Le stand-up, un nouveau business en or ?

Un jeudi soir, une soixantaine de spectateurs sont venus voir des humoristes débutants ou confirmés au One More Joke

Un jeudi soir, une soixantaine de spectateurs sont venus voir des humoristes débutants ou confirmés au One More Joke. J.G.-C.

Ces dernières années, grâce à Youtube et Netflix, le stand-up a été démocratisé et le nombre d’humoristes le pratiquant a explosé, tout comme le nombre de cafés-théâtres où ils peuvent se produire. Une aubaine pour les gérants des lieux qui accueillent les humoristes amateurs comme confirmés.

One More Joke, Dimanche Marrant, Paname Art Café et Underground Comedy Club, la liste des cafés-théâtres à Paris est longue et la fréquentation exponentielle. A Paris, depuis le lancement du Jamel Comedy Club en 2006 et l’avènement du stand-up en France, les plateaux d’humoristes n’ont jamais été aussi nombreux, plus d’une vingtaine sont recensés. Les spectacles sont donnés dans des bars, des brasseries et même des boites de nuit qui se transforment en salle de stand-up le temps d’une soirée.

La raison ? Une nouvelle génération d’humoristes en devenir biberonnés à l’humour Canal+, Jamel et l’émission de Laurent Ruquier On ne demande qu’à en rire, qui séduit un public jeune amateur de late shows et autres séries et humoristes américains découverts via YouTube et plus récemment Netflix. Brahms, gérant du Next Comedy Circus, Guilhem Malissen de Dimanche Marrant, Karim Kachour du Paname Art Café et Certe Mathurin du One More Joke sont unanimes: il y a une vraie explosion du stand-up ces dernières années à Paris.

                 

Guilhem Malissen remarque : “au début, il n’y avait que quelques soirées par semaine à Paris alors que maintenant il y a un ou deux plateaux par soir. Avant, on jouait dans des endroits improbables. Maintenant, les lieux sont plus cools, les soirées sont plus intéressantes.” Pour cet amateur d’humoristes américains, il y a plusieurs raisons. “Sur Netflix, on peut à présent trouver des stands-up sous-titrés. Il y a une nouvelle génération de stand-uppers qui arrive pour compléter l’ancienne génération et ils ont un humour de qualité ce qui entraîne un cercle vertueux. Les gens reviennent et les stand-uppers continuent à s’améliorer.”

Certe Mathurin, qui a mis en place le plateau de stand-up One More Joke, a également remarqué une explosion des plateaux depuis deux ou trois ans : « avant, les humoristes appartenaient aux gros producteurs, tout le monde se battait, il y avait un schéma à l’ancienne calqué sur On ne demande qu’à en rire ou le Jamel Comedy Club. Maintenant, il y a une vibe américaine, les artistes jouent sur le terrain et deviennent bons. Quand le plateau fonctionne, un réseau d’humoristes se développe et on devient indépendant du producteur. »

Certe Mathurin est à la fois animateur, organisateur et stand-upper du One More Joke, les jeudis soirs. JG-C

Certe Mathurin est à la fois animateur, organisateur et stand-upper du One More Joke, les jeudis soirs. JG-C

Passer d’artiste à organisateur

Si l’explosion des scènes de stand-up s’est fait sentir ces dernières années, c’est aussi en grande partie parce que les humoristes organisent leur propre rendez-vous hebdomadaire en choisissant la programmation des artistes et en animant le spectacle, à l’image de Guilhem Malissen, jeune stand-upper et créateur de Dimanche Marrant à la brasserie Barbès le dimanche soir.

Brahms, par exemple, a créé le Next Comedy Circus en janvier alors qu’il faisait du stand-up depuis un an. “Je voulais créer mon propre spectacle, raconte-t-il. C’est une force d’avoir son plateau, je ne dépends de personne. C’est mon petit bébé.” Coup de chance pour lui, le gérant du bar où est implantée la scène s’intéressait au stand-up et il était partant pour mettre en place le mercredi.

Brahms

Témoignage de Brahms et sa création du Next Comedy Circus

Pour Guilhem Malissen, l’histoire est différente. “A la brasserie Barbès, ils cherchaient quelque-chose à faire le dimanche puisque c’était une journée peu animée alors qu’il y avait un DJ du mercredi au samedi. L’idée a bien pris rapidement. Au début, je faisais venir mes potes puis ça s’est vite développé.” Le gérant lui a donné sa confiance en lui confiant la salle le dimanche soir mais « en 50 sessions de Dimanche Marrant, il n’est jamais venu. C’est sûrement parce que ça fonctionne bien. »

A lire aussi : Guilhem Malissen, de stand-upper à organisateur

Le stand-up, un produit marketing

Pour les gérants des cafés-théâtres, l’organisation de stand-up peut presque être considérée comme une aubaine. « C’est tout benef pour le bar. Il y a des gens qui viennent et qui consomment et ça donne une bonne image à l’endroit, ça le fait connaître », affirme Guilhem. Dimanche Marrant a lieu tous les dimanches, le soir le plus calme pour la brasserie Barbès. « Surtout il n’y a pas eu d’aménagements ou de dépenses à faire parce qu’on n’avait besoin que d’un micro qui était déjà sur place », explique-t-il. D’un café-théâtre à l’autre, la consommation n’est pas forcément obligatoire pour le public mais « les gens consomment quand même donc ça revient au même. »

Dans la plupart des cafés-théâtres, la consommation est obligatoire et les bénéfices reviennent à l'établissement. JG-C

Dans la plupart des cafés-théâtres, la consommation est obligatoire et les bénéfices reviennent à l’établissement. JG-C

Le stand-up est considéré comme un produit, un produit marketing qui doit être vendeur. « Le One More Joke c’est un produit stand-up haut de gamme avec des humoristes confirmés. On n’accepte pas de débutants, le public est exigeant et attend de la qualité, décrit Certe Mathurin. Il y a beaucoup de plateaux mais ceux qui tiennent, c’est ceux qui ont un vrai positionnement. » Ce diplômé d’école de commerce reconverti dans le business du rire cite même une technique d’analyse de marché : les “4P de Porter” (quatre paramètres à prendre en compte : produit, prix, publicité et distribution) qu’il ne cesse d’appliquer pour son propre plateau. Une philosophie du business partagée par les gérants de cafés-théâtres. “On a un droit de regard sur le travail des artistes, parce que plus de qualité, c’est plus de clients et donc plus de consommation. On paye la TVA comme n’importe-quel commerce. L’humour, c’est un business”, revendique Karim Kachour, gérant du Paname Art Café.

Une situation précaire pour les artistes

Pour les artistes, le moyen de rémunération est toujours le même : le chapeau présenté au public à la fin du spectacle. Pour Certe Mathurin, « ça fait peut-être pitié mais il vaut mieux être payé au chapeau que d’avoir une billetterie avec 10 intermédiaires et se retrouver avec 3 euros à la fin. » Ainsi, les artistes touchent environ entre 20 et 80 euros par prestation au One More Joke. L’argent récolté dans le chapeau est redistribué équitablement entre les artistes mais la somme dépend du nombre de spectateurs et de la qualité des artistes à l’affiche. Alors, certains stand-uppers peuvent faire jusqu’à trois représentations par soir pour assurer un minimum de revenus.

Ils étaient une soixantaine à être venus au One More Joke applaudir les stand-uppers. Ils sont parfois plus d'un centaine. JG-C

Ils étaient une soixantaine à être venus au One More Joke applaudir les stand-uppers. Ils sont parfois plus d’un centaine. JG-C

 

Au-delà de cette incertitude financière, un autre problème demeure: « ces revenus ne sont pas déclarés ce qui pose problème pour atteindre le quota minimum d’heures travaillées pour obtenir le statut d’intermittent du spectacle », déplore Gérémy Crédeville, chroniqueur et espoir de l’humour français. Une situation qui pousse les humoristes à continuer à travailler à côté. « Je fais de l’intérim en banque. Le stand-up, ça arrondit mes fins de mois mais je ne pourrais pas en vivre », reconnaît Brahms. Pour les artistes, le stand-up peut soit être un simple passe-temps, une passion mais cela permet également à certains de préparer un vrai spectacle et de tester leurs blagues devant un public d’inconnus.

A lire aussi : Les Français, adeptes du stand-up en anglais

Après leur performance, amateurs ou professionnels, ils auront tous leur part du chapeau. Mais cette pratique, peu connue, désarçonne le public quand l’animateur de la soirée annonce : “Il y a un seau en acier à la sortie, ne mettez pas des choses dedans qui font du bruit… vous avez compris.”  “J’ai mis quinze euros pour deux, je ne savais pas trop combien mettre, j’ai été prise au dépourvu”, regrette Clotilde Vidal, spectatrice. Pour Benjamin, “il faudrait prévenir qu’on doit retirer du liquide avant le show. D’autant que c’est gênant de ne rien mettre dans le seau.”

La scène d’entraînement des pros

Même les humoristes à succès, qui réussissent à vivre uniquement de l’humour, viennent se frotter au public parisien des cafés-théâtres. Ainsi, au One More Joke, les débutants Odah & Dako, Stephen Cafiero, Certe Mathurin, Gérémy Crédeville et Détective Froussin ont partagé la scène avec des figures comme Kyan Khojandi, Haroun et Gad Elmaleh. Leur point commun ? C’est en petit comité devant un public composé d’une cinquantaine de personnes que les meilleures conditions sont réunies pour tester leurs blagues. Pour Certe Mathurin, co-gérant du One More Joke, “les plateaux de stand-up à Paris, il n’y en a pas plus de 20 c’est sûr.” Les artistes se retrouvent donc sur les mêmes scènes qu’ils soient connus ou débutants d’autant qu’ils ont affaire au même public.

Que les grands côtoient les petits, c’est naturel pour Guilhem Malissen, organisateur de Dimanche Marrant. Il explique : “les artistes ont tous besoin de multiplier les scènes, ce n’est pas une fois qu’ils jouent à l’Européen ou à l’Apollo, qu’ils vont tester des blagues.” Par exemple, Mathieu Madenian joue au Paname entre trois et quatre fois par semaine et apprécie la mixité parmi les artistes. “Quand on parle d’égalité, certains des mecs au Paname gagnent leur vie au chapeau alors que Norman, qui y joue aussi, est millionnaire. J’ai bossé mes deux spectacles, “one man show” et “en état d’urgence” ici. Quand on prend un bide dans cette salle, on s’en souvient, parce-que tu vois tout le monde dans la cave.”

Gad Elmaleh s'est rendu au One More Joke par surprise, pour le plus grand plaisir du public. JG-C

Gad Elmaleh s’est rendu au One More Joke par surprise, pour le plus grand plaisir du public. JG-C

Et le public est ravi de voir des artistes célèbres pour quelques euros : “Je suis vraiment content d’avoir vu Roman Frayssinet (ndlr: qui jouera son spectacle en septembre à l’Olympia). Je ne pensais pas qu’une personne aussi connue serait là ce soir”, se réjouit Nathan, spectateur au Paname. Et il aurait même pu avoir la chance d’applaudir Gad Elmaleh, qui, depuis son retour des Etats-Unis, a investi les petites scènes parisiennes. Pas annoncé, il a été l’invité surprise du One More Joke, un jeudi soir, pour la plus grande joie des spectateurs. Celui qui aborde sa fortune sans tabou se dit « touché d’être devant des gens qui n’ont pas payé. Pour moi, c’est un rendez-vous en terre inconnu de venir dans votre quartier. »

Une fois le spectacle terminé, il s’éclipse mais il reverse tout de même sa part du gâteau, enfin du chapeau, à l’association des humoristes en galère, soit les six autres artistes qui l’ont précédé sur scène…

A lire aussi : L’humour, ça s’apprend !

 

Laetitia Lienhard et Joséphine Gruwé-Court

You may also like...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *