Ces juifs français qui partent vers Israël : les raisons d’un départ

Accueil des nouveaux olims en Israël. Flash 90 www.tribunejuive.info

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En 2015, ils étaient plus de 7 000 juifs à partir en Israël. De Merah à l’hyper casher, en passant par la recherche d’un autre mode de vie, nombreuses sont les raisons qui poussent les juifs français à aller vivre en Israël. Qu’est-ce-qui pousse au départ de ces gens ? Ils sont nombreux à se questionner, jeunes, moins jeunes, célibataires et couples mariés : est-il venu le temps de la « montée » en terre sainte ? Pour beaucoup, la question reste en suspend. Le mode de vie occidental, mieux connu, l’emporte sur le désir de vivre sa religion dans un pays construit pour les juifs. Certains, au contraire, franchissent le pas.

Agence juive, 18h, l’ascenseur laisse s’échapper une poignée de personnes. Les uns derrière les autres, ils s’attroupent devant une porte vitrée où les attendent le personnel de l’Agence Juive, qui vérifie leur identité un par un… Les conditions d’entrée sont strictes. Pas question de laisser s’introduire les journalistes ou toute personne qui n ‘est pas sincèrement intéressée par l’Alyah (émigration vers Israël).

L’agence juive est mandatée par Israël pour aider les Français juifs à préparer leurs dossiers d’émigration et leur arrivée en Israël. Ils renseignent également ceux qui s’interrogent sur le quotidien de la vie dans le pays. Ce soir, le thème de la réunion est « le coût de la vie en Israël : mythe ou réalité ? ».

Lire aussi: « Alyah: une longue et minutieuse procédure ».

https://celsalab.fr/2017/05/24/alyah-une-longue-et-minutieuse-procedure/

Au rendez-vous, une petite douzaine de personnes. La plupart sont jeunes, en couple ou célibataires. Et quelques femmes sont plus âgées. Colette Guetta, une participante de 53 ans, lunettes de soleil et rouge à lèvre fushia, s’adresse au jeune homme devant elle : « vous faites votre Alyah ? ». « Oui, cela fait sept ans que je me prépare », répond-il. De même, une jeune femme convertie à sa gauche précise qu’elle a fait la demande du dossier d’émigration. « Bravo ! », s’exclame Colette Guetta.

Lorsque la question lui est retournée, elle ne peut en dire de même : « ha non, pas moi, je viens juste me renseigner », confesse la femme brune née à Casablanca en 1962. « Nous avons trop d’acquis en France et la vie là-bas est chère », regrette-t-elle. « Et même si Israël promet de nous aider ça ne dure pas. Je connais des gens qui se sont retrouvés sans rien au bout de six mois, lorsque l’aide financière est suspendue », explique Colette Guetta.

Comme elle, les personnes plus âgées sont moins tentées par l’Alyah. Tout quitter, ses biens matériels, ses proches est plus difficile après avoir passés des décennies à construire sa vie en France. Selon une étude réalisée en 2006 par Jérémy Sebbane pour les Archives juives, seuls 20% des émigrés juifs français sont à la retraite. La majorité sont des couples, jeunes ou avec enfants, et des célibataires.

Ces dernières années, l’émigration juive française vers Israël a augmenté. Elle a représenté en 2015, 7 829 personnes et en 2014, 7 238 personnes. C’est beaucoup plus que lors de la période 2011-2012, où moins de 2 000 Français émigraient chaque année. Elle serait cependant en décroissance en 2016, avec 6 000 départs, selon l’Agence juive. La France est le premier pays de provenance des olims (émigrés) d’Europe. En effet, la communauté juive française, représentant 550 000 à 700 000 personnes, est la troisième plus grande communauté mondiale, après les Etats-Unis et Israël.

L’appel à l’Alyah de l’État israélien

« Nous relions les Juifs à Israël, les Juifs entre eux, à leur héritage et à notre avenir commun », peut-on lire sur la page d’accueil du site de l’Agence juive, mis en place par l’État israélien. Le gouvernement israélien pousse les juifs du monde entier à venir s’installer en Israël pour des raisons notamment démographiques. La population arabe augmente depuis maintenant plusieurs années, elle est passée de 1,2 million en 2001 à 1,7 million en 2015, malgré une stagnation toute récente.

Hannah, jeune juive française née en Israël, constate qu’il y a énormément d’associations qui incitent à immigrer vers Israël. Elles communiquent beaucoup à destination des jeunes, au travers d’internet : « Ils essayent un peu de recruter, ils envoient des messages, « aimez notre page », etc. J’ai reçu des messages comme ça pour faire des camps de vacances. » La jeune apprentie de 23 ans pense avoir été repérée parce qu’elle a aimé des pages israéliennes et que les associations ont dû « fouiller son profil » et voir qu’elle habitait à Paris.

Il existe également des programmes pour les jeunes, notamment le Bac Bleu Blanc. En terminale, il est proposé aux élèves juifs de partir une semaine en Israël. De même que le Taglit, un voyage de 10 jours offert par Israël aux jeunes âgés de 18 à 26 ans du monde entier, a pour but de promouvoir la « montée » des juifs en terre sainte. Israël finance également des associations, comme Ami (Alyah Meilleure Intégration), qui aide les émigrés à s’installer en Israël. Elle offre des cours d’hébreu avant le départ et assiste la recherche d’emploi sur place.

Quitter une société dans laquelle ils ne se sentent plus acceptés

Le sentiment d’insécurité joue sur beaucoup de juifs français tentés par l’Alyah. Ce sentiment a été renforcé depuis les attaques terroristes de Mohammed Merah en mars 2012 et de l’hyper casher en janvier 2015. La plupart reconnaissent que l’État français met tout en œuvre pour les protéger, mais constatent qu’il « ne peut pas tout », explique la sociologue Martine Cohen.

Lire aussi: « Les Français juifs partent à cause d’un « problème de mal être en France »

http://Les Français juifs partent « à cause d’un problème de mal être en France »

Depuis les années 2000, beaucoup de juifs français se sont sentis abandonnés par l’État, même s’ils « sont en général assez bien intégrés », d’après la chercheuse. Ils avaient l’impression que le gouvernement de Lionel Jospin en 2001 était dans le « déni » sur la poussée des actes antisémites en France. En 2006, l’affaire Ilan Halimi, ce jeune juif français séquestré et torturé à mort par le « gang des barbares », est décisive. Selon Martine Cohen, il y avait peu de non-juifs à rendre hommage à Ilan Halimi, ce que déploraient beaucoup de juifs français. « La question de se demander si l’agression était-elle ou non antisémite a aussi été vécue comme douloureuse », rajoute t-elle.

Synagogue Nazareth du XIème arrondissement de Paris. Selim Derkaoui.

Synagogue Nazareth du XIème arrondissement de Paris. Selim Derkaoui.

Péguy*, Sarah* et Déborah*, âgées toutes de trois de la cinquantaine évoquent, comme cause du départ ou futur départ de leurs enfants, le manque d’emploi en France et surtout l’antisémitisme. « Il y a de plus en plus d’actes antisémites. Depuis l’affaire Ilan Halimi, tout s’est dévoilé », insiste Déborah. Les actes antisémites se sont banalisés, selon les trois femmes, qui ne tarissent pas d’exemples d’agressions autour d’elles.

« Ma fille, elle s’est fait agresser dans le métro », s’exclame Sarah. Puis elle ajoute, «  ma sœur refuse de rentrer chez elle, depuis que l’une de ses voisines a été tuée puis jetée par la fenêtre, parce qu’elle était juive. » L’insécurité, voilà selon elles la cause du départ des jeunes. « Il y a trop de délinquance et la police ne réagit pas», renchérit Déborah. « Israël c’est un pays sûr », clame-t-elle. « C’était pas comme ça avant », peste Sarah, Tunisienne d’origine et en France depuis 20 ans. Les responsables, selon les trois femmes, sont sans hésitation « les noirs et les arabes. Ils sèment la ***** partout. Ils font du trafic de drogue » , s’énervent-elles.

Israël, terre promise aux jeunes ?

Les jeunes sont les premiers intéressés par l’Alyah. Selon des statistiques du ministère de l’Alya et de l’Intégration entre 2010 et 2015, un peu plus de 50% des olims (immigrés) ont moins de 30 ans. « Il est parfois plus facile pour des jeunes et des étudiants de s’intégrer et d’apprendre la langue », explique Martine Cohen, sociologue. D’après elle, l’Alyah peut être aussi idéologique : « le mouvement sioniste moderne consiste à dire qu’Israël est le refuge des Juifs persécutés du monde entier ».

Cela semble exactement la motivation première d’Elie*, 27 ans et étudiant à Paris : « c’est un choix que je n’exclus pas un jour. Un jour on ira tous là-bas de toute façon. Je pense le faire dans quelques années, car c’est notre destin commun en tant que juif. Dans le judaïsme, la notion de retour à Sion (en référence à une colline de Jérusalem) est très présente », explique t-il. Beaucoup de ses amis de son âge ont déjà effectué leur Alyah. Lui a préféré rester pour des raisons plus pragmatiques: « Pour le moment cela ne m’intéresse pas. Israël n’est pas un pays facile. La mentalité est très différente. Je suis déjà allé plusieurs fois là-bas. C’est un très beau pays, très dynamique. Il y fait bon vivre. Mais il y a la barrière de la langue, la mentalité et, surtout, la vie y est plus chère qu’en France ».

La sociologue évoque aussi des difficultés d’intégration que connaissent les olims : « L’équivalence des études par exemple est un problème, car le droit israélien n’est pas le même. Il y a aussi des difficultés pour apprendre la langue. Souvent, les olims se regroupent par pays d’origine afin de faciliter l’intégration ». Elie a surtout peur de voir son niveau de vie baisser drastiquement : « Les salaires sont plus bas, beaucoup d’habitants israéliens doivent faire deux boulots pour survivre et il n’y a pas de protection sociale. Mais c’est un choix que je peux comprendre, ils ont l’air heureux ».

Heureuse, Elona* l’est. A 27 ans, elle vit près de Jaffa, le quartier historique de Tel Aviv : « C’est une mentalité totalement différente des autres, un peu à l’américaine. Tout n’est pas rose tous les jours, c’est évident, mais la mentalité de toujours se relever et d’aller de l’avant, c’est un bonheur. Le pays est loin de ce qu’on peut en dire en Europe. Tout le monde vit normalement, ensemble ». Elona travaille dans le marketing digital, après avoir effectué des études commerciales en France et une scolarité exclusivement dans des établissements « laïcs ».

En Israël depuis maintenant un an et demi, elle ne regrette pas son choix : « J’ai trouvé deux jobs facilement et jamais connu le chômage ». Au lycée, Elona a subi une agression antisémite. Cela n’explique pas totalement son choix d’émigrer en Israël. Il a juste déclenché une prise de conscience : « J’ai eu un premier déclic quand un camarade de classe m’a suivie après l’école et m’a frappée au ventre en me disant ‘sale juive’, c’est vrai. Mais je suis surtout partie par amour du pays. J’ai poussé mon mari à partir, lui voulait rester en France. Je préfère la mentalité ici ».

Elie, l’étudiant parisien, n’a pas fait le même choix : « Globalement, je trouve les Israéliens moins sympathiques, car il faut se battre pour vraiment tout. Mais je comprends leur comportement, car ils sont entourés d’ennemis qui veulent leur destruction ».

Rejet d’Israël, un pays en guerre

D’autres jeunes juifs français rejettent l’Alyah pour des raisons essentiellement politiques. Hannah Spencer est née à Tel-Aviv. Repartir est perpétuellement dans un coin de sa tête : « J’ai toujours envie d’y retourner, je suis née là-bas, c’est le pays qui m’a mis au monde ». « Mais avec toutes ces tensions je suis un peu réticente » , ajoute-t-elle. « A Jérusalem, il y a des bus qui explosent toutes les semaines. Cela ne s’entend pas aux informations, mais ma famille là-bas me le dit », déclare-t-elle.

Hannah a quitté Israël avec ses parents à l’âge de 5 ans. Ils souhaitaient repartir en 2010. Un regain de tension entre Israël et les Palestiniens, les en a dissuadés. Depuis, ils ont fait le choix de rester en France. Hannah, de son côté, ne tire pas de trait définitif sur l’Alyah : « Si je repartais ce serait à Tel-Aviv. C’est une ville très ouverte, très jeune et on peut y trouver un emploi ». Mais elle ne s’imagine pas y retourner tant que la politique d’Israël à l’égard de la Palestine n’évoluera pas. « Il faut savoir que je ne suis pas sioniste. Je suis pour la paix entre les deux peuples», s’exclame-t-elle. Elle sait que si elle retournait en Israël, il faudrait faire son service militaire. Cela reviendrait à cautionner la politique sioniste qui, selon elle, est nationaliste et s’oppose à l’existence de la Palestine. « Moi, même si c’est mon pays, ce conflit je ne l’accepte pas », proteste-t-elle. « Ceux qui font l’Alyah pour des raisons politiques, pour soutenir l’Etat d’Israël acceptent le conflit, ce n’est pas neutre », renchérit-elle.

La jeune Hannah sur les bords du bassin de la Villette. Elisa Centis.

La jeune Hannah sur les bords du bassin de la Villette. Elisa Centis.

Hannah se sent plus proche de « l’Alyah religieux », qu’elle distingue de « l’Alyah politique ». « J’ai une amie juive orthodoxe qui est partie pour vivre sa foi pleinement à Jérusalem, elle est très contente », précise-t-elle. En France le mode de vie occidental ne permet pas toujours de pratiquer, selon la jeune femme.

Comme Hannah, Livia Cohen-Tannoudji, 23 ans ne comprend pas la politique d’Israël. Elle ne pourrait pas vivre dans le pays hébreu en raison, avant tout, des tensions. « Je suis pour la solution à deux Etats. Je ne pourrais pas vivre dans ce climat-là, avec cette haine entre les deux peuples », confesse-t-elle.

L’étudiante en édition explique ses sentiments très partagés à l’égard d’Israël : « Je suis très sioniste. Il y a eu les pogroms, la shoah. Il fallait qu’il y ait un état juif en Palestine ». Elle cite ensuite le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, selon lequel tout peuple a le droit d’exprimer sa volonté de s’établir en Etat et de choisir son statut international, pour justifier la création de l’Etat hébreu. Mais selon elle, Israël nie ce droit à ses voisins : « Les Palestiniens ont également le droit de disposer d’eux-mêmes et d’avoir un Etat. »

Au-delà de la question politique, Livia Cohen-Tannoudji ne comprend pas le souhait de faire son Alyah, car elle se sent pleinement française et bien intégrée. « Je suis née en France. J’ai fait ma scolarité à l’école publique. La majorité de mes copains ne sont pas juifs. Je ne vois pas l’intérêt de rester entre nous, de se replier », s’exclame-t-elle. La jeune femme brune, qui habite depuis toujours dans le 9ème arrondissement de Paris, n’a jamais été victime d’antisémitisme : «  Je ne me sens pas menacée, je ne me suis jamais prise de réflexion ». Mais elle dit comprendre ceux qui sont tentés par le repli à cause de cela. « C’est comme un réflexe de survie », admet-elle.

*(les prénoms ont été modifiés)

Selim Derkaoui et Elisa Centis

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