tête. « Même là-dessus, les gens ont peur d’être reconnu ». Il faut admettre qu’à Soissons, Gauthier connaît la trentaine de visages inscrits en ligne. Et détourne rapidement le regard lorsqu’il en croise un dans la rue.

« Za-gay, un peu vieux, Gaydar, c’est le premier ou je suis allé, GrindR, Hornet, et puis Tinder bien sûr »

Les rencontres elles aussi, sont plus furtives que dans les grandes villes : « Ce n’est pas du tout pareil qu’à Paris où l’on est anonyme dans une foule. On peut lézarder, prendre son temps. Ici, il faut rester discret, on ne prend pas de verre en ville mais on va chez l’un ou l’autre », regrette Gauthier, pour qui se mode de rencontre commence à peser. Assez amer, il enchaîne les rendez-vous d’un soir où le sexe se consomme parfois avant d’avoir échangé trois mots : « C’est toujours expéditif. Pour moi, le pire moment, c’est quand on ouvre la porte de la chambre, alors que ce que je recherche en premier, c’est avant tout de donner et de recevoir de l’attention, d’apprendre à connaitre quelqu’un ». Pour sortir de cette mécanique trop bien huilée, Gauthier se déconnecte de temps en temps. Mais il sait qu’il reviendra sur les applications, aussi addictives qu’une drogue. Il sait aussi qu’il ne trouvera pas l’amour dans ces relations qui s’effacent presque instantanément. « Une appli, ça grille le flirt, on n’apprend pas à se connaître. Si je reste à Soissons je resterai célibataire toute ma vie. Je n’ai pas envie de prendre le premier qui vient simplement parce qu’il n’y en a pas beaucoup ».

Grandes villes : s'aimer en liberté ?

Grandes villes : s’aimer en liberté ?

Pour rompre la solitude, l’appel de la ville est souvent fort. Adrien et Kévin, respectivement 25 et 26 ans ont grandi dans des villages d’environ 2000 habitants. L’un a quitté la Loire-Atlantique et l’autre, la Normandie. Ils se disent aujourd’hui plus épanouis dans leur vie quotidienne. Au-delà de l’âge qui permet de prendre de l’assurance, ils avouent que Paris offre une plus grande liberté aux homosexuels.

A Paris, l’anonymat encourage chacun à vivre sa vie comme il l’entend. « Ici, j’embrasserais mon copain, mais pas à Caen. On sait qu’on ne recroisera jamais les personnes. Tout le monde se fout de tout le monde », sourit Kévin.

« Ici, j’embrasserais mon copain, mais pas à Caen. On sait qu’on ne recroisera jamais les personnes »

Il reconnaît que son comportement n’est pas le même lorsqu’il retourne en Normandie : « Je fais plus attention à me fondre dans la masse. J’essaie d’adopter un comportement plus viril, plus conforme à la définition de la masculinité ». Car il y aurait à la campagne une injonction à la virilité lorsque l’on est un garçon. Des régions, « on réduit souvent l’homosexualité aux gays parisiens vivant dans le Marais », rappelle Colin Giraud. Les homosexuels qui ont grandi à la campagne prennent souvent leurs distances avec ces comportements.

Vivre dans la grande ville ne les encourage pas pour autant à se mêler à la communauté gay. Pour Kévin, elle sert un combat militant dans lequel il ne souhaite pas forcément s’impliquer : « Je sais qu’il faut en parler. Mais nager dedans ne m’intéresse pas ». Adrien s’en tient aussi à distance. « Je ne sors pas trop dans le Marais même si j’y vis, ce qui est assez paradoxal ». Il habite Rue Vieille du Temple, prisée des touristes et emblématique de la communauté gay. « L’ambiance homo, je ne percute pas trop. C’est trop forcé, comme si parce qu’on était homo il fallait le montrer ». De quoi rassurer sa mère. « Je t’ai jeté dans la gueule du loup ! », s’est-elle amusée lorsqu’elle a fait le lien entre son homosexualité et son quartier.

Rue Vieille du Temple, dans le marais. Crédit photo Elisa Centis.

Rue Vieille du Temple, dans le Marais. Crédit photo Elisa Centis.

Ils ne sont pas venus en ville uniquement pour rencontrer d’autres homosexuels. Tous deux ont eu des relations longues avec des hommes rencontrés sur des sites de rencontre. Et dans leurs milieux d’origines, la révélation de leur homosexualité s’est « bien passée ». Adrien se souvient de la première réaction de sa mère lorsqu’il lui a appris la nouvelle : « Ce n’est que ça ! Tu es tellement stressé j’ai cru que tu avais quelque chose de grave ! ».

Comme n’importe quels jeunes, ils apprécient leurs activités dans leur ville actuelle  : « Les cinémas, les expos, je fais beaucoup plus de choses que lorsque j’étais à Caen », insiste Kévin. Adrien, de son côté, retient les rencontres. Il est venu à Paris pour ses études, où il a intégré une prépa art. « Il y avait beaucoup d’homosexuels, se souvient-il. Je pouvais discuter avec des gens qui me conseillaient d’aller voir telle pièce ou telle expo. C’est un enrichissement culturel ».

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