Thomas Poitrenaud : « avoir été sportif de haut niveau, c’est avoir l’esprit d’équipe pour les entreprises »

Crédit photo : Laurent Dard
Crédit photo : Laurent Dard

La reconversion est une période délicate dans la vie d’un sportif de haut niveau. Surtout lorsqu’elle arrive prématurément. Thomas Poitrenaud, ancien joueur au Tarbes Pyrénées Rugby, a dû mettre fin à sa carrière à 29 ans, après une blessure au genou. Il nous raconte comment il est passé du terrain aux bureaux d’une entreprise d’événementiel.

 

Vous avez vécu deux blessures successives au genou, et avez décidé de mettre fin à votre carrière. Étiez-vous paré à cette éventualité  ?

Je n’irais pas jusque-là. Mais parallèlement à ma carrière, j’avais continué mes études assez longuement, j’avais fait un master 2 en génie civile et infrastructures, et ensuite une école de commerce. J’avais donc un bagage universitaire correct. J’avais décidé de continuer mes études surtout parce que, de toute façon, une carrière de rugbyman est courte. Même dans le meilleur des cas, à 32 ou 33 ans, il faut basculer vers autre chose. En l’occurrence, la blessure on sait que ça peut aussi mettre un terme prématuré à une carrière. C’était un peu en prévision des deux cas. Je savais que ça allait me servir à un moment donné.

Je me suis rendu compte à ce moment-là des bienfaits d’avoir poursuivi mes études. Sans ce bagage-là, j’aurais été beaucoup plus en stress et inquiet.

Comment avez-vous vécu cette transition entre le terrain et la reconversion ?

Il y a eu plusieurs phases. Au début, il a fallu faire le deuil du rugby, ce qui n’a pas été évidence, parce que j’ai arrêté un peu « salement » : sur une blessure, à trois matchs de la fin d’une saison où en plus le club descendait, pour des raisons financières. Du jour au lendemain, vous vous retrouvez un peu tout seul, vous êtes à la recherche d’un club, mais vous n’avez plus de genou, vous y croyez sans trop y croire. Vous n’avez plus de contact avec le milieu du rugby. Mais ça fait aussi partie du jeu. Quand on n’est plus dedans, on n’est plus dedans, c’est comme ça.

Après, on commence à se projeter un peu vers la suite. Il fallait bien passer à autre chose. Des projets ont commencé à se concrétiser. Je me suis projeté sur ma recherche d’emploi. Ce s’est fait naturellement finalement, il n’y a pas eu de déclic, où je me suis dit, « ça y est, c’est derrière moi ». Aujourd’hui, ça me manque encore. Mais maintenant, je le vois sans tristesse. Je suis content de regarder mais anciens potes jouer, je n’ai pas de regret, d’aigreur.

Après deux blessures au genou, Thomas Poitrenaud a dû abandonner sa carrière de rugbyman.

Une fois votre décision prise, comment avez-vous trouvé votre nouvel emploi ?

Pendant ma rééducation, j’ai décidé de faire un bilan de compétences. Pour voir où j’en étais. Ça m’a aidé à basculer plus facilement dans ma recherche de travail. Il y a eu trois ans entre le moment où j’ai arrêté mes études et le moment où je me suis blessé, pendant lesquelles je n’ai fait que du rugby. Donc malgré tout, on déconnecte.

Entre faire des études dans un domaine et y travailler derrière, parfois, il y a un monde. D’ailleurs, j’ai fait du génie civil et je me suis rendu compte que ce n’était pas fait pour moi. Heureusement, j’avais cette école de commerce qui m’ouvrait d’autres portes.

J’ai eu de la chance de ne pas avoir à trop gamberger là-dessus, puisque j’ai trouvé du travail assez facilement. Je suis chef de projet dans une agence qui produit des événements publics et privés. J’ai signé officiellement mon CDI au bout de deux mois de recherche, à la fin de mon arrêt de travail. Ça fait maintenant six mois que je suis « dans la vie réelle ».

Être un ex joueur professionnel, est-ce un atout ou une faiblesse sur le marché du travail ?

Dans mon cas, j’ai eu des avis plutôt positifs. Être sportif de haut niveau, c’est un gage pour les entreprises d’avoir quelqu’un qui a l’esprit d’équipe, l’envie de réussir. Quand on devient pro, c’est qu’on a travaillé, il n’y a jamais rien sans rien. Et puis, aujourd’hui, il y a des liens de plus en plus forts, des passerelles qui se font entre les milieux du sport de l’entreprise, qui cherchent de plus en plus à retrouver dans leurs services l’esprit qu’on peut avoir dans une équipe de sport de haut niveau, avec cette volonté de gagner, de s’améliorer.

Mais la limite, c’est que les entreprises recherchent souvent quelqu’un avec un minimum d’expérience, et les sportifs ne l’ont pas. Quand on est pro, c’est notre métier et on ne fait que ça. Après, tout dépend du type de travail que vous cherchez. Moi, je cherchais des postes avec un certain bagage universitaire. Quand vous vous retrouvez face à des gens qui ont le même niveau universitaire que vous, mais qu’ils ont déjà deux ou trois années d’expérience, la balance va pencher en leur faveur. Une fois qu’on est à armes égales sur l’expérience en revanche, le fait d’avoir été sportif de haut niveau dans un première vie, c’est un gros atout.

Votre situation financière a-t-elle changé avec votre nouvelle vie ?

On n’a pas des salaires non plus mirobolants en deuxième division, ce n’est pas le niveau du top 14. J’ai eu une baisse de salaire, c’est sûr, mais pas au point de bouleverser ma vie. C’est certainement plus dur à accepter pour les joueurs qui gagnent 20 000 euros par mois.

Source : Direction nationale d’aide et de contrôle de gestion de la Fédération Française de Rugby

Propos recueillis par Emilie Salabelle

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« Réfléchissez à l’emploi de vos rêves » (3/4)

Mozaïk RH n’est pas un cabinet de recrutement comme les autres. Spécialisé dans l’accompagnement des jeunes diplômés issus de milieux sociaux moins favorisés, Mozaïk RH organise régulièrement des ateliers. L’objectif étant d’amener les jeunes à se dépasser, et aller chercher l’employeur directement.

 

Les participantes se prêtent au jeu de l'atelier organisé par Mozaïk RH.

«  Qui veut du café ? Venez vous servir ! » Dans ce centre de formation du XIVe arrondissement de Paris, l’ambiance est conviviale. Il est 8h30. Une dizaine de jeunes femmes prennent place dans la petite salle du rez-de-chaussée, ôtent leurs doudounes et leurs écharpes. La moyenne d’âge s’élève à 25 ans. Elles sont toutes diplômées du supérieur et viennent des quartiers populaires. Certaines sont boursières, d’autres ont rejoint Mozaïk RH après une scolarité suivie en Zone d’Education Prioritaire. Elles suivent leur deuxième journée de formation, mise en place par le dispositif « PasserElles », réservé aux femmes. Au programme, des ateliers collectifs et un entretien individuel pour les aider dans leur recherche d’emploi. « On aborde la cohérence du parcours, la prise de parole et surtout, la construction du réseau », détaille Virginie Hamelin, coach en formation.

 

« Il ne faut jamais lâcher »

 

Le réseau, c’est justement l’objet de la discussion du matin. Ghislaine Choupas-Loobuyck est responsable pédagogique à l’INA. Sous les regards attentifs, elle déroule son parcours professionnel semé d’embûches. Surtout, ne pas perdre une miette du discours de cette femme qui a réussi. « Comme le dit Paul Eluard : il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous », avance Ghislaine. Elle raconte les festivals audiovisuels où elle s’est rendue pendant des mois, elle explique le courage d’aller chercher l’employeur. « Il faut être visible. Cela demande de la persévérance, il ne faut jamais lâcher. » Très vite, les questions affluent dans l’auditoire. « Comment vous faites pour aller voir les gens comme ça ?  Qu’est ce que vous leur dites ? Est-ce qu’on vous rappelle après ? »

Laure est la benjamine du groupe, elle a tout juste dix-huit ans. « J’ai eu mon BTS en édition et je cherche un contrat en alternance. Les entretiens se déroulent bien, mais on ne m’a jamais rappelée », avoue la jeune diplômée. A côté d’elle, Priscilla acquiesce. « Je ne sais pas comment m’y prendre, c’est difficile ». Âgée de vingt-cinq ans, la jeune femme a longuement préparé le concours très sélectif pour devenir conservatrice de musée. Mais après maintes tentatives, le sésame lui échappe toujours. D’autres moyens peuvent lui permettre de s’insérer professionnellement, mais il faut trouver les bonnes personnes, frapper aux bonnes portes.

 

Dans la peau du client

 

Ensemble, les filles écrivent sur le tableau blanc les règles de l’atelier : « oser », « respecter », « ne pas juger ». Des magazines sont disposés sur le sol, avec des feutres, des bâtons de colle et des paires de ciseaux. « Réfléchissez à l’emploi de vos rêves et collez sur une feuille ce qui le représente. Vous avez 20 minutes ! », s’exclame Julia, animatrice de l’atelier. Tout au long de l’atelier, Julia n’hésite pas à les pousser dans leurs retranchements.

Dans un silence studieux, les filles se saisissent des magazines et seul le bruit des pages arrachées résonne dans la petite salle. Accroupie sur le sol, Mafalda râle un peu. Elle ne voit pas bien l’utilité de cette activité manuelle. Originaire du Portugal, Mafalda est diplômée des Beaux Art mais peine à trouver un emploi dans une galerie parisienne. Ces voyages en Europe lui ont donné de l’expérience, mais le milieu concurrentiel de l’art contemporain ne lui laisse aucun répit.

Chacune doit ensuite expliquer son collage, trouver les métiers qui correspondent. Elles apprennent à se mettre « dans la peau du client et celle du recruteur ». Apprendre à anticiper les besoins d’une entreprise pour mieux y apporter les réponses, tel est l’objectif. L’atelier coaching se termine par une simulation d’échange entre le recruteur et la demandeuse d’emploi. Certaines se lancent avec plus ou moins de facilité. Le discours est hésitant, le visage un peu crispé. « Qu’est-ce que vous allez m’apporter ?, interroge le recruteur, joué par Julia. Concrètement, qu’est-ce que vous voulez ? » En face, Chloé ne sait pas quoi dire. Elle tente de défendre son projet fictif, écrire pour un magazine de décoration. La poignée de main est franche. Mais le fou rire la rattrape, « De l’argent ! », finit-elle par répondre, et tout le monde s’esclaffe.

Léa Duperrin

Claire Gibault, une femme à la baguette

Crédit photo: Elodie Grégoire
Crédit photo : Elodie Grégoire

Le monde de la musique classique a encore des progrès à faire en matière d’égalité des sexes. Car, si dans la fosse d’orchestre, les musiciennes sont désormais aussi nombreuses que les musiciens,  il n’en est pas de même pour les postes de direction.  Claire Gibault, chef d’orchestre au talent reconnu sur les plus grandes scènes du monde, a toujours dû batailler pour se faire une place dans un milieu rarement bienveillant à l’égard des femmes.

Dans l’auditorium de la mairie du 9e  arrondissement parisien, des archets s’activent, des doigts s’échauffent, un « la » se propage entre les pupitres de l’ensemble de cordes. Claire Gibault, face aux musiciens en demi-cercle, étale sa partition. Cette femme discrète et souriante fait partie des 4% de chef d’orchestre féminines en exercice en France.
Le petit groupe doit faire les derniers ajustements avant le concert de demain. De sa voix flûtée, la dirigeante annonce le début de la répétition. « Mesure 32. On met le vibrato seulement à partir de la mesure 40 ». Ses deux mains se lèvent, et s’arrêtent, comme suspendues. D’une inspiration, elle donne le départ. Ses épaules se soulèvent. Des cordes, s’élève une ligne mélodique ample, lente, méditative. L’oreille aux aguets, la nuque penchée en avant, la maestra dessine des hiéroglyphes du bout de ses doigts, cherchant le juste équilibre entre les silences et la mélopée. « Il faudrait plus de crescendo et de diminuendo. Avec un peu plus de vitesse d’archet » demande-t-elle, laissant ses mains caresser l’air au-dessus de son pupitre.

Cette gestuelle si travaillée vient de loin pour cette artiste : dès 12 ans, elle connaît sa première expérience de direction avec l’orchestre d’élèves de son conservatoire au Mans. La fillette a démarré le solfège à 4 ans, le piano à 5 et le violon à 7. Mais c’est la direction d’orchestre qui sonne déjà comme une évidence pour cette petite âme de leader. « J’avais envie de transmettre, comme si je me sentais une mission. Il fallait avoir une vraie passion : c’est un métier très dur et les places sont rares… »

Parcours de combattante

Au long de sa carrière, ce tempérament combatif est de nombreuses fois confronté au rejet de ses pairs masculins, héritiers d’un monde très conservateur. Il faut attendre le milieu du XXe siècle pour voir quelques pionnières émerger de l’orchestre, et gravir le marchepied du chef. Mais la parité semble encore bien loin, avec seulement 21 femmes pour 586 hommes chefs d’orchestres en 2016, d’après les chiffres de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques. « Ce sont des postes où il y a du pouvoir, de la gloire, de l’argent… Ils sont tenus par des réseaux d’hommes qui se passent le témoin entre eux », analyse l’artiste. Une femme tenant la baguette continue d’en déranger plus d’un. « Les hommes tiennent à l’aspect viril de ce métier. Que nous y touchions les humilie profondément. »

De la queue de pie à la baguette, le métier ne manque pas d’évocations phalliques. Malgré cette emprise masculine, Claire Gibault se fait vite une réputation. Assistante du célèbre chef italien Claudio Abbado, première femme à diriger la Scala de Milan et la Philarmonie de Berlin, elle est reconnue dans le monde entier comme une grande chef d’orchestre. Mais malgré son CV éblouissant et ses succès à l’étranger, elle ne parvient pas à obtenir un poste de direction dans l’Hexagone. « J’avais posé ma candidature à deux ou trois orchestres français, on ne me répondait même pas ! » s’indigne-t-elle. « Les femmes ne sont tolérées que si elles sont des génies… Les nombreux hommes extrêmement moyens qui dirigent, ça ne choque personne. dénonce-t-elle. Les femmes qui y parviennent ont vraiment quelque chose ». De même, la musicienne qui vient de fêter ses 72 ans, sait que dans ce milieu, l’âge est bien plus lourd à porter pour les femmes que pour les hommes. « Une fois, un directeur d’orchestre m’a dit “vous savez, je n’ai rien contre les seniors mais…” Les hommes qui dirigent jusqu’à 90 ans, eux, sont de “grands interprètes” », ironise-t-elle.

Orchestre démocratique

Engagée au Parlement européen, où elle est députée entre 2004 et 2009, Claire Gibault découvre dans les statistiques que les femmes dirigeantes ont dû créer leur propre entreprise. Elle fonde en 2011 le Paris Mozart Orchestra. Avec cet ensemble, la chef peut régner à sa manière. « Je suis payée exactement comme mes musiciens. Ils sont prêts à tout me donner ». Sa méthode de direction, elle aussi, est éloignée des clichés de toute puissance associés au métier. « Je déteste le chef qui surjoue. Il y a une comédie du pouvoir chez certains », appuie-t-elle, le ton grave.

Inutile de chercher dans la posture de Claire Gibault de telles ambitions de grandeur. Pour elle, le chef d’orchestre « doit se faire oublier pour faire rentrer les gens dans son monde intérieur ». Quelques minutes de répétitions suffisent à s’en rendre compte. « Il faut qu’il y ait un suspense incroyable là-dedans », s’exclame-t-elle pour éclairer un passage de la pièce de Bartok qu’ils répètent. L’alto seul s’exécute, rejoint rapidement par le premier violon. « Et on diminue ». Au-dessus de leur partition, les musiciens échangent de rapides regards. Un vibrato inquiétant s’élève, comme un bourdonnement. Le poing serré et vibrant de la chef d’orchestre s’ouvre finalement, libérant dans la seconde une cascade déchaînée de notes.
Son enthousiasme presque enfantin est communicatif : « C’est archi passionnant comme écriture » s’exclame-t-elle, alors que l’ensemble se lance dans le troisième mouvement. « Là, c’est l’arrivée des trompettes sur la toundra… Là, tout petit » glisse-t-elle. Les directives sont distillées avec douceur, plus suggérées qu’imposées.
Lorsque la musique s’arrête, les remarques fusent, les conversations s’enchaînent sans transition, comme une suite logique à la partition. Claire Gibault, alors, s’efface pour laisser ses musiciens se mettre d’accord sur une question de rythme, d’intensité. « Ce qui est agréable avec Claire, c’est qu’elle est beaucoup à l’écoute de ce que l’on propose », apprécie Julien Decoin, violoncelliste au PMO. « Là, c’est un petit effectif, on se connaît depuis longtemps. Donc on peut s’arrêter, proposer quelque chose, on écoute, on voit si ça marche, ce n’est pas dogmatique comme c’est parfois le cas avec certains chefs d’orchestre, qui décident que ce sont eux qui ont les pleins pouvoirs et que personne n’a la parole. C’est une façon différente de faire de l’orchestre. D’ailleurs, je ne sais pas s’il y en a une mieux que l’autre.  Il y en a une où on s’éclate un peu plus effectivement », glisse-t-il avec un sourire.

« C’est ce que j’appelle l’autorité partagée. Les entreprises marchent bien quand il n’y a pas trop de hiérarchie », assure Claire Gibault. La musicienne espère voir venir des mesures fermes : elle note des avancées positives notamment pour les instrumentistes. « Maintenant les auditions se déroulent derrière des paravents. D’un coup, les hommes ont recruté plein de femmes sans le savoir, et à des postes de solistes ! » approuve-t-elle avec un sourire. Les chefs d’orchestres, eux, ne sont pas nommés sur audition. Claire Gibault prône donc l’instauration de quotas sur un temps déterminé. « Sinon, comment ouvrir la brèche ? Il faut forcer un peu », justifie-t-elle.

« Il ne faudrait pas que l’extravagance soit confondue avec le talent »

Mais faire la vie dure aux stéréotypes masculins gravitant autour de la fonction n’est pas le seul cheval de bataille de Claire Gibault. La chef d’orchestre se montre également sévère avec les représentations féminines trop ouvertement glamour. Elle se rappelle les tenues de ses débuts, larges et noire. Inimaginable pour elle d’être utilisée comme un objet sexuel. Aujourd’hui, elle observe que les femmes les plus invitées à diriger des orchestres « sont jeunes, blondes, ont les cheveux longs, dirigent bras nus ».

Du haut de sa tour d’ivoire, la musique classique véhiculerait-elle les mêmes messages que la presse féminine ? « Quand une femme dirige en bottes de cuir à talons, en robe moulante et très décolletée, elle se met en scène. Tout d’un coup, c’est du showbiz », regrette Claire Gibault. Car l’habit, s’il ne fait pas le moine, dit forcément quelque chose . « On n’irait pas en manteau de fourrure dans un bidonville ! Quand on dirige un orchestre, on ne vient pas en tenue de séduction. Sinon, il ne faut pas s’étonner que les gens perdent un quart d’heure à vous détailler physiquement et ne vous traitent pas en premier lieu comme une interprète . La musicienne dénonce l’effet pervers de cette ambiguïté. « On ne va pas s’en sortir, nous les femmes, si on considère qu’il faut être dénudée pour se montrer. Certes, il y a des gens plus extravagants que d’autres, ça nous fait du bien aussi. Mais il ne faudrait pas que ce soit confondu avec le talent », conclut-elle. Reste donc quelques violons à accorder au pupitre central avant que la musique, dirigée par les femmes, n’adoucisse vraiment les mœurs…

Emilie Salabelle

Pour découvrir le Paris Mozart Orchestra, rendez-vous le 28 décembre 2017 à la Seine Musicale. Au programme : Sérénade Nocturne en Ré Majeur, œuvre de jeunesse de W.A. Mozart, et Les Inestimables chroniques du bon géant Gargantua, de Jean Françaix, avec la participation d’Eric Genovese, de la Comédie Française.   Plus d’information sur http://www.parismozartorchestra.com

Alexis, le sport et le deal (4/4)

Alexis passe le plus clair de son temps chez lui.
Alexis passe le plus clair de son temps chez lui.

Se sentant délaissés, certains jeunes tombent dans l’exercice d’une activité illégale, comme Alexis, 21 ans, originaire de la banlieue parisienne. 

Alexis T. sort de la salle de sport devant laquelle il a fixé le rendez-vous en plein milieu d’après-midi. Cette salle, il y va cinq à sept heures par semaine depuis plusieurs années. La musculation a transformé son corps, notamment ses bras, qui contrastent désormais avec sa petite taille. Ses cheveux blonds et ses yeux bleus clairs lui donnent un air juvénile. Seul le collier de barbe qu’il arbore permet de lui attribuer son âge ; 21 ans. S’il est disponible à cette période de la journée, c’est parce que Alexis T. est un NEET. Il est sorti du système scolaire, et n’a pas non plus d’emploi.

Sur le trajet pour retourner chez lui, il croise plusieurs connaissances. Entre deux poignées de main, il explique les raisons de son décrochage scolaire. « Quand j’étais au lycée, mon frère battait ma mère. Je le battais pour la défendre, et cela avait un impact énorme sur ma scolarité. Je suis allé dans onze lycées différents, de l’internat privé catholique au lycée de ZEP ». Il arrête finalement les cours en début de première, à l’âge de seize ans. Il est ensuite placé en foyer, avant de prendre son envol, et son premier logement, au lendemain de son dix-huitième anniversaire.

Aujourd’hui, il habite dans un appartement en proche banlieue parisienne. Le loyer est payé par sa mère. C’est d’ailleurs le seul élément qui le lie encore à elle. « Si je ne dépendais pas financièrement d’elle pour avoir un logement, je ne prendrais plus aucune nouvelle », lance-t-il.

Dans son appartement, les vestiges de soirées antérieures sont encore présents sur la table. Le lit est défait, la vaisselle sale s’entasse. L’appartement est pourtant moderne et bien entretenu, à l’exception d’un mur, qui semble avoir été roué de coups. « C’est ce qui arrive quand je vais pas à la salle », commente Alexis. Les événements survenus à l’adolescence le poursuivent encore aujourd’hui. Il souffre d’un léger état de stress post-traumatique, qui le pousse à rester de plus en plus chez lui.

Assis sur son canapé, une cigarette à la main, il explique comment il subvient à ses besoins financiers mensuels. Sa mère lui paye son loyer, certes, mais aucun frais annexe. Et cela ne le dérange pas. « Qu’est ce qu’on appelle vivre ? T’as besoin de manger, dormir, et de faire quelque chose qui te rend heureux. Moi c’est la salle de sport ». Au moment d’emménager seul, il a calculé que ces dépenses s’élevaient à 250 euros par mois. Une somme facile à avoir selon lui, en témoignent les sachets de drogue qui jonchent la table basse. « Moi j’ai jamais touché à ces merdes là. À l’inverse, j’aide les gens qui les cherchent. Je les rapproche les gens qui font des grosses ventes, et eux ça les dérange pas de me passer cent balles en échange ».

Comme d’autres NEET, Alexis T. a choisi le deal, parfois plus simple d’accès que le marché du travail qu’il ne veut pas intégrer, faute de valeurs morales selon lui. “Humainement, le travail c’est pas fait pour moi. J’ai vu des personnes se faire détruire à cause de conneries comme le racisme ou autre. Les inégalités seront toujours là, et on peut rien y changer”, précise-t-il. Travailler au sein d’une association, aider les autres, lui plairait, mais il calque le modèle associatif au monde du travail, et considère que son travail serait vain.

Une chose est pourtant certaine, Alexis T. veut quitter Paris sur le long terme, mais à part cela, il n’a “aucune perspective d’avenir” et ne se voit nulle part dans dix ans.

L’ensemble du dossier à retrouver ici :

Les NEET, une catégorie sociale qui inquiètent les pouvoirs publics (1/4)

À Bagneux, donner une seconde chance aux NEET (2/4)

Le risque pour les NEET : basculer dans la pauvreté et l’exclusion (3/4)

Aline BOTTIN